Sommaire du N° 804

Éditorial

« Maintenant donc, pourquoi tentez-vous Dieu, en mettant sur le cou des disciples 

  • un joug que ni nos pères ni nous n'avons pu porter ? » (Actes 15:10) par James Woody

Dossier : Les âges de la vie

  • Béni à tous les âges par Marc Pernot
  • Fragilité et grandeur de l'enfance par Olivier Abel
  • Qu’est-ce que nos ados nous demandent, que leur répondons-nous ? par Guillaume Monod
  • L’âge de l’employabilité par Hélène R-B
  • Vieillesse et insoumission par Camille-Jean Izard

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Dossier du mois
Les âges de la vie

Béni à tous les âges

« Que la grâce et la paix vous soient données de la part de celui qui est, qui était, et qui vient ! » (Apocalypse 1:4).

La bénédiction de Dieu transcende ainsi les époques, mais aussi les âges de notre vie. Heureux sont ceux qui ont la chance de vivre assez longtemps pour les visiter tous. Heureux sont ceux qui savent apprécier ce que nous apporte chaque génération.

L’enfance

Nous pouvons bénir l’enfant car il a besoin de tant de choses pour pouvoir grandir « en sagesse, en stature, et en grâce, devant Dieu et devant les hommes » (Luc 2:52). Cela n’est pas une mince affaire, c’est même une merveille d’évolution à vivre en accéléré le temps d’une vie.

Le Psaume 8 nous dit que le nourrisson est en quelque sorte le champion pour exprimer la louange de l’Éternel. Jésus nous montre l’enfant en exemple, disant « Quiconque ne recevra pas le royaume de Dieu comme un petit enfant n'y entrera pas » (Luc 18:17). Ce n’est pas pour dénigrer les philosophes, les mystiques et les théologiens que nous sommes tous appelés à être. Mais c’est pour insister sur la capacité à grandir et à apprendre qu’a l’être humain. Et comme un bébé n’affiche pas des performances extraordinaires, ce geste de Jésus nous dit la grâce de Dieu, la dignité d’un individu est indépendante de sa productivité. Et c’est très libérant, dans les bons jours comme dans les mauvais, dans nos relations avec les grands et les petits.

C’est ainsi que nous bénissons l’enfant et que l’enfant nous bénit de l’exemple qu’il nous donne. Aujourd’hui, nous « désirons comme des enfants nouveau-nés le lait spirituel et pur, afin de grandir dans le salut » (1 Pierre 2:2), peut-être que bientôt, nous pourrons passer à de la nourriture plus solide, et devenir grand, grâce à Dieu.

L’adulte

Le seul être humain pleinement développé que je connais, c'est le Christ, et nous le reconnaissons en Jésus de Nazareth, même si lui aussi, encore et toujours, a besoin d’être entouré et réconforté, a besoin de pauses pour prier Dieu seul à seul. Mais selon la définition de ce que « Christ » veut dire, nous le voyons libre et concerné par Dieu et par les humains de toute sorte. Un humain, et un vrai, selon le projet de Dieu, à son image.

Ce portrait de l’être humain adulte pourrait nous écraser mais il n’en est rien quand on lit l’Évangile, car il nous encourage à reconnaître en chacun ce qui est de l’ordre du Christ. Il ne s’agit pas d’atteindre cette perfection, mais de discerner les traces de cette perfection là où elle est et là où elle pourrait être, et les bénir. C’est ainsi que Jésus nous encourage à visiter et abreuver « le plus petit d’entre ses frères » (Matthieu 25:40) même s’il n’est pas en forme. Nous sommes ainsi bénis et appelés à bénir. Et à agir comme roi, à parler comme prophète et à prier comme prêtre, selon ce que notre cœur nous dira, en fonction des circonstances...

Le centenaire

Dans ces merveilleux récits de l’enfance de Jésus que nous donne l’Évangile selon Luc, nous voyons que ce sont des personnes très âgées qui sont les premières à reconnaître en ce bébé le salut de Dieu : Siméon et Anne (Luc 2:34-39). C’est vrai que la personne, comme un vin de garde, a la capacité de se bonifier avec l’âge.

Le présent de l’église, le présent de l’humanité comprend à part égale les humains de tout âge, de toute forme et de toute stature. Mais, dans un sens, l’avenir de l’église et de l’humanité est aujourd’hui dans la voix de la personne âgée, dans son regard, dans sa tendresse, dans sa bienveillance rendue plus que jamais épanouie. Chacun est à bénir absolument, et sera bénédiction.

Marc Pernot

Fragilité et grandeur de l'enfance

La condition humaine que nous visons veut la responsabilité, la capacité, le déploiement des talents, mais il faut ajouter que cela ne peut être affirmé au détriment du fait qu’en même temps que cela, la condition humaine est aussi la fragilité, la vulnérabilité que les enfants sont les premiers à nous rappeler. L’enfant demande aussi à être protégé. On ne peut pas simplement lui dire qu’il faut qu’il soit autonome, capable, responsable. Il faut le protéger, et donc l’encadrer. Il faut lui donner sa chance. C’est et ce devrait être le rôle des institutions que de redonner sa chance à chacun, par l’école d'abord, par les services de santé et même éventuellement par la prison, d’une certaine manière.

Nous sommes ainsi placés entre deux discours qui ont tendance à s’opposer.

L'un dit: il faut protéger ces pauvres petits. Les protéger avec une institution forte, une loi forte, un père symbolique qui soit fort, Etat ou Eglise. Au détriment de la part d’autonomie nécessaire, de la part de responsabilité nécessaire, de crédit donné au talent de chacun. L’autre discours correspond davantage à la liberté du marché: les enfants sont des petits contractants, des adultes en miniature, qui sont libres de consentir ou de ne pas consentir. On va faire avec eux des contrats, ils sont déjà responsables.

Cette opposition des discours m’effraie. Elle accentue le côté pervers de chacun des deux. Du côté du primat de l’autonomie de l’enfant et de sa responsabilité, je me rappelle cette scène extraordinaire des Misérables où Victor Hugo dépeint Cosette portant ses seaux dans la nuit. Valjean l’accompagne chez les Thénardier et leur demande pourquoi ils l’envoient travailler. Les aubergistes répondent: “nous ne pouvons pas la payer à ne rien faire”. Une enfant de six ans qui ne vit qu’en proportion du travail qu’elle fournit, c’est impossible: il faut une protection contre cela. Mais penser uniquement à protéger les enfants, cela finit par créer des situations dans lesquelles ils ne sortiront jamais de l’enfance et du récit de leur enfance; cela fait des adultes irresponsables, et auxquels tout est dû, et qui n'ont jamais exercé véritablement leur liberté. Passer de la protection de l’enfance à une protection faite pour s’effacer devant l’enfant qui grandit est l’articulation la plus difficile à tenir et pourtant la plus vitale pour la civilisation.

En fait la civilisation tout entière, dans son rythme et dans son équilibre même, tient à l’articulation des deux. Une civilisation qui a rompu avec la logique de la tradition, qui tend à protéger la dissymétrie entre les grands et les enfants est une civilisation probablement blessée à mort: une civilisation réduite à un mouvement de production-consommation qui a brisé les cadres de la durée, de la parenté (paternité, maternité) et donc de la filiation, ceux qui autorisent l’enfant, le protègent et lui permettent de s’émanciper. Et d'autre part une civilisation qui ne serait que tradition, que maintien des êtres dans la sujétion et dans l’enfance, ne leur donnant pas la possibilité à leur tour d’inventer, de créer, serait elle aussi une civilisation blessée à mort, une civilisation stérilisée.

Olivier Abel
Professeur de Philosophie et d’éthique
à la Faculté de Théologie protestante de Montpellier
article tiré du site http://olivierabel.fr

Qu’est-ce que nos ados nous demandent, que leur répondons-nous ?

Nos ados nous demandent de les aider à faire face aux difficultés qu’ils rencontrent à l’aube de leur vie d’adulte, et nous leur répondons, avec la meilleure volonté, par quelques principes éducatifs et moraux, que nous tenons de nos propres parents. Et malheureusement, il arrive trop souvent que ces réponses bien intentionnées aggravent leurs problèmes au lieu de les résoudre.

Ils nous questionnent sur différents thèmes, tels que le traditionnel : « Je n’aime pas les maths, même toi ça ne te sert à rien dans ta vie professionnelle, et de toute façon, je ne sais pas ce que je veux faire plus tard », et nous leurs répondons invariablement par l’une des nombreuses déclinaisons de : « moi aussi j’en suis passé par là, les maths c’est indispensable, il te faut une mention au bac pour que tu gardes toutes tes chances d’avenir ». Dialogue sans aucune surprise, qui se termine généralement par éclats de voix et claquements de porte, ce que l’on range bien trop rapidement dans la catégorie de la crise d’adolescence.

Une fois la crise passée, nous nous rassurons en nous disant : « le bac, c’est pour lui, pas pour moi, il me remerciera plus tard », ou bien : « Je suis plus cool avec eux que mes parents ne l’étaient avec moi », ou encore : « Moi, je n’ai pas eu le droit de sortir du tout avant ma majorité, alors je veux bien que ma fille de seize ans sorte, mais uniquement si elle est accompagnée de l’un de ses frères ».

Ces tentatives de nous donner bonne conscience à nous-mêmes, encore plus stériles que banales, nous empêchent de comprendre que si dispute il y a, si enfermement réciproque dans une bouderie toute puissante il y a, c’est parce que les ados et leurs parents ne parlent pas de la même chose. Eux sont dans le doute face au lendemain, alors que nous sommes dans l’incertitude pour leur orientation. Eux sont confrontés à l’angoisse de l’avenir, alors que nous les croyons perturbés dans le choix de leur carrière. Eux sont dans la recherche d’une origine, alors que nous sommes dans la volonté du commencement.

Ces observations, somme toute assez banales, amènent à trois réflexions. D’abord, les parents eux aussi font leur crise d’adolescence. Ensuite, les principes théoriques ne permettent pas de résoudre les difficultés pratiques. Enfin, ce n’est pas d’un commencement dont les jeunes ont besoin, mais d’une origine.

1- La crise de l’adolescence n’est pas que celle de l’adolescent qui ne supporte plus son parent, elle est aussi celle du parent qui ne supporte plus son adolescent. Rappelons-nous qu’il faut être deux pour danser la valse et que l’argument de la crise d’adolescence est trop fréquemment un prétexte pour que les adultes ne se remettent pas en cause eux-mêmes, ne remettent pas en cause leurs principes éducatifs et moraux, ni la façon dont ils les appliquent. Une remise en cause est pourtant nécessaire, aussi bien dans la forme que dans le fond, remise en cause qui est une crise, la crise d’adolescence du parent.

Et si cette remise en cause est bien moins périlleuse que l’on croit, c’est parce que nos ados ne rejettent pas les valeurs auxquelles nous-mêmes nous croyons et que nous souhaitons leur transmettre, mais que par contre, ils ne les vivent pas de la même façon. La différence entre eux et nous est celle du degré et de la nature des principes, pas de leurs fondements ni de leur origine. Nos ados réfléchissent en différence de nature face à un monde qu’ils découvrent avec leur propre regard et qu’ils jugent avec leurs propres critères. Nous autres adultes appliquons à ce monde que nous avons vu changer, mais dont nous n’avons pas toujours compris la signification des changements, les critères que nous avons appris quand nous avions leur âge. Ils pensent smartphone, nous pensions baladeur walkman ; ils pensent internet, nous pensions journal papier.

« Il faut tout changer pour que rien ne change », disait Tomasi di Lampedusa. Il nous faut changer de discours, de vocabulaire, de contraintes et de récompenses, pour que les principes éducatifs et moraux auxquels nous sommes attachés puissent être accessibles à nos ados, non pas selon les modalités pratiques que nous avons reçues de nos parents, mais selon celles que nos ados peuvent entendre. Il nous faut nous détacher de ces règles, principes et directives pour en revenir non pas au commencement de ces valeurs, mais à leur origine.

2- Quelle que soit la discipline concernée – éducative, juridique, mathématique ou théologique – ,les grands principes ne permettent pas de résoudre les problèmes qui lui sont dévolus, ils peuvent seulement nous aider à les poser et à les reformuler, pour ensuite en chercher la solution.

Il est inutile, si ce n’est hypocrite, d’imposer nos principes à nos enfants en leur faisant croire qu’ils sont les outils indispensables et universels qui les aideront à commencer leur vie d’adulte, car nous ne leurs laissons en vérité que la liberté de les adapter à la marge, pour des détails contingents. Poser les principes avant la vision du monde est mettre la charrue avant les bœufs, et ne permet rien de plus que de figer les problèmes avant de les avoir résolus.

La volonté de prendre un principe général pour résoudre un problème pratique correspond à la démarche intellectuelle des intégristes, fondamentalistes et autres radicalisés qui s’arment d’un texte saint et le sacralisent avant de le lire. Sacraliser un texte saint, que ce soit un psaume, une épitre ou une sourate, signifie le figer dans une lecture littérale et immuable, sans aucune possibilité de le faire vivre. Ceux qui sacralisent les grands principes ne cherchent pas à les adapter à la réalité du quotidien mais au contraire cherchent à modifier cette réalité pour l’adapter aux principes qu’ils ont sacralisés.

La brutalité, et parfois la violence, libérées par ces crises partagées d’adolescence, sont à la mesure non pas de la colère qu’ils ont à notre égard, mais de l’angoisse qu’ils éprouvent face à la présence d’un commencement et l’absence d’une origine. Elles sont un écho inversé de celles des parents qui se sont « radicalisés » dans leur principes éducatifs, et qui cherchent à se donner à eux-mêmes et à leurs enfants des outils non pas pour s’ouvrir à la transcendance de l’absolu – celui de la morale, de la foi, du respect de l’autre - mais pour le maitriser et l’enfermer dans une immanence dictatoriale.

Questionner, modifier, changer le degré et la nature des valeurs éducatives et morales que nous voulons transmettre ne signifie pas les dévaloriser ou les annuler, mais signifie les rendre accessibles à quelqu’un qui n’a pas la même vision du monde que nous, bien qu’il en partage les mêmes croyances, les mêmes idéaux. Quelle que soit la discipline concernée, mettre en crise un principe ne signifie pas chercher ses contradictions théoriques et ses limitations pratiques, dans le but de le discréditer et de s’en débarrasser, mais chercher quelle est la vérité fondamentale et éternelle qui lui a donné sa substance et son fondement. Si le principe est un commencement, et le fondement une origine, alors il nous faut retrouver, pour reprendre les mots de Martin Heidegger, quelle est « l’origine qui habite le commencement ».

3- La sacralisation d’un grand principe est une démarche à sens unique, impérative, autoritaire, radicale, qui consiste à en imposer une lecture univoque, littérale. Sacraliser-radicaliser un principe consiste à en vider le commencement de son origine. En retirant ce qui l’habite, on lui retire ce qui le fait vivre. « Je n’aime pas les maths, même toi ça ne te sert à rien dans ta vie professionnelle, et de toute façon, je ne sais pas ce que je veux faire plus tard ». En une seule phrase, ils passent de la contingence du quotidien à la quête d’un absolu. En une seule crise, ils bousculent nos principes, nos valeurs, nos commencements, pour en chercher l’origine qui les habite, condition sine qua non de leur acceptation et appropriation.

Le rôle du parent est d’éduquer – ce qui nécessite un commencement -, mais sa fonction est de transmettre –ce qui nécessite une origine. On ne peut tenir un rôle que lorsque l’on en a défini sa fonction. On ne peut éduquer que lorsque l’on a transmis. On ne peut construire un commencement que lorsqu’on a fait vivre une origine.

Transmettre n’est pas qu’un devoir moral, c’est d’abord une aventure, un voyage tout aussi initiatique pour celui qui le suit que pour celui qui le trace. Transmettre, c’est accepter la perte, se risquer à l’abandon, faire face à l’inconnu de ce que l’autre fera de nous et des valeurs que nous voulons lui faire découvrir sans les lui imposer.

Transmettre l’origine de nos valeurs et de nos principes à nos ados signifie les leur abandonner, les laisser se les approprier pour qu’ils puissent à leur tour les habiter et les faire vivre. Cette appropriation est ce qui permet qu’ils ne vivent pas leur vie par procuration, qu’ils ne répondent pas à nos désirs de parents mais à leurs propres désirs d’adolescents bientôt adultes.

La crise d’adolescence est un moment privilégié pour transmettre nos valeurs morales et éducatives, mais à condition que cette transmission soit un abandon. L’abandon dans la transmission consiste à libérer la place dont nos ados ont besoin pour habiter les principes que nous leur transmettons, et dont ils auront la charge de les faire vivre, en attendant de les abandonner à leurs propres enfants.

Guillaume Monod
pédopsychiatre

L’âge de l’employabilité

L’âge où l’homme (ou la femme) devient « employable », c’est celui où il se sentira le plus « utile » aux autres, recherché, reconnu, contribuant à l’œuvre collective, assurant le bien être des siens et parfois au-delà. Le sentiment d’être utile, voire influent ou puissant, et certainement occupé, crée aussi la peur de quitter cet âge-là. Lorsque l’on discute avec un dirigeant de la préparation de sa succession, au lieu de rêver aux prochaines aventures, il nous regarde souvent comme le malade face au croque-mort.

Mais qu’est-ce qui nous motive fondamentalement au travail ? Une idée largement répandue est que notre motivation réside essentiellement dans la recherche de reconnaissance ou de statut, dans la volonté parfois narcissique d’imprimer sa marque, ou encore dans la recherche de gain financier. Pourtant, j’ai rencontré de nombreux financiers déprimés. Isaac Getz, chercheur en management et professeur à l’ESCP, auteur de « Liberté & Cie », cite l’enquête Gallup 2012 selon laquelle seulement 9% des salariés sont heureusement engagés dans leur travail, tandis que 65 % sont désengagés… et 26 % activement désengagés, c’est-à-dire saboteurs, voire toxiques pour leurs collègues !

Pour s’épanouir à l’âge de l’employabilité, Getz (à l’instar de nombreux travaux de psychologie comportementale américaine) démontre que notre engagement au travail repose sur trois leviers fondamentaux : le sentiment d’égalité intrinsèque sur le lieu de travail (ne pas se sentir moins bien traité ou moins respecté que d’autres, travailler dans la bienveillance) ; la capacité à s’y développer personnellement (répondre à notre besoin fondamental de progresser et d’apprendre) ; la capacité d’exercer ses responsabilités dans l’autonomie (avoir le droit d’utiliser son bon sens, et non d’appliquer exclusivement des procédures mécanistes pensées par d’autres).

Si nous-mêmes, dirigeants ou employés contributeurs du collectif humain, visons demain au développement personnel de chacun au travail, cela tombera d’ailleurs bien, puisque le monde se prépare à un manque massif de talents, des départs en retraite prochains des baby-boomers dans les pays développés, au besoin aigu de talents formés dans les pays émergents.

Ainsi Clay Christensen, professeur emblématique de Harvard, auteur du best-seller « The Innovator’s dilemma » et plus récemment de « How will you measure your life ? », souligne à quel point nous avons tendance à mesurer notre vie en fonction de nos réalisations professionnelles… oubliant qu’à la porte du paradis, Dieu ne nous demandera pas quel a été, sur notre cycle de vie, notre retour sur actifs nets investis. Et de simplifier sa pensée en une seule proposition : « finalement, si chaque jour de ma vie j’ai aidé une personne ou moi-même à devenir meilleur, cela sera sûrement une bonne mesure de mon succès ».

Quels sont les leviers du développement personnel de l’être au travail ? Nos nombreuses recherches sur le potentiel humain en dégagent aujourd’hui quatre essentiels. Bien sûr, la capacité intellectuelle, qui permet, parmi une foule de données de plus en plus complexes et instables, d’analyser, trouver les liens entre des parties apparemment disjointes, et synthétiser à partir de tout cela une vision simple qui ait un sens… mais l’intellect n’est qu’un élément parmi trois autres. Deuxièmement, la curiosité : mentale, mais aussi émotionnelle, celle qui permet d’apprendre à travers les autres, de ceux qui nous sont étrangers, nous mettant en risque pour expérimenter et grandir, toute la vie, quelle que soit notre maturité et notre réussite passée. Troisièmement, le courage, la ténacité, la capacité à tenir un cap dans la tempête et dans le temps, même au cœur du doute. Enfin, l’engagement aux autres, la qualité qui nous permet d’embarquer avec nous largement, d’être suivis et accompagnés, aidés et soutenus dans nos entreprises, qui n’en deviendront que plus grandes ; cette qualité de cœur qui est d’autant plus forte que désintéressée de notre gloire personnelle mais au service du collectif, de l’homme.

Alors bien sûr, bien que ces recherches soient menées par des laïcs, dans un esprit de recherche scientifique, il est difficile pour un croyant de ne pas retrouver là des qualités fondamentales du Christ, inspirateur de l’homme au cœur du bel ouvrage.

Hélène R-B

Vieillesse et insoumission

C’est un fait avéré : il y a de plus en plus de personnes âgées, voire très âgées. Les causes sont multiples, mais la plus évidente est une conséquence des avancées de la médecine qui, elle-même, est tributaire des résultats obtenus dans les domaines de la biologie, de la génétique, de la biochimie, de l’imagerie médicale et j’en passe… Enfin, les travaux concernant le système nerveux et l’activité cérébrale sont spectaculaires dans leurs rapports avec le comportement.

A bien y regarder, la vieillesse n’est qu’une suite de violences ; violence des maladies : déclin des forces. Violence sociale qui va du retrait forcé à des rôles secondaires ; violence psychique : mémoire vacillante, perte d’intérêt, sensation d’être inutile, une charge pour les autres, y compris la famille. Cette violence silencieuse, subtile, s’installe et agit comme un poison à effet différé. Le « vieux » se sent parfois coupable parce qu’on le culpabilise : il est là… encore là… je constate qu’il y a des vieillesses « réussies » car elles ont été bien préparées, longtemps à l’avance. Quant à la mort, à la fois souhaitée et redoutée, elle est la dernière et la plus forte des violences, quelle que soit l’apparence.

Mais pour un chrétien, il y a une grâce de l’appel à vivre et à mourir avec le Christ. Oui, il y a des vieillesses réussies, des joies profondes, des rayons de soleil, lorsqu’elles sont accompagnées par la présence des petits et arrière-petits-enfants. Dans ce cas, tout change : voici qu’on sollicite des avis et qu’on fait des confidences ; on dit ses pensées, ses joies, ses peines… On lit ensemble et cela peut durer longtemps, y compris la période, plus délicate et plus réservée, de l’adolescence. Pour un chrétien, la vie est une préparation à la rencontre par excellence (Psaume 17, 15) ; rencontre non seulement du Christ, mais de tous ceux et celles qui nous ont aimés. Cette attitude est de l’ordre de la grâce, de la foi et de la gloire de Dieu.

Les personnes très âgées, comme je l’ai rappelé, souffrent de se sentir inutiles. Pourtant, elles ont la possibilité, la grâce de vivre pleinement la « communion des saints ». Comment ? Tout simplement par leur prière d’intercession, par la recherche continuelle de la présence de Dieu. La majorité des personnes âgées dorment naturellement peu et la nuit, sœur du silence, est propice à l’écoute et à la réception de la Parole de Dieu.

Mais, encore une fois, comment bien vieillir ? Voici quelques suggestions. En premier lieu, il convient de respecter l’usage d’une hygiène corporelle journalière et veiller sur son alimentation ; ne pas trop s’isoler ; garder le contact non seulement avec ses proches, mais avec des amis ; ne pas trop « s’écouter », être attentif aux autres. Si l’on est encore en couple, il faut veiller à ne pas être subordonné au conjoint. Le « laisser-aller », le fait d’être toujours ensemble sont à l’origine de bien des conflits. Chacun doit garder son individualité. Ces remarques sont valables pour la fréquentation plus ou moins régulière d’un « club » pour personnes âgées.

Il faut savoir profiter d’un temps largement disponible pour se cultiver, approfondir ses connaissances ; se tenir au courant des événements ; exercer sa mémoire par l’étude d’une langue ancienne ou moderne ; reprendre et jouer de son instrument même si les doigts, le poignet ont perdu un peu de leur souplesse ; jouer sans esprit de compétition, sans prétention, pour soi ; se réserver chaque jour, à une heure fixée à l’avance, toujours la même, pour la méditation. Chaque jour, au lever ou encore au lit, il est souhaitable de pratiquer quelques exercices de gymnastique : étirements, flexions, rotations etc., sans jamais forcer, pendant dix à quinze minutes. Chaque jour, si l’état de santé et le temps le permettent, faire une marche d’une heure sans forcer ; une petite pluie vaut mieux qu’un soleil ardent.

Pour finir, j’aborderai le problème de l’obéissance, de l’acceptation des conditions dans lesquelles on se trouve. Ce problème ne concerne pas uniquement la personne âgée. Le chrétien doit obéir à la Parole de Dieu. Il a pour guide la Loi (Décalogue), les « Prophètes » et tout le « Nouveau Testament ». Il doit se soumettre à la Parole de Dieu. Cette soumission doit-elle être totale ? La réponse est oui ; doit-elle être aveugle ? Je réponds : non !

Nous ne sommes pas des « esclaves de Dieu ». Nous sommes ses « serviteurs » et ce n’est pas la même chose. La Parole du Christ est libératrice et il n’appartient pas à l’homme de la rendre liberticide. Nous ne devons pas obéir « ac cadaver » (comme des cadavres) comme Ignace de Loyola le prescrivait dans ses « Constitutions » pour les Jésuites. La soumission doit avoir un préalable, à savoir un « débat » devant Dieu, avec Dieu. Les Prophètes et non des moindres ont discuté avec Lui. Jésus, lui-même, cloué sur la Croix, ose encore une question : « Pourquoi m’as-tu abandonné ? » Enfin, ce « débat » intime est d’autant plus souhaitable qu’il arrive que nous fassions du mal sous prétexte de Bien.

Camille-Jean Izard