Sommaire du N° 817 (2019 T1)

Éditorial

  • Faire communauté, par le pasteur Béatrice Cléro-Mazire

Dossier : L'engagement

  • L’Eglise dont je suis membre, par le pasteur N. Cochand
  • Un agnostique chez les croyants, par J.-P. Cléro
  • Faire communauté entre Eglises, par le pasteur L. Schlumberger
  • De la solitude à la communauté chrétienne, par le pasteur B. Cléro-Mazire

Calendrier des cultes

Activités de l'Oratoire du Louvre

Nouvelles de l'Oratoire

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Dossier du mois
La communauté

Faire communauté

Le dernier trimestre de l’année a été riche en événements marquants pour notre église. De l’exposition sur la tolérance, très visitée par les passants de la rue de Rivoli, à la plus confidentielle, mais tout aussi intéressante, soirée de rencontre entre protestants et musulmans ; sans oublier les conférences sur la santé qui nous ont fait découvrir des conceptions nouvelles sur notre système de santé ; nous avons tissé des liens avec la société qui nous entoure et élargi le cercle de notre communauté ecclésiale.

Dans une église comme l’Oratoire du Louvre, le terme de communauté peut revêtir des définitions parfois contradictoires, et le dossier contenu dans ce numéro intitulé La Communauté nous permettra d’interroger cette notion, surtout en culture protestante.

Comment, en effet, articuler le critère de la liberté de conscience si cher au protestantisme, avec celui, tout aussi fondateur pour la Réforme, puisque directement inspiré du message des Évangiles, de l’obéissance mutuelle.

Questionner la notion de « communauté » permet de mettre en évidence la position paradoxale des fidèles des Églises Protestantes Unies en France en général et des fidèles de l’Oratoire du Louvre, en particulier. Pour un protestant de l’Église Protestante Unie, appartenir à une communauté ne relève que de son choix personnel, et la recommandation d’être membre de l’église de son secteur géographique en abandonnant sa convenance personnelle, ne fait que rarement autorité. En culture protestante, on va davantage « au sermon », qu’on ne va « à l’Église ».

L’Oratoire du Louvre, « Paroisse d’élection » par excellence, regroupe tous ceux qui choisissent d’y entendre prêcher l’Evangile d’une manière critique et libre, sans que les contraintes géographiques n’influencent leur choix de lieu de culte d’aucune façon. D’où la difficulté de construire ou

d’identifier une communauté, puisque beaucoup de fidèles, venant souvent de loin, attachés par ailleurs à la paroisse de leur lieu de vie ou de leur villégiature, ne peuvent facilement trouver le temps de partager d’autres moments de rencontre que celui, unique, du culte.

Paradoxalement, cette impossibilité à circonscrire les contours d’une telle communauté exacerbe le sentiment d’appartenance de ses fidèles. A tel point que, dans cette Église, on a tendance à ne plus se dire chrétien ou protestant, mais tout simplement « Oratoirien ».

Est-ce parce que le temple de L’Oratoire fut un haut lieu de vie communautaire, ou parce que l’histoire du catholicisme y est encore inscrite dans ses murs, rappelant sans cesse qu’il a fallu s’affirmer contre lui ? Je ne sais, mais cet attachement affectif si prégnant, s’il n’était étayé par une foi sincère, pourrait faire craindre un glissement identitaire contraire à l’esprit de l’Évangile.

Toute communauté humaine se construit ainsi, entre ouverture accueillante et repli identitaire, d’où la nécessité de remettre sans cesse en question la raison de notre attachement communautaire. Que venons-nous chercher à l’Église ? Jusqu’où sommes-nous prêts à nous laisser déplacer par les rencontres que nous y faisons ? Qu’inventons-nous ensemble ? Quel visage de la foi donnons-nous au monde dans lequel nous faisons communauté ? Ce sont toutes ces questions qui président à la construction d’une Église visible dans la communauté plus vaste de l’Église invisible que Dieu seul connait.

Gageons que nous saurons faire de notre attachement électif un moteur pour accueillir au nom de Dieu, tous ceux qui cherchent une parole de libération et des frères en humanité.

Pasteur Béatrice Cléro-Mazire

L’Église dont je suis membre : différencier, articuler, hiérarchiser les appartenances

Pour comprendre la communauté locale, il est bon de l’inscrire dans un ensemble qui la dépasse et la précède, même si les textes de référence sont très récents : la Constitution de l’EPUdF date de 2012.

Le préambule réaffirme la dimension fondamentale de l’Église pour les Réformateurs : il y a véritablement Église là où la Parole est droitement prêchée et les sacrements correctement célébrés, l’une et les autres reçus dans la foi. De ce fait, il faut affirmer nettement que l’Église ne se constitue pas elle-même, et que la communauté locale ne saurait être un groupe de personnes qui se sont choisies mutuellement. L’Église est constituée par l’écoute et la réception de la Parole sous ses formes audible et visible, prédication et sacrements. L’Église est constituée d’appelés qui ont répondu et continuent à répondre à cet appel.

Le premier article de la Constitution précise cela en affirmant que nulle Église particulière ne peut prétendre délimiter l’Église de Jésus-Christ, que l’on qualifie aussi d’invisible. Toutefois, contrairement à ce que l’on entend parfois dire, visible et invisible ne s’opposent pas. C’est dans la communauté locale que chacun peut manifester son appartenance à l’Église. Autrement dit, on ne peut pas être membre de l’EPUdF autrement que par une Église locale ou paroisse. Notons un troisième niveau, celui de la conformité à la loi française. En effet, l’EPUdF a choisi le mode de l’association cultuelle (loi de 1905) pour donner une personnalité juridique à l’Église locale.

On peut donc distinguer trois niveaux « d’ecclésialité ».

L’appartenance à l’Église universelle, l’Église du Christ, que Dieu seul peut délimiter. Le baptême en est le signe. La Sainte-Cène la manifeste en reliant chaque communauté et chaque personne au Christ et à l’Église universelle. La Parole lui donne forme et l’inscrit dans une tradition d’interprétation de l’Écriture.

L’appartenance à l’Église se manifeste par le lien et la participation à une communauté locale concrète. L’appartenance à l’association cultuelle est manifestée par la responsabilité et la solidarité collective au sein d’une structure dotée d’une organisation spécifique et des moyens que ses membres lui accordent par leur engagement et par leurs dons.

Pour cette dernière, le CP a la charge d’inscrire comme membres les personnes qui le demandent. Il a aussi la capacité de radier des personnes qui ne manifesteraient pas durablement leur intérêt.

En revanche, si le même CP est chargé d’accueillir comme membres de l’Église locale, avec leur accord, les personnes qui confessent que « Jésus-Christ est le Seigneur », les textes de notre Église ne désignent pas d’instance d’exclusion. Cet élément est fondamental. Il est à rattacher à la définition de l’Église et à celle de membre de l’Église : l’Église se constitue à l’écoute de la Parole, dont elle est appelée à devenir messagère. De même, le croyant est constitué membre par l’appel auquel il est invité à répondre en participant, à sa mesure, à la mission de l’Église d’annoncer l’Évangile en parole et en actes. Ainsi, les personnes en charge au sein de l’Église peuvent encourager et exhorter les membres à cette mission. Elles n’ont pas la compétence d’excommunier ou d’exclure.

Nous pouvons donc dire que l’Église est ouverte.

Dans une optique oecuménique, le groupe des Dombes (composé de théologiens protestants et catholiques), dans un document intitulé Pour la conversion des Églises, engage chacun individuellement et les Églises collectivement à comprendre l’appartenance ecclésiale dans le cadre d’une hiérarchie inclusive : cette manière de penser l’identité chrétienne et ecclésiale accorde la priorité à ce qui inclut sur ce qui sépare. Ainsi, comme l’affirme du reste le préambule de la Constitution de l’EPUdF, nous sommes invités à nous considérer d’abord comme chrétiens, c’est-à-dire appartenant au Christ, au corps du Christ qui englobe et dépasse toujours la communauté visible que nous connaissons. Chrétiens, nous nous rattachons à la tradition occidentale, en elle à la réforme du XVIe siècle, plus spécifiquement à la branche réformée, dans la pluralité de ses expressions. Nous sommes plutôt en accord avec une ligne libérale, non sans être teintés d’accents piétistes. Enfin, il se trouve que nous sommes régulièrement présents au culte et à quelques activités de l’Oratoire.

Cette hiérarchisation est d’autant plus utile que les communautés locales d’aujourd’hui sont largement composées de personnes ayant connu des trajectoires qui les ont parfois éloignées, parfois rapprochées d’une communauté, et les ont souvent fait passer par plusieurs types et plusieurs lieux d’Église.

Nicolas Cochand

Un agnostique chez les croyants

Je devrais plutôt dire : un agnostique chez les protestants ; et peut-être même chez les protestants libéraux. En effet, outre des raisons personnelles qui, dans ma situation d’époux du pasteur de l’Oratoire du Louvre, ne sont pas négligeables, ce qui fait mon intérêt à venir au culte protestant et à participer, à ma façon, à une vie d’Eglise, tient à la manière même qui m’est commune avec les protestants d’envisager les valeurs religieuses ou les positions à l’égard de ces valeurs dans une communauté étatique. Il est clair que la différence entre la plupart des protestants et la plupart des agnostiques tient à ce que les premiers promeuvent, en pensée et en acte, des valeurs transcendantes que les seconds ne reconnaissent pas comme les leurs ou auxquelles ils n’adhèrent pas. Mais il est un mode de préconisation des valeurs transcendantes tel que celui qui ne les préconise pas et n’y adhère pas puisse accepter qu’elles soient promues par d’autres, et tel qu’elles ne nuisent pas – et soient même favorables – à toutes les relations qui sont celles des hommes au sein d’une société. L’agnostique n’a aucun sacrifice à faire pour admettre les principes de tolérance et de laïcité qui sont ceux d’une société démocratique ; mais il doit être conscient que celui qui préconise des valeurs transcendantes a plus de difficultés que lui à se conformer à ces principes : comment un homme de foi pourrait-il accepter d’un coeur léger que ce qui scande ses raisons de vivre, soit privé de toute dimension contraignante et incitatrice pour les autres ? C’est par cette conscience que l’agnostique doit se faire plus attentif aux croyants et s’estimer quelques devoirs particuliers envers eux. Il est des attitudes pratiques et mentales qui sont directement avantagées par les principes républicains et démocratiques de tolérance ; il en est d’autres qui sont mises en porte-à-faux par la limitation à ce que j’appellerais le « symbolique ». Cette relative abstinence donne des devoirs à ceux qui ont moins à pâtir de leur incroyance.

D’autant que croyants et agnostiques, qui partagent ces mêmes convictions démocratiques voire simplement républicaines, ont encore un point commun : les uns comme les autres ne donnent pas leur croyance ou leur incroyance comme des savoirs qui obligeraient celle ou celui qui ne la partage pas. Le religieux ne saurait, certes, se prévaloir d’être un savoir ; mais l’incroyance non plus. Il faut même aller plus loin : le savoir n’a pas plus de droit que la croyance du point de vue de la vie en communauté ; et la démarcation entre savoir et croyance, s’il est légitime de s’efforcer de la tracer, n’est pas fixée à jamais. Il entre beaucoup de savoir dans la croyance et beaucoup de croyance dans le savoir ; et la critique n’en a jamais fini dans son travail de délimitation. Une démonstration rationnelle n’est jamais que partielle, même en mathématiques, et c’est la tâche de la critique de le lui rappeler ; la croyance n’est pas dépourvue de dimension critique : elle peut se critiquer elle-même autant que le fait le savoir.

Si l’on admet que le « religieux » est une propriété interne au discours, dont on ne saurait l’expurger sans le détruire, il faut donc que nous partagions l’étude de cette modalité, intrinsèque au discours, par un dialogue qui ne saurait davantage s’éteindre que celui que nous pouvons avoir avec les mathématiciens, les historiens, les techniciens, les éthiciens ou les politiques. Ce dialogue est précieux, fragile et il doit être entretenu par une présence constante auprès de ceux qui, par profession, par conviction, par goût, sont probablement plus avancés pour dire ce qu’il en est du « religieux ».Il serait particulièrement désastreux que, au nom d’un agnosticisme, d’une incroyance ou d’un athéisme, on se prive d’une lecture attentive et exigeante de la Bible : se priverait-on de la lecture de Platon, d’Aristote ou des Stoïciens sous prétexte que nous ne vivons plus à leur époque et que nous ne pouvons plus avoir les mêmes valeurs qu’eux ? Il est des façons de lire qui accordent à une oeuvre un immense avenir dont chacun peut hériter à sa façon.

Enfin, même s’il ne s’agit pas de confondre les valeurs du pluralisme démocratique avec quelque amour du prochain, il me semble important de ne pas sous-estimer un commandement que le christianisme a tenu pour équivalent à celui qui est formulé en termes transcendants : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu ». Je laisse volontiers aux croyants le soin de déterminer le sens de cette dernière formulation et je garde en revanche la seconde que les nombreux auteurs d’éthique que j’ai lus ne m’apparaissent guère avoir dépassée : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ».

Mais, dira-t-on, ce sont là des raisons générales qui n’expliquent pas qu’un agnostique puisse franchir la porte d’un temple et se trouver à son aise dans la communauté des Protestants. Il faut entrer, pour affiner ces raisons, dans des considérations plus intimes. Jamais un Protestant ne m’a demandé à quel titre j’étais dans le temple, ni le dimanche matin au culte, ni dans aucune autre activité ; jamais personne ne m’a demandé, par quelque réaction de méfiance, si je croyais que Dieu existait ou que Jésus était le sauveur ; j’ai eu, au contraire, de nombreux contacts d’amitié profonde avec des Protestants, au Havre, à Boulogne, ici à l’Oratoire et dans de nombreuses autres paroisses. Ma place à la Sainte Cène m’était comme réservée, et c’est en m’autorisant de moi-même que j’allais la prendre. Le respect de l’intimité de chacun est constitutif de la communauté protestante, plus que dans un parti politique, plus que dans un syndicat, plus que dans des organisations professionnelles où l’on a tôt fait de devenir « hérétique ». Non pas que l’intimité ne soit jamais manifestée dans une église protestante ; elle y est comme une valeur sacrée, dans les professions de foi que l’on entend prononcer en quelques phrases incisives, dans les propos de parrains, de marraines, de parents de petits baptisés, dans le recueillement des cultes, fussent-ils les plus ordinaires, autant que dans la ferveur de Noël, de Pâques ou du Vendredi saint. Ces moments émouvants scellent une communauté par l’intimité respectée au moment même où elle s’extériorise. C’est peut-être cela l’activité du symbolique.

Cette liaison intime – délibérément réfléchie de la façon la plus critique – fait toutefois rejoindre le politique ; ce n’est certes pas sur le fondement d’une adhésion politique que les Protestants sont protestants, mais je suis encore étonné d’avoir pu entretenir des relations d’amitié, sans ressentir la moindre contradiction, avec des personnes dont je savais qu’elles ne partageaient pas mes idées ni ne votaient comme moi. Depuis longtemps, je me demande si une communauté politique pourrait exister, régler, par elle-même, c’est-à-dire par les seules valeurs politiques, les divisions que celles-ci ne manquent pas de creuser dans ses combats légitimes, sans un recours explicite ou seulement tacite aux valeurs religieuses que l’on trouve particulièrement vécues dans le protestantisme ; peut-être, par principe, plus que dans d’autres religions. Voilà pourquoi, sans être « croyant », si le protestantisme venait, à la suite de quelque terrible conjoncture électorale, à être attaqué par un parti politique peu

soucieux de démocratie et de république, quoique ses membres dirigeants n’aient, par tactique, que ces mots à la bouche, j’espère que j’aurais assez de courage et de force pour être aux côtés des Protestants. Certes je ne voudrais pas que nous nous trouvions dans une telle extrémité, mais l’histoire montre suffisamment, sur des modes indéfiniment variés, imprévisibles pour les acteurs, que le pire n’est jamais à exclure. Il n’est pas impossible que ce motif pèse parmi les raisons qui font que je trouve ma place d’agnostique au sein de la communauté protestante.

Jean-Pierre Cléro, Professeur émérite des universités

Faire communauté entre Eglises

En 2012, l’Église réformée de France et l’Église évangélique luthérienne de France se sont unies, donnant naissance à l’Église protestante unie de France. Rétrospectivement, ce processus apparaît comme une évidence et un plein succès. Si cette Église, ancienne et nouvelle à la fois, a pu depuis lors connaître des débats et des tensions, sur un mode d’ailleurs normal au sein de tout collectif humain, ce ne fut jamais à propos de cette union et de sa réalisation.

Il y avait eu, au fil des XIXème et XXème siècles, des tentatives d’unions entre certaines Églises protestantes françaises, qui échouèrent parfois et parfois réussirent. Mais même dans ce dernier cas, ces unions produisirent toujours de la division sur les marges, certaines paroisses refusant d’entrer dans l’union proposée et créant du coup une nouvelle Église séparée. Or, lors de la création de l’Église protestante unie, aucune des paroisses luthériennes et réformées concernées ne fit sécession. Plus encore, alors que chacune avait la possibilité de conserver son nom (« Paroisse luthérienne de tel endroit », « Église réformée de tel endroit »), l’immense majorité choisit spontanément de se doter de l’appellation « Église protestante unie de tel endroit », manifestant ainsi une adhésion pleine et entière au projet.

Cette union à l’unanimité remarquable n’est pas tombée du ciel. Depuis longtemps, luthériens et réformés avaient tissé des collaborations dans des domaines aussi divers que l’oeuvre missionnaire, les mouvements de jeunesse, l’action sociale ou l’hymnologie. Les deux Églises se connaissaient donc bien, mais chacune gardait ses spécificités, par exemple en matière de gouvernance d’Église ou de liturgie, et surtout la conscience de sa propre histoire. Comme souvent, ce n’étaient donc ni les convictions affichées, ni les positions officielles qui risquaient de rester séparatrices mais ces aspects, plus diffus et profonds à la fois, relevant de la culture d’Église, du style, de l’identité.

En outre, le déséquilibre du nombre compliquait le processus d’union. Le protestantisme pris dans sa globalité, et donc a fortiori pour ses seules branches luthérienne et réformée, est ultra-minoritaire en France. Mais de plus, les membres de l’Église évangélique luthérienne représentaient un peu moins de 10% du nombre de membres de l’Église réformée, à l’exception d’une région dans laquelle la proportion est à peu près inverse. Cet entrecroisement de réalités minoritaires rendait le maintien de chaque sensibilité encore plus impératif.

Trois éléments, et même quatre, expliquent probablement le succès de cette union.

La maturité du processus, d’abord. Les tentatives et échecs préalables avaient permis d’aiguiser et de mûrir le désir d’union entre ces deux familles spirituelles à la fois distinctes et proches.

Sa visée, ensuite. Ce qui relança le projet d’union, une dizaine d’années avant sa réalisation, fut la prise de conscience de la nécessité de recentrer la vie de l’Église sur sa mission. L’Église n’existe pas comme une structure qui, dans un deuxième temps, se donne une mission ; elle existe par et dans cette mission de témoignage rendu à l’Évangile de Jésus-Christ. Si l’Église réformée et l’Église luthérienne se sont unies, ce n’est nullement pour des raisons de rationalisation institutionnelle, mais par volonté évangélisatrice.

La prudence et le savoir-faire des équipes qui ont porté ce projet, enfin. Car avoir une vision théologique et spirituelle fondatrice et de long terme n’empêche pas de porter une attention très précise au fonctionnement institutionnel de la nouvelle Église. Ne dit-on pas que le diable se cache dans les détails ? Un soin particulier fut donc notamment apporté au restpect des minorités, luthérienne au plan national, réformée dans l’une des régions de cette union nationale. Trois positions principales furent prises :

- Les textes constitutionnels de l’Église prévirent une surreprésentation des minorités dans les instances de direction. Au plan national, par exemple, et pour évoquer des ordres de grandeur, la minorité luthérienne occupe 20% des sièges des conseils et commissions.

- Dans les synodes, un collège des délégués luthériens et un collège des délégués réformés furent maintenus, pour permettre, sur les sujets qui le nécessiteraient (la liturgie, par exemple) de délibérer de manière distincte avant de revenir délibérer en plénière.

- Une sorte de procédure de sauvegarde quasi-automatique, enfin, fut mise en place de manière à ce que, par un simple vote, l’un ou l’autre de ces collèges puisse repousser d’un an toute décision avant laquelle il souhaiterait plus longuement consulter, réfléchir, demander des évolutions.

Mais au-delà de la maturité, de la visée et de la prudence, c’est une certaine conception de l’unité de l’Église, qui a permis de créer l’Église protestante unie de France.

En 1973, la majorité des Églises luthériennes et réformées d’Europe adoptèrent un texte dénommé Concorde de Leuenberg, par lequel elles se déclaraient en pleine communion ecclésiale. Or cette communion fut pensée sur le mode d’une « diversité réconciliée » : constatant qu’un plein accord existait entre elles sur la prédication de l’Évangile et la célébration des sacrements, qui constituent du point de vue de la Réforme les critères de la vraie unité de l’Église, alors toutes les autres différences pouvaient être non seulement conservées mais même valorisées. La diversité dans la compréhension fine des ministères, la liturgie, l’organisation et l’autorité dans l’Église, les rapports avec la Cité, les usages, etc..., n’est plus séparatrice, mais au contraire légitime et féconde, dans la mesure où un authentique et vivant consensus existe quant à la compréhension de ce qu’est l’Évangile.

Dès lors, la construction concrète de l’unité entre Églises ne relève plus d’une volonté de fusion-absorption, qui tend à l’uniformité, mais d’hospitalité réciproque. La recherche d’une telle unité devient même une sorte de terrain d’entraînement, au sens sportif de ce terme, en vue de la mission centrée sur le témoignage : en nous accueillant différents au sein d’une même Église, nous nous entraînons à une hospitalité plus large, à des rencontres plus inattendues, celles auxquelles le Seigneur vivant nous appelle.

Laurent Schlumberger, pasteur

(Avec l’aimable autorisation de l’association Unité chrétienne)

De la solitude à la communauté chrétienne

« On oublie facilement que la communauté de frères chrétiens est union gracieux du royaume de Dieu qui peut nous être repris chaque jour et que nous pouvons d’un instant à l’autre être précipités dans la solitude la plus profonde ».

Ces paroles sont extraites du livre du théologien Dietrich Bonhoeffer, intitulé De la vie communautaire. Elles résonnent d’autant plus fort quand on connait les conditions dans lesquelles elles furent écrites. En 1938, pendant quatre semaines de vacances, l’auteur écrit son livre d’une centaine de pages d’un seul trait, après que la Gestapo a fermé plusieurs lieux de vie communautaire de l’Église Confessante Allemande, dont la Maison Fraternelle située à Finkenwalde et que dirigeait Dietrich Bonhoeffer. Alors que beaucoup de pasteurs de son Église prêtent serment à Hitler, le théologien, dans un acte de résistance spirituelle, s’emploie à écrire ce qui constitue une communauté chrétienne.

Il définit ainsi cette communauté : « La communauté des chrétiens est le fruit de la justification de l’être humain par la seule grâce de Dieu, telle qu’elle est annoncée par la Bible et les réformateurs. C’est ce message qui fonde le besoin que les chrétiens ont les uns des autres ». C’est donc notre péché et notre justification par pure grâce qui fonde la communauté des chrétiens. C’est d’ailleurs pour cette raison que le culte commence toujours par une louange qui exprime notre reconnaissance envers Dieu pour sa grâce et par la confession de notre péché. Ces deux attitudes du croyant sont les préalables à toute constitution d’une communauté chrétienne. Celui qui rejoint des frères avec une autre intention que celle de se remettre humblement sous l’autorité de la Parole, rate à coup sûr la dimension spirituelle d’une communauté chrétienne. Ainsi, l’orgueil est-il l’ennemi principal de la communauté. Quand Bonhoeffer met en garde contre la rêverie d’une communauté qui ressemblerait à l’idéal que nous avons dans la tête, Calvin, lui, met en garde contre le zèle de quelques intransigeants sectaires saisis par la tentation de créer une communauté où tout irait bien en triant eux-mêmes entre qui peut en faire partie et qui ne le peut pas. Il rappelle dans son Institution chrétienne :

« Que ceux qui ont une telle tentation réfléchissent bien qu’en une grande multitude, il y a beaucoup de personnes qui leur sont cachées qu’ils ne connaissent pas et qui, cependant, sont vraiment saintes devant Dieu.

Qu’ils réfléchissent, deuxièmement, que, parmi celles qui leur semblent avoir des défauts, il y en a beaucoup qui ne se complaisent pas dans leurs fautes et ne les aggravent pas, mais qui sont souvent désireuses, pour plaire à Dieu de mener une vie meilleure et plus sainte.

Troisièmement, qu’ils n’oublient pas qu’il ne faut pas juger quelqu’un sur un seul fait, car il advient aux meilleurs de trébucher bien durement.

Quatrièmement, qu’ils réfléchissent que la Parole de Dieu doit avoir plus de poids et d’importance pour conserver l’unité de l’Église que la faute de quelques pécheurs pour la rompre.

Enfin, qu’ils comprennent, lorsqu’il est question d’apprécier où est l’Église véritable, que le jugement de Dieu est meilleur que celui des hommes. »

La force et le ciment d’une communauté chrétienne réside dans la faiblesse assumée de ses membres. C’est sans doute à cause de ce fondement, que les blessures vécues dans une communauté de ce type sont si douloureuses. Toute condamnation, incompréhension, vexation, conflit, vécue dans la communauté chrétienne, atteint en nous ce besoin de grâce avec lequel nous l’avons rejointe.

Pourtant, « qu’il est doux pour des frères de demeurer ensemble ! » comme le dit le psalmiste. La cloche qui retentit à chaque fois que nous prions ensemble en disant le Notre Père doit toujours nous rappeler qu’elle sonne pour tous les frères et soeurs en Christ qui ne peuvent pas se rendre au service dominical, qu’ils soient malades, prisonniers ou empêchés pour tout autre raison. Ils peuvent, dans leur solitude, se rallier à la communauté réunie dans le culte pour prier le même Dieu et ressentir leur part de salut.

Sans doute la communauté chrétienne, loin de puiser ses forces dans une volonté collective trouve-t-elle davantage son origine dans notre solitude devant Dieu.

Pasteur Béatrice Cléro-Mazire