Sommaire du N° 810

Éditorial

Dossier : Que garder de la Réforme ?

  • Un principe vivant et vivifiant
  • Trois belles idées
  • La liberté !
  • Des mots nouveaux
  • Ce goût de l’’autre
  • Que rien n’est définitif
  • Un formidable élan de liberté

Calendrier des cultes

Activités de l'Oratoire du Louvre

Nouvelles de l'Oratoire

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Dossier du mois
Que garder de la Réforme

1517-2017
Que garder de la Réforme ?

31 octobre 1517 : le moine augustin allemand Martin Luther affiche sur la porte de l’église du château de Wittenberg en Saxe 95 thèses contre la pratique des indulgences.

Du bouleversement qu’a constitué la Réforme, que reste-t-il cinq-cents ans après ? Ou plutôt qu’est ce que j’en garde ? C’est la question que la Feuille rose a posé aux contributeurs de ce numéro.«Tout ? Rien ? Ou tant d’autre chose?» semble se demander Richard Cadoux, futur pasteur à l’Oratoire. «Une valeur immense accordée à notre simple vie quotidienne» souligne le pasteur Marc Pernot. «La liberté !», affirme joyeusement le professeur Jacques-Noël Pérès.

Les historiens consultés nous rappellent la profondeur del’héritage de la Réforme, « une nouvelle voie pour concevoir ce qu’est la foi », pour le professeur Pierre-Olivier Léchot, « un basculement du modèle religieux sur le sujet croyant», pour la professeure Marianne Carbonnier-Burkard. De quoi se rappeler sans cesse que nous nous inscrivons « dans une lignée, une histoire dont les seules clés de lecture se trouvent dans le grand récit biblique », souligne le président de la Fédération protestante de France François Clavairoly.

Preuve que l’héritage de Luther est immense. A chacun d’y réfléchir. Espérons que ce dossier aidera le lecteur à nourrir sa réflexion.

Stéphane L-S

Un principe vivant et vivifiant

Par Richard Cadoux
Pasteur de Vernoux-Chalencon

A cette question, j’ai d’abord envie de répondre : Tout. Non que la Réforme, comme la Révolution de Clémenceau, soit un bloc qu’il faudrait accepter ou rejeter dans son intégralité. Mais il me semble important d’accorder à cette histoire inaugurée il y a cinq siècles toute son épaisseur, de la saisir dans son foisonnement originel et dans ses épanouissements successifs. Tout garder afin de conserver en mémoire que la Réforme est plurielle, comme en témoigne la multiplicité des confessions de foi d’hier et d’aujourd’hui. Les réformes magistérielles ont engendré de puissantes orthodoxies et de beaux protestantismes d’Eglise. Mais comment oublier les réformes radicales et leur aspiration quasi-utopique à l’avènement d’un monde nouveau. Il faudrait faire droit également aux « mal-sentant » de la foi, aux « hétérodoxes de la structure ecclésiale » pour parler comme Pierre Chaunu, « chrétiens sans Eglise », nonconformistes, illuminés, marginaux, libres croyants, disciples entre deux chaires, au nombre des inventeurs de notre modernité. La Réforme, c’est tout cela, une multiplicité de trajectoires individuelles et communautaires.

Dans un deuxième temps je serais tenté de dire : Rien. Le risque, en effet, serait de « canoniser » la Réforme, d’en faire une tradition. Les traditions sont infiniment respectables. Tous les groupes humains, toutes les communautés religieuses en ont besoin. Or la Réforme ne peut être une tradition continuée ou une succession à  conserver et à transmettre au fil du temps. La réforme est réformée en tant que toujours à réformer. Le génie, le style, l’originalité de la Réforme, c’est d’être « une tradition autonettoyante. », comme l’écrivait un jour Olivier Abel dans un essai très enlevé sur Calvin, au sens où elle ne sait pas faire de tradition tant elle n’est vraie que comme retour à un événement originel et insaisissable : une parole de grâce, une parole qui fait grâce.

Alors entre tout et rien, que convient-il de garder ? Deux principes. Le premier, c’est précisément celui de la justification par grâce. Ce qui justifie ma vie, ce qui me donne une raison d’être réside dans une décision libre de Dieu qui fait le choix, gracieux, gratuit, de m’agréer, sans que j’y sois pour rien. Il n’est plus question de performances, de vertus, de qualités. Je n’ai rien à prouver ou à mériter. Cette justification suscite un total insouci de soi. Je n’ai qu’à accepter d’être accepté par un Autre, dans la confiance que cet autre a confiance en moi. C’est ainsi être précédé par un pacte neuf qui instaure la rupture et permet de vivre dans l’émerveillement, le service et la reconnaissance. Deuxième principe qui s’articule au premier : le sacerdoce universel. Cette parole reçue, librement interprétée et traduite en actes, suscite une communauté de croyants appelés à vivre dans la gratitude et la gratuité. Dans l’Eglise, tous sont témoins de Dieu les uns pour les autres et nul ne peut s’accaparer le pouvoir. C’est dans l’articulation de ces deux principes que, pour moi, se trouve le principe vivant et vivifiant de la Réforme ; ce qu’il faut cultiver pour qu’elle ne cesse d’être une authentique aventure spirituelle.

R.C

Trois belles idées

Par Marc Pernot

Un élan frais et sincère

C’était à l’époque de la Renaissance. Notre époque aussi est celle de grandes mutations, ce qui n’est pas simple. Il est possible que l’humanité soit en train de vivre une sorte de crise d’adolescence menant fort heureusement à une humanité plus adulte. Au temps de la Réforme, bien des personnes ont choisi de vivre un élan de nouveauté, sincère et authentique : des hommes et des femmes comme Lefèvre d’Étaples, Marguerite de Navarre, Briçonnet, Luther et Calvin, Théodore de Bèze, Duplessy Mornay... et une multitude de personnes toutes simples. Ce que je garde d’abord de la Réforme, c’est cet élan sincère et frais, ce courage, cette vitalité.

Une église modeste

La religion peut être le pire ou le meilleur de ce qui agite l’humanité. Afin de garder le meilleur tout en se prémunissant du pire, la Réforme protestante a mis la religion à une belle place : modeste. L’Église, ses doctrines, ses rites, ses sacrements, ses structures, synodes, conciles et commissions ne sont pas sacrés mais de simples outils qui ne valent que dans la mesure où ils aident la personne à avancer. Ces outils sont donc à adapter et à réformer sans cesse, pour mieux rechercher l’essentiel : Dieu, le Père de Jésus-Christ. Et traquer ce qui a pu devenir une trace d’idolâtrie dans notre façon de vivre et d’espérer.

C’est ainsi la deuxième chose que je retiens de la Réforme : la religion est utile, très utile, il y a là une force, mais du coup il y a aussi un danger. C’est pourquoi la religion doit rester modeste, simplement comme une salle de musculation pour notre foi et notre réflexion. La vraie vie n’est pas dans l’église mais dans le cœur du croyant, dans sa pensée, ses paroles, ses actes, son intelligence, ses relations avec son prochain, son espérance et sa foi.

L’Église y perd du pouvoir, certes, et c’est très bien ainsi. Car alors elle peut servir les personnes sans les aliéner.

La vie profane est sacrée

Du coup, je garde la place extraordinaire donnée par la Réforme à la vie, à la vie de tous les jours, dans nos familles, notre voisinage et dans notre travail, jusque dans notre repos et nos loisirs. La vie entière devient sacrée. Notre chambre, quand nous prions ou nous lisons la Bible à notre façon, devient un temple. Deux personnes qui discutent de théologie ou d’une parabole deviennent une assemblée de culte. C’est un peu déstabilisant car notre sécurité ne repose plus que sur la confiance en l’amour de Dieu, et Dieu, nous ne l’avons jamais vu. Mais cela donne une extraordinaire authenticité à la pensée et à la prière. Cela donne une valeur immense à notre simple vie quotidienne, jusque dans ses petits gestes. C’est ce que rapportait le pasteur A.N. Bertrand (en poste à l’Oratoire de 1926 à1946) en citant une antique femme de ménage qui avait adopté la foi nouvelle au XVIème siècle. À cette question qu’un humaniste lui avait posé : « Qu’est-ce que cela a changé pour vous de devenir protestante ? » elle avait réfléchi un instant et avait répondu : « Maintenant, même si mes patrons ne le verront pas, je balaye sous les lits. ». Car oui, toute tâche devient alors un acte digne d’être fait avec le cœur, parce que notre vie, même dans ses actes simples, est vécue avec Dieu et comme pour lui.

M.P.

La liberté !

Par Jacques-Noël Pérès

Pasteur luthérien et professeur de Théologie Les quatre grands « seulement », dont André Dumas disait qu’ils sont des « pleinement » – Solus Christus, Sola Gratia, Sola Fide, Sola Scriptura – se trouvent assurément au cœur de la prédication de l’Évangile, telle que nos Réformateurs au XVIe siècle l’ont comprise. Un autre terme pourtant, qui revient souvent sous leurs plumes, me paraît devoir être compté au nombre des principes qu’ils nous ont inculqués. Ce mot, c’est liberté !

Il peut paraître une gageure pour le luthérien que je suis de défendre la liberté, quand le docteur de Wittenberg écrivit en 1525 un traité Du serf arbitre, opposé au libre arbitre de ses adversaires. À ceux qui m’adresseraient ce reproche, je réplique d’avance que ce même Martin Luther avait ,cinq ans auparavant, rédigé un autre traité, intitulé de belle façon De la liberté du chrétien ! Comprenons-nous : l’homme est prisonnier de son péché, c’est en lui que le mal est à l’œuvre, à telle enseigne qu’il lui est impossible et illusoire de vouloir collaborer à son salut. Il lui est toutefois possible et c’est la seule possibilité qui lui reste, étant saisi par l’Esprit Saint, d’être pénétré de la grâce de Dieu, en sorte qu’il est libéré par le Christ et qu’il n’a plus à redouter la colère de Dieu. Le Réformateur précise, dans son Commentaire de l’épître aux Galates, qu’il en va ainsi « afin que notre conscience soit libre et heureuse », une conscience qu’en l’occurrence Marc Lienhard définit comme la relation qu’a cet homme à Dieu, quelque chose qui touche son être propre. L’homme pécheur ainsi justifié peut alors comprendre ce qu’est la liberté sous toutes ses formes, également civile, et ce qu’est la justice. Sur un tel fondement, 

Philipp Melanchthon, le Praeceptor Germaniae, pour lequel j’ai un penchant avoué, a pu élaborer une théologie, qui fait cas de tous les domaines où l’homme est appelé à intervenir, ce pour quoi l’instruction est essentielle et le recours aux sciences, nécessaire.

Je laisse là le XVIe siècle et j’en viens au nôtre. La liberté que nous devons garder et même sauvegarder est la liberté de conscience, évoquée ci-dessus, celle qui nous touche en ce qu’il y a de plus profond en nous. Être protestant, c’est être libre de dénoncer qui que ce soit comme quoi que ce soit qui ferait obstacle à la vivante prédication de la Bonne Nouvelle de la grâce reçue en JésusChrist. C’est être libre à l’égard de tout ce qui fait obstacle à la célébration du culte en esprit et en vérité que Dieu attend de l’homme qu’il a relevé. C’est être libre encore de dénoncer ce qui, dans la quotidienneté de l’existence de chacun individuellement et de tous collectivement, est en désaccord avec le dessein de Dieu, qui est paix et joie. C’est être libre de tant de libertés qui en réalité sont les aspects multiples de la seule liberté qui puisse être, qui naît des peurs apaisées. Est-ce pour cela que je suis d’accord avec Victor Hugo, qui n’était pas protestant mais qui avait toutefois du génie, quand il écrivait: « La liberté est une. Elle a cela de commun avec Dieu, qu’elle exclut le pluriel » ?

Aussi regretté-je que les protestants parfois s’enferment euxmêmes dans les carcans d’une exégèse qui abolit la fantaisie, d’une liturgie qui devient un rite, d’un dogme qui se transforme en loi. Et si notre liberté, était celle de rire avec Dieu ?

J-N.P.

Des mots nouveaux

Par Marianne Carbonnier-Burkard
Professeure d’histoire de la Réforme

2017 : le 500e anniversaire de la Réforme donne l’occasion aux protestants de se retourner vers leur origine historique, la Réforme lancée en 1517 par Martin Luther. Un héritage qu’ils jugent parfois gênant ou encombrant, ou caduc. Pour cette autocritique sur le dos du passé, les arguments ne manquent pas. En effet Luther n’a-t-il pas été le pousse-au-crime des massacreurs des paysans et la caution des antisémites nazis ? La théologie de Luther, centrée sur la doctrine de la justification, qui n’est plus comprise que des spécialistes, n’estelle pas en voie d’assimilation par l’Eglise catholique depuis la déclaration luthéro-catholique de 1999 ? Et au fond de tout, la Réforme n’est-elle pas synonyme de division de la chrétienté, de déchirement de l’Eglise une : une mémoire douloureuse, à dépasser ?

Au tribunal de l’histoire, le procès en responsabilité de Luther, pour son attitude face aux anabaptistes et aux juifs, n’a pas cessé d’être instruit, à charge plus qu’à décharge, mêlé de passion où la dimension confessionnelle pèse de tout son poids. Mais si nous sommes les héritiers de cet homme qui n’était pas un saint, ce ne pourrait être qu’au titre de notre commune humanité. Libre à nous de sélectionner de nos ascendants les traits que nous pouvons admirer et qui nous inspirent. Alors que garder du théologien réformateur ?

Plus que la doctrine même de Luther, c’est le mouvement de Luther qui nous intéresse, depuis 1517 et dans les années suivantes : les mots nouveaux que le réformateur, avec d’autres, a fait retentir dans ses prédications et dans des milliers de « feuilles volantes » : l’Evangile, la parole de Dieu, la foi, la liberté, la conscience,  l’égalité entre les chrétiens, l’assemblée des croyants. Parmi ces mots nouveaux, c’est la foi qui mène la danse: la foi au sens de la confiance dans la promesse de Dieu, dans la parole de Dieu, ou Evangile, bonne nouvelle du salut gratuit. La foi-confiance danse avec la liberté : « La foi suffit au chrétien et il n'a besoin d'aucune œuvre pour être juste. Puisqu'il n'a plus besoin d'aucune œuvre, il est assurément affranchi de tous les commandements et de toutes les lois. Telle est la liberté chrétienne ; nous n'avons besoin d'aucune œuvre pour obtenir la justice et le salut. » Cette liberté là n’est pas domesticable dans des déclarations d’experts œcuméniques. 

A son tour la liberté marche avec l’égalité : l’égalité entre les chrétiens, sans distinction hiérarchique entre les membres du clergé et les laïcs. « Tous forment un seul corps dont la tête est Jésus Christ ». Chaque membre a sa fonction (ou tâche) propre, utile à tous les autres. La prêtrise est une fonction comme une autre, un service (« ministère ») concentré sur la prédication publique, c’est-à-dire l’annonce de la parole de Dieu au peuple. Ce principe d’égalité entre les chrétiens va de pair chez Luther avec une nouvelle compréhension de l’Eglise : « l’assemblée de tous ceux qui sur terre croient au Christ », avec pour seul chef, même sur la terre, Jésus Christ. A la différence de « l’Eglise visible, extérieure » qu’est l’Eglise romaine dont la tête est le pape, l’Eglise authentique est « partout où l’Evangile est prêché et cru ». L’Eglise, c’est à la fois l’Eglise locale, l’assemblée à portée de voix, et en même temps un cercle connu de Dieu seul.

Réformateur : diviseur ? Le mot porte le blâme, tant l’unité est valeur consensuelle. Mais faudrait-il occulter la violence inhérente au modèle unitaire - violence interne contre les dissidents et externe contre les « étrangers » ? Changeons de regard. Historiquement, la  Réforme du XVIe siècle a permis l’invention du pluralisme, de la liberté de conscience, du choix religieux. Non seulement du fait de la pluralité confessionnelle dans le cadre européen, ou plus rarement d’un Etat, mais aussi par le basculement du modèle religieux sur le sujet croyant. Ce qu’exprime Luther dans un sermon d’août 1522, en dialogue avec un fidèle :

Lorsque je mourrai, dit le fidèle, c’est à moi qu’il incombera de savoir où j’en suis. ….
Le prédicateur insiste : Tu dois être certain de pouvoir dire : ceci est la parole de Dieu, c’est sur elle que je me fonde. … Il s’agit de ta tête, de ta vie, c’est pourquoi Dieu doit te parler au cœur et te dire : voilà la parole de Dieu.

M.C-B.

Ce goût de l'autre

Par François Clavairoly
Président de la Fédération protestante de France

Je réponds ceci : la violence des polémiques entre chrétiens a fait place à la studieuse démarche œcuménique, la lecture confessionnelle s’est effacée devant l’exégèse scientifique, l’antijudaïsme du XVIe a reconnu sa faute devant l’amitié judéochrétienne. De même, l’adossement de l’Eglise au pouvoir du prince a été remis en cause par la sécularisation et la séparation des Eglises et de l’Etat. La force civilisationnelle du protestantisme, une fois passée au filtre critique de l’Humanisme et des Lumières, a définitivement marqué les sociétés démocratiques et libérales : liberté de conscience, d’interprétation, égalité homme-femme, mandat électif, culture du débat y compris au plan éthique, vocation chrétienne dans le monde. La fidélité à l’esprit de la Réforme nous garde ainsi des dérives les plus tragiques : les dérives identitaire, fondamentaliste, antisémite, théologico-politique

Mais plus que cela, ce que l’on doit garder de la Réforme est ce goût de l’autre, cette acceptation de l’altérité qui se fonde sur la certitude de ne pas être seul, ni même au « commencement ». Il y a toujours une antécédence, de même que d’autres suivront. Or cette acceptation provient d’un choix décisif : celui de référer toute compréhension de la foi à un récit fondateur, à un texte « reçu », faisant autorité et dont nous ne sommes pas les auteurs. Cette référence indépassable, qu’on résume en deux mots, Sola Scriptura, signifiera ici que le croyant s’inscrit dans une lignée, une histoire, une destinée qu’il n’a pas choisies, et dont les seules clefs de lecture se trouvent, de façon unique, dans le grand récit biblique. 

F.C.

Que rien n'est définitif

Par Jean-Louis Dupont

En découvrant le protestantisme après 70 ans de catholicisme romain j'ai eu la sensation de déposer à la porte du Temple de lourdes valises bourrées de dogmes, de rites, d'institutions : je me suis senti allégé et libéré. La lecture régulière de la Bible et son étude m'offrent un cadre et des pistes de réflexion pour faire le meilleur usage possible de cette liberté et me guider dans ma présence au monde. Nous sommes donc gardiens et transmetteurs de trois propositions de la Réforme: la possibilité de penser et d'agir librement, la Bible comme seule source de la Parole, et une présence active au monde.

À l'époque de Luther, les hommes vivent accablés de guerres, et d’épidémies. L’intuition géniale de Luther est de comprendre, en particulier à partir de l' Epître aux Romains et de Ephésiens 2,8 , qu'un  Dieu d'Amour ne peut pas, en plus, imposer à sa créature la charge de faire son salut: « le juste vit du don de Dieu, à savoir la foi. » soutientil. Délivré par le don de la grâce, l'homme se sent libre de penser et d'agir en dehors de chemins tout tracés et d'idées toutes faites. Avec la liberté de conscience et la relation directe à Dieu s'amorce une progressive transformation des mentalités, des convictions et des pratiques religieuses qui permet au Protestantisme d'être ouvert sur le monde contemporain.

Cette ouverture se manifeste dans la bénédiction donnée à toute l'assistance au début du culte sans distinction de chapelles ou de croyances et dans la participation à la Cène offerte également à tous. Elle se retrouve au niveau de la société civile où la limitation des sacrements à deux (baptême et cène) permet, à l'occasion d'un divorce, d'éviter l'exclusion de la communauté ajoutée au drame de la séparation. Pour choisir la « bonne voie » et approfondir sa relation avec Dieu, le croyant s'appuiera sur la Bible et seulement sur la Bible, seule porteuse de la Parole. Elle met en garde contre une liberté non maîtrisée et ouvre des pistes pour faire le bon choix. C'est ainsi que Paul nous dit dans ses Epîtres que nous choisissons le bien parce que nous avons une conscience et que nous devons le choisir parce que c'est utile et beau. À partir de la Réforme, la lecture de la Bible devient possible grâce à sa traduction et à sa diffusion assurée par l'imprimerie nouvellement découverte. Pour les Réformateurs, la lecture est totalement libre. On lit dans Le protestantisme. La foi insoumise. de Laurent Gagnebin et Raphaël Picon: « C'est la Bible qui juge et met en critique l'Eglise et la réflexion théologique ... le simple lecteur n'a pas moins de pouvoir, dans sa compréhension et son interprétation de la Bible, que le pape.L'un et l'autre peuvent se tromper ou être éclairés par Dieu dans cette lecture. »

La Réforme a proclamé que nous ne sommes pas sauvés par les actes puisque c'est la grâce de Dieu qui nous justifie. Toutefois nous  ne sommes pas sauvés sans les actes qui manifestent notre attention à nos frères. Cette attention est débarrassée de toute préoccupationde salut et s'inscrit bien plus largement dans le cadre du Commandement « Aimez vous les uns les autres.. »

Les affirmations théologiques des Réformateurs portent en germe des notions qui seront reprises par les Lumières au XVIIIe siècle : notion d'individu et liberté individuelle, liberté de conscience, esprit critique. Pénétrant le domaine politique, elles feront émerger l'idée de démocratie. Face aux attaques dont il fait l'objet dans nos sociétés contemporaines, cet héritage mérite toute notre mobilisation pour sa défense. Rien n'est définitif, tout évolue et nous devons suivre cette évolution au lieu de rester figés. L'église réformée doit être sans cesse réformée.

J-L.D

Un formidable élan de liberté

Par Pierre-Olivier Léchot
Professeur d’histoire du christianisme

On oublie souvent qu'à ses débuts, Martin Luther ne s'appelait pas Luther, mais Luder. Ce n'est qu'en 1517, peu après la publication de ses 95 Thèses sur les indulgences, que le réformateur décida d'opter pour la signature « Lutherus » ou « Eleutherus ». En reformulant son nom au moyen du grec « eleutheros », il entendait donner à son identité une signification particulière : « celui qui a été libéré », « celui qui est libre ». Libre de quoi ? Pas seulement de l'autorité de l'Eglise ou du pouvoir du pape, qu'il n'a pas encore contestés dans toute leur ampleur à ce moment de son parcours, mais d'abord libre devant Dieu.

Pour le réformateur, Dieu n'est plus ce juge implacable qui attend de moi que je remplisse ses exigences – pour Luther, je ne suis de toute façon pas en mesure de les connaître et encore moins de vouloir les accomplir. Il est ce Dieu qui m'annonce par sa Parole que je suis libre d'être devant lui celui que je suis – rien de plus, rien de moins. Il est ce Dieu qui me révèle que je n'ai pas à me construire une réputation par ma conduite morale irréprochable ou par des actes de piété impressionnants, mais que je suis déjà quelqu'un parce que je suis placé devant lui, sous son regard.

Du coup, le salut ne repose plus sur la confession d'une foi aux contours bien précis et encore moins sur mon respect des codes imposés par l'Eglise, mais dans la seule et unique conviction que ce Dieu qui s'approche de moi et me parle est un Dieu auquel je puis faire entièrement confiance. La foi n'est donc pas d'abord le résultat de mon engagement à changer de vie, mais la pure et simple capacité à recevoir et à accepter ce que je suis déjà. Elle est reconnaissance de cette dépendance originelle face à la vie qui me constitue dans mon être le plus profond. C'est donc désormais dans la seule conviction individuelle que repose l'espoir du salut, à savoir dans la conviction qu'il ne m'appartient pas d'exister, par moi-même, mais que je suis déjà quelqu'un, que je suis parce que j'existe dans le regard de cet Autre qu'est Dieu et que la vie m'est donnée. Comme Luther l'écrira : « La loi de la vie, c'est la grâce. »

On insiste beaucoup sur la justification par la foi seule pour définir ce qu'est l'identité protestante. Mais on se trompe souvent lorsque l'on tente de dire en quoi cette idée était novatrice. Ce n'est pas tant le fait d'affirmer que le salut est offert gratuitement qui était alors une nouveauté (bien des théologiens le disaient et depuis bien longtemps déjà). Mais c'est dans cette idée que le salut repose uniquement sur une conviction personnelle et individuelle – la foi – que se trouve la nouveauté du propos de Luther. Le rapport du croyant à Dieu n'est plus de l'ordre du collectif, de l'ecclésial et du médiatisé. Il est de l'ordre de l'intime, de l'être individuel et du relationnel.

Ce faisant, et Luther n'en avait peut-être pas totalement conscience, il ouvrait une nouvelle voie pour concevoir ce qu'est la foi. Désormais, il ne serait plus possible d'imposer quelque code que ce soit en la matière au nom d'une autorité réputée intangible. Même la volonté des réformateurs de voir dans l'Ecriture la norme du contenu de la foi ne put s'imposer contre le formidable mouvement de libération spirituel initié par Luther. Dès lors que la foi était affaire de conviction personnelle, il devenait impossible de dire de manière parfaitement univoque ce que cette foi était censée impliquer sur le plan des idées doctrinales ou des comportements éthiques. On comprend donc que, du coup, la Réforme ne soit pas parvenue à refaire cette unité ecclésiale qu'elle entendait encore défendre à ses débuts.

On peut bien sûr le déplorer et demander pardon à Dieu, aux hommes et à la terre entière d'avoir ainsi « déchiré » l'unité chrétienne. Mais on peut aussi se réjouir du fait que, par ce biais, la Réforme introduisit dans le christianisme occidental une forme de pluralisme dont le fondement reposait sur la relation individuelle du croyant à Dieu. A l'heure ou tant de tendances réactionnaires entendent rompre avec cet héritage au nom d'une vision de l'histoire fondée sur une logique de dissolution de la civilisation occidentale, il est peut-être utile de rappeler que la Réforme fut d'abord, et parfois même contre son gré, un formidable élan de liberté. Mais à condition toutefois que l'on se souvienne que cet élan ne trouvait sens, aux yeux de Luther, qu'à partir du moment où le croyant était à même de reconnaître qu'il n'avait pas besoin de construire son identité à la force du poignet, mais que celle-ci lui était déjà donnée. Car c'est bien parce que je sais reconnaître cette dépendance originelle qui me fonde que je puis ensuite, mais ensuite seulement, me sentir libre à l'égard du monde et de ses puissances d'oppression.

P-O.L