Sommaire du N° 815

Éditorial

Dossier : Lâchez prise !

  • Bientôt les vacances, le repos, le lâchez prise
  • Vacances ou divertissement ?
  • Ode à la marche
  • Partir le matin sans avoir prévu le départ
  • Lâcher prise

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Dossier du mois
Lâchez prise !

Bientôt les vacances, le repos, le « lâcher prise » …

Je vous entraîne vers le monde médical qui fut mien pendant 40 ans, où l’expression « lâcher prise » était inconnue, mise au goût du jour en raison du burn-out, des suicides, des abandons des infirmières et autres.

Dans les années 1960/1970, une fois le diplôme d’Etat d’infirmière en poche, nous prêtions serment sur le code de déontologie. Avec la fougue de notre jeunesse, rien ne devait être insurmontable. Cependant … il aurait fallu rapidement apprendre à lâcher prise, mais comment ? De même, j’allais être consciente très tôt de la fragilité de l’existence, et combien il faudrait RESISTER.

Mon premier poste à l’AP-HP de nuit 23h-7h30 à l’hôpital Tenon, j’avais 19 ans, je venais de signer un contrat de 5 ans, et j’avais en charge un service de rhumatologie, d’une salle commune de 60 malades, âgées pour la plupart. J’étais seule avec une aide-soignante que je partageais avec une collègue. Les urgences étaient déjà un problème. Il n’était pas rare que, dans mon service au complet, se rajoutent des lits supplémentaires pour y traiter de nombreuses jeunes filles de mon âge en TS (tentative de suicide). La charge de travail était immense. La direction du personnel ne me connaissait pas, j’étais un pion corvéable à merci. On manquait de tout, un matériel obsolète, des lits en ferraille, crissant dès qu’on se retournait, une simple lampe de poche pour éclairer la veine en vue d’une perfusion ou transfusion ou éclairer le visage du dernier soupir. Le Moyen-âge ! Ce n’était pas le moment de « lâcher prise », mais au contraire de lutter, batailler, pour continuer d’assurer le meilleur service possible en allant à l’essentiel. Si vous osiez demander du personnel supplémentaire, c’était la sanction suprême : suppression de votre week-end de repos (à l’époque, c’était un week-end sur trois !).

Dans les années qui ont suivi, après bien d’autres services d’hôpitaux, au fil du temps, beaucoup de mes collègues ont déserté : démissions, changements d’orientation, victimes de maladies, dépressions graves, etc … Malgré tout, pour un métier que je n’avais pas choisi, tout ce que j’y ai vu, supporté, n’a pas permis ma capacité à rester en équilibre entre les tâches usantes et d’autres ressourçantes.

1968.69.70 : l’hôpital a tremblé sur ses bases. Un autre monde se constituait. Je participai à l’ouverture d’Henri-Mondor en 71/72 dans le service d’uro-néphrologie : du personnel, de la technicité au top, des locaux ultramodernes, des chambres individuelles ou à 2 lits, des instruments stérilisés, neufs. Le rêve, quoi ! Près de 2 belles années et le professeur A., mon patron, me proposa à l’inscription en faculté de médecine. Mise en disponibilité, cette fois le « lâcher prise » m’a semblé être un véritable abandon des malades et de l’équipe médicale. Ce fut éprouvant. Après quelques années d’études, un petit garçon arrivant, à regret et par obligation financière, j’interrompais mes études et réintégrais l’Hôtel-Dieu, en chirurgie. Dans les services lourds émotionnellement, on apprend à accepter ses limites. Comment pourrait-on entourer nos patients, les aider à supporter douleurs, peurs et angoisses et jusqu’à la mort, accompagner leur fin de vie ? C’est un métier où l’on s’oublie : c’est une erreur. Le « lâcher prise » n’est pas l’abandon, n’est pas non plus se résigner mais être conscient de ne pas vouloir tout contrôler. Travaillant en hématologie, il m’arrivait de sortir du service et d’aller pendant quelques minutes sur la passerelle qui surplombe la cour d’honneur, admirer Notre-Dame, les bords de Seine, et prier pour restaurer mes réserves d’énergie. La prière m’a toujours aidée à donner du sens à mon travail, stressant, accaparant. Dans notre profession, toujours dans l’action, faire silence et apaiser ses pensées.

Actuellement le mal-être au travail s’accentue, le manque de personnel qualifié de plus en plus criant. Mon rôle de cadre puis cadre supérieur dernièrement en psychiatrie, hors la gestion des conflits, le réaménagement des plannings, c’était avant tout veiller à la bonne santé de mes agents, car la perte de concentration, l’agressivité, la rumination sont les premiers signes d’épuisement. Il faut savoir s’arrêter, « lâcher prise », avant d’être terrassé par un stress insurmontable. L’exigence du malade et de ses proches augmente et c’est légitime. Cette information, cette décision partagée sont consommatrices de temps. Il y a urgence à trouver des solutions avant le « lâcher prise » généralisé.

Marie-France P.

Vacance ou divertissement ?

Qu'y a-t-il d'aussi paradoxal que les vacances ? Dès que la neige tombe, dès que les beaux jours reviennent, les vacanciers s'abattent aussitôt sur les cimes ou sur les plages. Il s'agit, pour un nombre que l'on compte par millions, de quitter la cohue des villes, les problèmes de transport, l'angoisse de la performance professionnelle. Hommes et femmes, enfants ou adultes ; les voilà qui n'aspirent plus qu'à se couper enfin d'une société qui ressemble parfois à une immense fourmilière, à une ruche populeuse et débordante. Pourtant, il suffit de passer par la montagne entre décembre et février, ou par la mer en juillet et en août, pour avoir le sentiment un peu absurde de se retrouver dans une rame de métro à ciel ouvert. Les files d'attente aux remontées mécaniques, la recherche bougonne d'un carré de sable non encore occupé : tout cela ressemble curieusement et terriblement aux vicissitudes de la vie urbaine massifiée qui caractérise notre monde.

Mais alors, pourquoi ces congés, si c'est pour ne pas quitter la saturation que l'on voudrait théoriquement laisser à distance pour quelques jours ou quelques semaines ? L'étymologie nous indique pourtant qu'il s'agit de l'état de ce qui est vide ou inoccupé. Dès lors, que faire face à ce vide ? C'est en lisant ou relisant Blaise Pascal que l'on peut esquisser une réponse à ces questions. Les vacances ne seraient ni plus ni moins qu'un divertissement, au sens où le philosophe l'entendait ; c'est-à-dire une tentative désespérée de nous détourner de notre condition. « Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre ». Pourtant, ces villégiatures de masse ne nous protègent guère de la solitude : elles ne font souvent que la transporter au bord de l'eau ou sur une piste de ski...

Cependant, ne soyons pas si tragiques. Repensons plutôt ce moment de coupure bénéfique. S'il y a vide, il faut le combler – la nature, d'après Aristote, en aurait d'ailleurs horreur. Ainsi, l'absence peut au contraire impliquer l'accueil d'une présence. Ou, pour nous exprimer en des termes moins abstraits, prendre enfin le temps de penser à soi ; non pas d'une façon purement égoïste, mais pour apprécier ce qui est important à nos yeux. Ainsi, les vacances ne doivent pas être le moment où l'on se perd, mais la période où l'on se retrouve autant que l'on retrouve les siens. C'est en somme un temps spirituel, un temps pour l'esprit. Au lieu de s'aliéner toujours plus, pourquoi ne pas au contraire tenter d'y méditer ou de découvrir dans les petites joies qui émaillent un tel moment la présence de ce Dieu d'amour que « notre » protestantisme s'efforce de prêcher dans une époque où les littéralismes et les fanatismes pullulent. Des vacances, oui, mais libérales !

Samuel M.

Ode à la marche

Je ne connais rien de plus beau ni de plus prometteur que de marcher.
Nul besoin d'un ailleurs lointain pour se mettre en mouvement, partir, quitter, aller vers, rencontrer.
Cette expérience renouvelée peut prendre plusieurs formes.

Celle d'un voyage en train récemment, où je me suis levée pour marcher à la rencontre d'une famille pleine d'enfants, de poussettes (pliées), de paquets et d'angoisse, pour les aider à s'installer sous le regard apeuré et réprobateur des voyageurs.
En parlant et en souriant (surtout), j'appris que cette famille tchéchène quittait Paris pour un centre d'accueil à Manosque.
Marcher, aller vers, accueillir, partager un sourire, et se quitter réconfortés mutuellement par cet échange.

Je me souviens de cette jeune femme migrante venue au centre social de La Clairière (créé par le pasteur Wilfred Monod en 1911), en recherche d'hébergement pour la nuit ;
Comment, après de longues démarches infructueuses, nous nous mîmes en marche ensemble à la recherche d'un hôtel pour la nuit, elle avec son baluchon, moi avec inquiétude et confiance, à la grâce de Dieu.
Marcher, aller à la rencontre de l'autre, mon prochain, en inventant toutes sortes de liens possibles pour faire vivre la fraternité et l'amour.

Et puis dès l'enfance, marcher c'est lâcher une main pour explorer les routes du monde en mettant un pied devant l'autre.
Mes routes m'ont conduite des grands espaces du Yosemite, aux sous-bois romantiques de la forêt de Rambouillet, des châtaigniers d'Ardèche et des genévriers du Luberon aux tilleuls de la Drôme.
Marcher en forêt, c'est quitter un espace découvert pour entrer avec humilité dans un monde habité et différent.

Temps de solitude et d'écoute.
Au gré des chemins, les grands arbres - chênes, sapins, hêtres et bouleaux - filtrant le soleil laissent apercevoir le ciel, comme un regard bleu. Les pas cherchent leur appui l'un après l'autre, d'une ornière boueuse à une plage sablonneuse et sèche, d'une rive à l'autre comme l'expérience d'un passage du connu vers l'inconnu sans cesse renouvelée.

Temps de solitude propice au silence et au regard intérieur, à la louange.
« Comme un cerf altéré brame, pourchassant le frais des eaux, ainsi soupire mon âme, Seigneur après tes ruisseaux » (psaume 42)

Temps de l'écoute :
Les pas qui font craquer les brindilles, le bruit assourdi du pas qui laisse sa trace, le chant des oiseaux (trilles joyeuses, roucoulements, appel du coucou, martellement du pic vert) forment un cocon bienfaisant propice au "lâcher-prise", à l'écoute d'une autre voix que la mienne.
L'harmonie qui s'opère alors se manifeste par un décentrage de soi propice à l'acceptation de soi et à la prière.

Point n'est besoin d'attendre "le grand soir" pour laisser vivre le divin en soi, ni le "grand départ en vacances" pour se rencontrer et rencontrer l'autre, mon prochain, sur les chemins du monde, il suffit de mettre un pas devant l'autre et de recommencer!

Françoise M.

Partir le matin sans avoir prévu le départ

Le scoutisme est une aventure sans comparaison. Chaque été, le groupe se rassemble dans la forêt pour une vie hors du temps, vingt jours durant. Pour ceux qui ont eu l’opportunité de vivre une telle expérience, ces camps ont souvent été le lieu de rencontres inoubliables, d’amitiés fraternelles et de souvenirs durables.

Quelque part, le scoutisme est une invitation au lâcher prise : en effet, au cours d’un camp, les soucis n’ont plus cours et les chagrins ne sont que passagers. En revêtant un uniforme, en abandonnant tout le confort moderne, on peut alors se concentrer sur l’essentiel : moi, l’autre et l’instant. Tout ancien scout aura remarqué ce paradoxe : en camp, c’est finalement là où les conditions d’hygiène sont les plus difficiles que l’on est le plus propre sur soi, c’est là ou il y a le plus de tâches à accomplir que l’on travaille le mieux, c’est là où la vie est censée être la plus dure qu’elle est finalement la plus facile. Cela est vrai dans le cadre du scoutisme car cette simplicité et ce renoncement sont voulus. On lâche prise comme on arrête de courir afin de reprendre son souffle. C’est ainsi que je perçois le scoutisme, non pas comme un abandon de notre quotidien, mais une invitation à nous délivrer du superflu, l’espace d’un court été, afin de pouvoir revenir à l’essentiel, à ce qui fait vraiment sens.

L’été dernier, j’ai encadré un groupe de sept scouts aînés lors d’un voyage en Arménie afin d’y accomplir un travail avec notre partenaire sur place. Le but d’un tel projet est double : à la fois réaliser un travail au sein d’une association locale et de responsabiliser les scouts partant là-bas, qui ne sont alors ni tout à fait jeunes, ni tout à fait adultes. En tant que chef je devais me concentrer essentiellement sur cette deuxième tâche. Mais pour mieux leur apprendre à faire face aux difficultés et aux délais, je devais moi-même apprendre à lâcher prise. A les laisser prendre les rênes du projet, prendre les initiatives mais aussi les risques. Je pense que ce fut formateur à la fois pour eux et pour moi.

Lors de ce voyage, nous avons rencontré beaucoup d’arméniens très enthousiastes par notre présence. Ils désiraient nous montrer les recoins de leurs villes, leurs coutumes, leurs chants, souhaitaient connaître les nôtres. A bien des moments nous avons eu l’impression de nous laisser prendre par la main, guidés par un ami ou par les paysages. Ceux qui ont l’opportunité de pouvoir voyager connaissent cette délicieuse sensation de lâcher prise lors d’un voyage. On découvre une nouvelle culture de la façon la plus immersive et déstabilisante qui soit, on abandonne temporairement ses habitudes pour pouvoir mieux les questionner ensuite, on se confronte à de nouveaux points de vue, parfois difficiles, afin de mieux comprendre les siens.

Lorsque l’on m’a demandé de réfléchir à un texte sur le thème « Lâchez prise », j’ai donc pensé à mes années scoutes, d’abord en tant qu’enfant, puis en tant que chef éclaireur et enfin en tant que chef aîné. Je me suis rendu compte de l’équilibre qu’il y a au sein du scoutisme entre s’abandonner et se prendre en main. Savoir laisser partir certaines choses pour mieux les voir revenir. Et puis j’ai pensé à ces quelques phrases du livre du Lézard - livre cher à tous les scouts de l’Oratoire -, extraites d’un poème dont le titre de cet article est issu, qui finalement résument très bien, et mieux, tout ce que j’ai pu dire, comme si les leçons du scoutisme étaient intemporelles :

« S’en aller au hasard, sans rien demander à la vie,
si ce n'est sa beauté et son lent écoulement.
S'en aller au hasard ... sans rien demander.
Mais accepter, heureux, l'offrande de l'heure qui passe,
heureux, heureux le don du jour. »

Luis Honsel, Responsable Route 2017

Lâcher prise

Proposition à la fois nécessaire et irritante lorsque des événements récents de la vie nous taraudent et provoquent de l’amertume. Pourtant il faut bien un effort de soi pour que le conflit cesse et il importe de travailler à une meilleure tolérance face à l’agression. Le ressentiment créé, il faut l’abandonner.

Dans une vie qui recherche dans la foi chrétienne une source vive ouvrant de nouvelles perspectives, c’est d’abord se souvenir que la vie humaine est vie dans l’histoire. Dans une tension entre le futur et le passé. Le futur est le domaine du possible, le passé, celui du réel. Le PRESENT, c’est la ligne de front sur laquelle les possibilités peuvent être réalisées.

Il est des expériences avec lesquelles nous avons du mal « à faire oubli ». Elles peuvent être déchirantes, oppressantes, douloureuses et pas faciles à régler. Mais les événements font partie de notre histoire.

Quand nous avons peur, nous devenons prévoyants, sans la peur nous deviendrions imprudents. Il nous faut des images d’espoir que nous formons pour dire et imaginer un avenir, anticiper un futur possible par le rêve, la vision, le projet. L’orientation vers le futur est d’une importance vitale.

Que voulons-nous au juste ? Est-on prêt à accomplir un avenir ? Voulons-nous l’anticiper ? La foi chrétienne anticipe non un pronostic d’avenir mais une anticipation conformément aux promesses dont les chrétiens font mémoire. Elle fait confiance à Dieu, le Créateur transcendant de cet avenir. Dans le message de Jésus, le Royaume de Dieu est simultanément présent et à venir. Revenir à la Source est un appel.

Matthieu le dit ainsi :
« Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés, et je vous donnerai du repos. »


© Le vide par C. Werner Burki

On peut réentendre aussi la confession de foi du Professeur théologien Gabriel Vahanian :

Je crois en Dieu,
Le Tout Proche,
Plus que l’homme ne l’est de lui-même
Et que le ciel ne l’est de la terre.
Je crois en Jésus-Christ,
En qui l’homme est la condition même de Dieu,
Plus que l’homme ne l’est de lui-même
Et que l’absolu ne l’est du divin.
Promesse et vertu de l’Esprit et chair de la chair de Marie,
Il est natif de l’humain.
Crucifié et mort sous Ponce Pilate,
Il accepte la mort mieux que nous n’acceptons la vie,
Et nous fait don de sa vie au lieu d’en mourir.
Et il vit.
Il vit là où,
Evénement de Dieu, l’Autre radical,
L’homme est à portée de l’homme.
Face humaine de Dieu, seule espérance des vivants et des morts,
Il vient pour libérer l’homme de ses idoles
Et lui rendre un visage divin.
Je crois en l’Esprit Saint,
Le Vivant,
En qui faisant corps avec nous-mêmes
Nous sommes agrégés au Corps du Christ.
Je crois l’Eglise,
Anticipation du Dieu qui vient et renouveau du monde;
L’homme,
Anticipation de l’homme nouveau et avent du Dieu qui règne.

Gabriel Vahanian
« Dieu anonyme » (Desclée de Brouwer)

Pasteur Werner Burki

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