Sommaire du N° 798

Éditorial

  • « Ils ont enlevé mon Seigneur » (Jean 20/13) , par James Woody

Dossier : La morale

  • Il n’y a pas de morale protestante, il y a une méthode protestante, par Marc Pernot
  • Le Nouveau Testament : une éthique ? Exemple du Sermon sur la Montagne, par Elian Cuvillier
  • La Morale à l’Ecole, par Rose Marie Boulanger et André Ducros
  • Au commencement, la Morale ou le Droit ?, par Sylvie J.
  • Vers une éthique de l’Argent, par Jean-Pierre Rives
  • Entreprise et morale, par Jérôme Monod

Calendrier des cultes

Activites de l’oratoire

  • Pâques 2014
  • L’Education Biblique des jeunes
  • Garderie
  • Lectures Bibliques
  • Initiation à la théologie
  • Approfondissement théologique
  • Etudiants et jeunes actifs
  • Grec et Hébreu biblique
  • Concerts spirituels
  • Société en débat
  • Conférence - signature par le théologien John Shelby Spong
  • Groupe protestant des artistes
  • Scoutisme
  • Chœur de l'Oratoire
  • Repas mensuel

Nouvelles de l'Oratoire

  • Actualité du Comité Consultatif National d’Ethique, par Marianne Carbonnier-Burkard
  • Livre sur les Temples parisiens
  • Appel à contribution des paroissiens pour 95 Thèses
  • Quelques échos de la fête que fut la Vente de l'Oratoire 2013,
  • Appel à contribution des paroissiens au débat sur la bénédiction des couples, par Juliette et Samuel
  • Assemblée Générale du 30 mars, par André Ducros

Aide et Entraide

  • Coexister, par Jacques Paraire
  • Quelques échos de la fête que fut la Vente de l'Oratoire 2013, par Catherine et Etienne Bretey et Jean-Luc Buisson
  • La Clairière et le Centre d’Action Sociale Protestant (CASP) - Se rassembler pour mieux agir, par Antoine Durrleman, Henry Belin, Christian Dubreuil, Gilles Petit-Gats
  • Topaza à bout touchant, par François Lerch
  • Assemblée Générale du 30 mars, par André Ducros


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    Dossier du mois
    La morale

    Il n’y a pas de morale protestante,
    il y a une méthode protestante

    Comment décider de ce qui est juste et bon de faire maintenant ? Y a t-il une morale protestante ? Il peut y avoir certaines tendances que des sondages pourraient révéler, mais il n’existe pas de morale protestante car chacun est appelé à se décider d’une manière libre, responsable, en fonction du contexte particulier et de sa sensibilité.

    « Tout protestant est pape, une Bible à la main » cette formule de Boileau (en 1716) serait-elle donc vraie ? Oui et non. C’est exact que toute protestante et tout protestant est pape au sens où il est appelé à décider souverainement de ce qui est juste ou non de faire. C’est une incroyable dignité, l’apôtre Paul va même jusqu’à dire que nous sommes, individuellement et tous ensemble, cohéritiers de Dieu avec le Christ, nous sommes donc tous souverains. Mais nous avons néanmoins le droit de résister à la tentation de penser que ce que nous décidons serait infaillible ou éternel, et éviter de penser que tout le monde devrait être du même avis que nous. C’est un des points fondamentaux de l’Évangile du Christ : l’Esprit est vivant, il est surprenant, et il est promis individuellement à chacun. Il n’est donc réservé ni à des experts, ni à des votes lors d’assemblées… ni à moi !

    C’est exact que « tout protestant a une Bible à la main » et qu’il la lit, vraiment, qu’il l’étudie, qu’il est libre dans son interprétation car elle n’est pas cadrée par une tradition. Mais il y a une première réserve à faire par rapport à cette solitude de pape du protestant : c’est que si chacun a pour vocation de se décider « comme un grand », il est sain d’avoir de l’humilité en cherchant à développer ses connaissances de base et en s’enrichissant du débat avec d’autres interprétations possibles.

    Il faut dire aussi que le protestant n’a pas uniquement une Bible en main pour décider de ce qu’il pense être juste. Comme tout chrétien, nous sommes à la fois dans le monde et hors du monde (Jean 17). Nous avons donc une Bible en main et le journal dans l’autre main, nous avons un regard sur la Bible et un regard sur ce monde, sur notre vie et sur celle des personnes qui nous sont confiées. Notre décision dans le domaine moral est une interprétation du monde à la lumière des questions que propose la Bible.

    Mais c’est néanmoins faux de dire que ce serait la Bible à la main que le protestant est pape. C’est trop court. Le protestant est pape quand il est en prière, la Bible à la main, et regardant le monde. En effet, ce n’est pas la Bible qui fait autorité pour nous, mais la Bible interprétée selon « le témoignage intérieur du Saint-Esprit ». Ce témoignage du Saint-Esprit n’est pas extérieur, comme si Dieu nous tendait une table de pierre gravée de son doigt, mais c’est un témoignage intérieur, dans un dialogue intime et non-verbal avec Dieu. Nous sommes invités             alors à donner une interprétation très personnelle du texte biblique et de ce monde. La Vérité n’est alors pas une nouvelle loi qui s’imposerait universellement, mais la vérité est dans cette démarche sincère, intime, intelligente et priante. Cette démarche est humble mais consciente de cette dignité que Dieu donne à chaque personne d’être debout devant lui, digne d’avoir son point de vue, et digne d’être envoyée pour porter notre fruit en notre temps.

    Cette mission n’est possible pour nous que parce que Dieu nous appelle à l’exercer, qu’il nous en a donné les moyens, et qu’il nous assure de son pardon. C’est pourquoi l’apôtre Paul peut dire « tout est permis,mais tout n’est pas utile, tout est permis, mais tout n’est pas constructif… et je ne me laisserai rendre esclave par rien » (1 Cor. 6:12, 10:23) Nous ne sommes donc ni esclaves de principes, ni de la lettre de la Bible, ni de l’église, ni des experts, ni de l’opinion des autres… Et pour ne pas être esclave de moi-même, Dieu seul, par son Esprit, peut me libérer.

    Et maintenant, au boulot.

    Marc Pernot

    Le Nouveau Testament : une éthique ?
    Exemple du Sermon sur la Montagne

     La question de savoir si le NT se présente comme une « nouvelle loi » (nova lex) se pose pour chaque chrétien. Le Sermon sur la Montagne (SM, Matthieu 5-7) servira ici d’exemple : ses exigences relèvent-elles de l’éthique, c’est-à-die du comportement juste requis du croyant ? Et, si c’est le cas, sont-elles alors praticables (cf. par exemple la parole de 5,44 sur l’amour des ennemis) ? 

    La théologie du Moyen-Âge a toujours défendu l’idée que seuls des individus capables de se retirer du monde peuvent répondre aux exigences du SM. À la suite de la Somme théologique de Thomas d’Aquin (1225-1274) on distingue entre deux catégories de croyants. D’un côté le peuple de l’Église dont les obligations profanes rendent impossible de se conformer aux exigences du SM et qui, de ce fait, n’y est pas soumis. De l’autre, une catégorie d’hommes et de femmes qui ont renoncé au monde pour la vie religieuse et se doivent de conformer leur existence aux instructions du SM. Le monachisme correspond alors à la condition des disciples tel que Jésus l’envisage dans le SM.

    Martin Luther (1483-1546) est le premier à rompre avec cette opposition entre vie consacrée d’un côté et laïcat de l’autre. Selon lui, la nécessité s’impose à tous de soumettre entièrement sa vie à la volonté de Dieu, indépendamment de son statut ­ clerc ou laïc. Pour Luther en effet, Dieu revendique la vie tout entière et le SM ne fournit aucun argument à une division de l’obéissance. Il exclut donc l’idée d’une double éthique.  En même temps, Luther constate que cette obéissance est impossible. Lui-même en a fait l’expérience : comme moine augustinien, il n’a jamais pu mener une vie conforme aux exigences du SM. C’est la lecture de l’épître de Paul aux Romains qui l’a conduit à reconnaître que Christ donne gratuitement par l’Évangile ce que nous n’obtenons jamais par l’obéissance : la grâce et la miséricorde de Dieu.

    Pourtant, le message de la justification par la foi ne rend pas la Loi caduque. Elle met sous les yeux des hommes leurs transgressions des commandements de telle manière qu’ils ne peuvent plus mettre leur confiance en leur obéissance, mais seulement en Christ. Pour Luther, la fonction irremplaçable de la Loi réside donc dans la prise de conscience de la désobéissance envers Dieu et de la puissance du péché. C’est à partir de cette dialectique de la Loi — qui accuse — et de l’Évangile — qui fait grâce — qu’il trouve la clé pour comprendre la Bible en général et le SM en particulier.

    Et aujourd’hui, comment nous situer dans ce débat ? Si les exigences du SM sont des règles morales, on comprend que personne n’ose vraiment prétendre les mettre en pratiques sauf quelques « saints » ou quelques radicaux extrémistes. Si les exigences sont une invitation à une nouvelle compréhension du monde et de soi-même, alors la question de savoir à qui s’adresse le SM et s’il est praticable se déplace. Le SM s’adresse à celui qui se met à l’écoute d’une parole capable de renouveler son existence. Le croyant ne se fait aucune illusion sur lui-même et ses capacités. Il sait qu’il est potentiellement méchant comme le reste des hommes. Mais il sait aussi que cette parole entendue et reçue le met en tension avec lui-même et avec le monde. Que cette parole excède tout ce qu’il croit savoir de son rapport aux autres, qu’elle fait éclater tous les particularismes, les divisions habituelles, les distinctions discriminantes.

    Le SM ne relève donc pas d’abord de ce qu’il faut faire mais d’une parole à recevoir. Il est donc vrai que le SM ne s’adresse pas à tous, puisqu’il s’adresse à chacun en particulier ! Et parce qu’ils s’adresse à chacun en particulier, il est véritablement universel. Il ne faut pas trop de toute une vie pour que cette Parole nous atteigne au point de déplacer durablement notre existence, de changer en profondeur le regard que nous posons sur Dieu, sur nous-mêmes, sur les autres et sur le monde. Qu’elle inscrive en nous une confiance qui ne vient pas de nous mais nous est offerte au lieu même de l’écoute. Cette confiance en la gratuité du Dieu de Jésus-Christ est seule capable de nous faire entrevoir l’existence, et donc la vivre au quotidien, d’une manière renouvelée.

    Elian Cuvillier

    Dernier ouvrage paru : Le sermon sur la Montagne (Mt 5-7). Vivre la confiance et la gratuité, Cabédita 2013

    La Morale à l’Ecole

    Nous commençions notre journée de classe en écrivant « la phrase de morale ». Je me souviens d’une phrase en particulier: « L’alcoolique bat sa femme et ses enfants ». Pourquoi ai-je gardé cette phrase en mémoire? Je ne saurais le dire. Peut être, qu’à une époque où les parents avaient plutôt la main « leste », nous pensions que nous étions les descendants de cet affreux alcoolique dont nous avions écrit les méfaits sur notre cahier!

    Encore avions-nous échappé à la morale du début de l’Instruction Publique qui enseignait aux filles une morale particulière. Il fallait avant tout que les filles soient de bonnes épouses, de bonnes mères de famille, de bonnes femmes d’intérieur. La morale républicaine n’allait pas jusqu’à la libération de la femme. Bien au contraire. Arriva mai 68. J’en fus. Et la morale fut supprimée dans la forme que j’avais connue lorsque j’étais élève. Puis, à mon tour,je pris la place derrière le bureau et je devins « maîtresse ».

    Depuis 1968, les ministres se succédèrent et avec eux les programmes pour l’éducation civique. Chacun fit sa réforme. Chacun avait son sésame pour enseigner une nouvelle forme de « morale » : éducation civique, éducation civique juridique et sociale, instruction civique et morale, retour des leçons de morale pompeusement appelées « petit débat philosophique » et, enfin, la « morale laïque ». Éternel retour !

    La journée ne commençait plus par la fameuse phrase à écrire sur le cahier. Il  fallait désormais enseigner le « vivre ensemble ». Du cours préparatoire au lycée, ces thèmes doivent être abordés: introduction aux notions de morale (le bien et le mal, le vrai et le faux, le respect des règles), la tolérance, le racisme, le respect de soi, la vie sociale et le respect des autres, le respect des biens, règles de politesse et de civilité, règles de sécurité, gestes de premiers secours, sécurité routière, risques liés à l’usage de l’Internet, la connaissance du fonctionnement de la république, le vote, l’Europe, les symboles de la république. La liste est longue.

    Dans le cadre de la classe élémentaire il est assez facile de mettre en œuvre ces pistes de travail. L’élaboration des règles de vie en classe débouche sur les règles de vie en famille, en société. Les élections des délégués de classe permettent d’aborder les élections émaillant la vie de notre pays. Une bousculade, une dispute, voire une bagarre et c’est le rappel des règles de vie, de la sécurité, du respect d’autrui. Quelquefois les insultes fusent et de nouveau remettons sur le métier notre ouvrage !             Que seront ces leçons si la famille ne prend pas le relais ? La parole du maître est souvent remise en cause, quelquefois même sévèrement critiquée. Est-ce la bonne method ? Est-ce vraiment bénéfique pour la vision que l’enfant a de la personne avec laquelle il va passer une grande partie de son temps ? Pour que toutes ces notions portent leurs fruits, il faut une véritable entente entre ces deux parties, il faut créer une véritable synergie. Comment peut réagir un enfant qui entend une parole d’un côté et une parole différente de l’autre? Rien de bien ne peut sortir de cet affrontement, surtout pour l’enfant.

    Au delà de toutes les polémiques engendrées par les différentes appellations qu’on a pu attribuer à cette « discipline » j’ai toujours vu dans cet enseignement le désir de faire de nos élèves des hommes et des femmes ayant un idéal commun de liberté, de fraternité et d’égalité. Des êtres ayant la capacité de se juger, de vivre ensemble, de respecter les autres et se respecter eux-mêmes, d’accepter la coexistence des croyances individuelles et privées, de respecter la liberté de conscience et le jugement de chacun… simplement des Hommes.

    Et pourtant, que voit - on autour de nous ? Incivilités, violence, racisme, intolérance, manque de respect, individualisme. Là aussi la liste est longue. A qui la faute: La société ? L’école ? La famille ? La politique ? La finance ? Je ne puis m’empêcher de penser à cette maxime d’un philosophe chinois « Il est plus facile de déplacer des montagnes que de changer le cœur des hommes ».

    Et pourtant il ne faut cesser d’espérer. Alors bon vent à la « morale laïque » qui sera mise en place dès la rentrée 2015 sous la férule de monsieur Vincent Peillon.

    Rose Marie Boulanger et André Ducros

    Au commencement, la Morale ou le Droit ?

    La morale, doctrine des mœurs, science du bien et du mal selon l'Académie,doit démontrer que l'homme a des devoirs, des obligations, et faire connaître ces devoirs, ces obligations (Littré).

    Le droit est l'ensemble des règles munies de sanctions qui régissent la vie des hommes vivant dans une société donnée.

    La morale est ainsi la concurrente du droit. Pourtant le Littré effectue un rapprochement  insolite entre eux : morale. Terme de droit. Offense à la morale publique, sorte de délit qui se commet par la voie de la presse et qui consiste en propositions jugées dangereuses pour les mœurs.

    L'une composerait donc l'autre contrairement aux habituels préjugés du juriste ? Car, c'est de son opposition à la morale qu'on déduit habituellement la spécificité du droit. Leur contenu et leur objet diffèrent: la règle morale s'adresse à l'individu et tend à sa perfection. Le Droit, au contraire, a pour objet le bien de la société, du groupe. Il est normalement amoral. (J-L. Aubert).

    Cependant, dire du droit qu'il est amoral ne suppose pas que le droit ignore le phénomène moral, qu'il soit moral ni immoral. La règle morale est individuelle et s'intéresse à l'épanouissement de l'individu dans le groupe. La règle de droit vise à la stabilité de la société en tant que groupe. L’Etat, par le pacte social, dispose de pouvoirs exorbitants pour assurer la sécurité et la sûreté des personnes sur son territoire dans le respect de chacun selon la charte des Droits de l'Homme.

    La morale n'a pas d'obligation de ce genre. Et elle n'a, dans notre société actuelle française,  aucun pouvoir de sanction publique. La morale est aussi enseignement. L'enseignement forme l'esprit et donne des cadres aux idées en les classant.

    La règle de droit se reconnait par l'impératif qu'elle véhicule et la sanction inévitable qu'elle assure à son respect, sans pour autant qu'il y ait punition systématique des comportements : la sanction va de l'application effective de la règle de droit jusqu'au châtiment (J-L. Aubert). Seulement, si châtiment il y a, il sera obligatoirement le fait de l'Etat, à travers ses juridictions.

    Impératifs et sanctions supposent un contenu. Si le droit est la forme pour que la règle s'impose, il lui faut une valeur à protéger. Or, le législateur ne peut qu'être influencé par l'enseignement qu'il a reçu.

    Du cadre de l'esprit, la morale s'incorpore dans le cadre légal : son respect est assuré.

    Donc, si la morale est un but, le droit est un moyen de l'atteindre.

    Alors, le droit peut-il servir la morale, le doit-il ?

    Depuis des années, la recrudescence de comportements inciviques a poussé le législateur à intervenir en créant de nouvelles infractions ou en renforçant les peines existantes.

    Ces incivilités sont l'expression d'une dégradation de la solidarité sociale. Elles reposent sur un manque : celui de civilité, les civilités étant les bonnes manières à l'égard d'autrui.

    Les mauvaises manières entreraient alors dans le champ d'application de la loi pénale, au même titre que le vol, le meurtre ou la corruption et la sanction pénale serait la réponse adaptée aux incivilités ?

    Quelle que soit la réflexion sur le droit - sa vocation ou sa légitimité, le choix des armes pour lutter contre des comportements considérés comme inacceptables - la morale s'impose, et, avec elle, le cortège des risques de dérives sectaires, d'intolérances, de communautarismes, d'imprécision mais aussi la reconnaissance d'idéaux à atteindre, d'ouvertures vers des solutions inédites et encore, la volonté de prendre en compte la dignité humaine de celui qui a fauté ou nui à la société.

    Le juriste ne peut s'émanciper de ce rapport à la morale, parce que c'est le rôle du droit, par sa fonction d'organisation de la société, de se soumettre à la morale dominante. Or la hiérarchie des normes semble un rempart bien fragile pour protéger l'individu des risques d'exclusion lorsque son comportement ne satisfait pas la majorité. Alors la réponse du juriste est de s'imposer l'amoralité : le droit étant  dit et appliqué, le professionnel de la justice doit se voiler les yeux afin d'éviter de concourir à une dérive des valeurs si celle-là est véhiculée par la majorité des individus.

    Car la morale découlant de l'éducation, la majorité n'est pas à l'abri de redevenir barbare, soit par le changement délibéré des valeurs traditionnelles, soit par l'ignorance de ces mêmes valeurs.

    Le droit doit-il être le reflet de ces dérives qui sont le choix de la majorité, ou bien, doit-il tendre à  autre chose ?

    La réponse des juristes, après 1945, a été une volonté d'élévation de la majorité. Le droit édicté par l'Etat doit pouvoir être critiqué. Le législateur doit garder le cap vers un idéal social. Le positivisme juridique - justifier une loi par la seule légalité de son édiction - a fait long feu.

    Alors les incivilités, comment  agir contre ces risques ?

    La civilité étant ce qui préside aux relations civiles, c'est-à-dire entre concitoyens, l'incivilité n'est-elle pas plus qu'un manque d'éducation ?

    Or, c'est le rôle du droit pénal de traiter des relations civiles par l'organisation de la sécurité des personnes. Donc, le choix de cette répression est ici justifié. Mais est-il adapté ?

    La peine, encore de nos jours, se décline en privation de liberté ou amende. C'est la rétribution due par le fautif, son fardeau.

    Les dernières recherches en pénologie montrent qu'il faut rechercher une voie plus morale, plus conforme au respect de la dignité humaine dans le choix de la peine, une voie individualisée afin de permettre la réinsertion, une sanction servant d'enseignement civique.

    Car la récidive fait peur et la gestion des prisons effraie les gardes des sceaux. Mais si la motivation qui pousse les autorités à considérer enfin le délinquant dans sa dimension humaine n'est pas très avouable, l'action est là. Une question demeure cependant en attente : quelle sanction créer pour rendre à la règle de droit son efficacité... dans le respect de la morale ?

    Sylvie J.

    Vers une éthique de l’Argent

    L’Argent accompagne l’histoire de l’humanité, son usage est présent sous des formes diverses dans toutes les cultures ; outil indispensable au développement des échanges il a aussi contribué à l’établissement des rapports de domination entre les peuples et les hommes ; le texte Biblique qui le nomme « Mamon » en signale le danger intrinsèque qu’il porte en lui : Paul n’écrit-il pas à Timothée que « l’amour de l’Argent est à la racine de tous les maux ».

    Aujourd’hui, personne n’en doute, l’Argent dans ses formes de moins en moins matérielles a pris une place inédite dans le fonctionnement de nos sociétés hyperdéveloppées. Son mésusage est souvent dénoncé et inquiète ; aussi est-il indispensable que les Chrétiens dont la Foi a un  horizon éthique, éclairent le témoignage actif rendu à ce Royaume de confiance, d’espérance et d’amour qui, inauguré par Jésus Christ, vient vers nous.

    Cet éclairage peut s’appuyer sur les trois vertus majeures que l’Evangile nous propose : la Foi, l’Espérance, l’Amour.

    Tout d’abord la Foi en Jésus Christ, nous renvoie sous peine de n’être qu’une soumission aveugle, à la « Foi de Jésus Christ », dont le cœur est une victoire sur la peur, qui menace les hommes et les conduit à la défiance. Le monde commun que nous sommes appelés à construire ne peut vivre que si la confiance l’inspire. Le corollaire de la confiance, c’est la gratuité heureuse de la rencontre ; aussi lorsque l’on assiste à une marchandisation des relations entre les membres d’un groupe, comme à celle des peuples entre eux, on ne peut que s’inquiéter des menaces qui pèsent de plus en plus sur le sens des liens qui nous unissent. Lorsque l’Argent, le signe monétaire, devient l’instrument dominant pour donner de la valeur aux partages, aux rencontres, il est à craindre que le signe ne renvoie à rien d’autre que lui-même, et qu’ainsi notre monde, dans un étau, s’abandonne à une idolâtrie étouffante ; une idolâtrie qui substitue à la confiance, l’adoration aliénante de signes virtuels, dont la multiplication épuise progressivement le corps social, et, comme un parasite, le condamne à la mort à brève échéance.

    Mais cette domination prive aussi notre monde de toute espérance ; la démesure de la place de l’Argent pour maîtriser l’avenir, pour écarter le risque, à travers la multiplication des dispositifs d’assurance, de réassurance, de crédits signale le retour inexorable de la peur de l’avenir, la paralysie devant la crainte de la catastrophe; il est paradoxal que les mots même qui qualifient cette volonté de prévenir l’incertain : le crédit, l’assurance, qui évoquent la confiance, soient devenus le poison qui devait être le remède à notre manque d’espérance ; il y a une corrélation intime entre l’oubli de la promesse faite par un Dieu allié de l’humanité, et la désespérance tragique que souligne cette addiction sans fin à un signe, l’argent, dont la prolifération est le symptôme de nos chemins déboussolés.

    Mais l’Argent, son accumulation, son accaparement par une minorité devient écran et mur de séparation. Là où il devait être support d’un échange, il se mue en arme de domination ; aussi c’est à un oubli de la fraternité qu’il contribue. L’histoire des hommes est tragique, la confiance et l’espérance en sont le contrepoint ; mises à mal par l’explosion désordonnée et tyrannique d’un signe totalitaire, elles laissent la place à un désamour généralisé ; ainsi l’amour fraternel est-il battu en brèche et enseveli sous cette masse monétaire protéiforme dont l’acmé contemporaine annonce l’imminence de grandes souffrances.

    C’est pourquoi il est indispensable de restaurer la confiance, la Foi, qui redonne un véritable crédit fécond à la rencontre ; il s’agit de résister à la marchandisation générale des biens et des corps en restaurant des temps et des espaces de gratuité, véritables sanctuaires de reconnaissance généreuse et conviviale.

    Il est urgent de ranimer l’espérance en réactivant la mémoire de la promesse, en célébrant son incarnation. L’humanité peut attendre et atteindre la vie et bonne et heureuse dans la certitude que, quelles que soient les tribulations du présent, un Royaume de Paix, de Justice a été inauguré et qu’il nous est possible d’y donner corps sans s’adonner à toutes ces pseudo sécurités que procure un signe qui s’essouffle et qui, comme une baudruche trop enflée, est proche de l’implosion.

    Il est salutaire par dessus tout de retrouver la fraternité, la solidarité dont l’amour est le socle ; un amour qui loin d’être une utopie est l’ultime réalité enfouie au cœur de l’homme qui ne demande qu’à se révéler ; encore faut-il se laisser délivrer de la peur, et se détourner non pas du signe qu’est l’Argent mais de son idolâtrie qui dresse des barrières entre les hommes et les peuples. Derrière l’écran de nos possessions, derrière les masques de nos avoirs ou de nos dettes, il y a l’homme dépouillé, l’homme et la femme sans fard qui ne demandent qu’à aimer et à être aimés. La crise, la mutation inédite qui est en marche est probablement le moment, l’instant salutaire, qui comme une dépression nous décape de tout ce qui encombre la vie véritable et nous délivre du dieu tyrannique à qui il nous a  fallu sacrifier nos vies.

    Dans l’Amour fraternel, la joie du partage, nous retrouvons la liberté des enfants de Dieu contre laquelle la puissance de l’Argent vient s’échouer sans rémission.

    Cet instant, celui de la Foi, de l’Espérance et de l’Amour, est la porte désormais ouverte sur ce monde, sur cette création qu’un Dieu bienveillant nous a offert. A nous de franchir le seuil et de vivre.

    Jean-Pierre Rives

    Entreprise et morale

    La morale est un ensemble de règles qui dictent aux sociétés et aux individus la conduite à tenir à l’égard de soi-même et des autres. L’éthique a une dimension plus vaste : c’est une « visée » orientant et accompagnant vers un objectif transcendant le mouvement général des sociétés, qu’il s’agisse de communautés ou même de l’humanité.

    Entre l’entreprise vouée à une action continue et la morale qui établit des règles fixes, y a-t-il incompatibilité ou accommodement ?

    La question se pose depuis l’antiquité. Elle apparaît aujourd’hui de façon insistante en raison des dimensions de l’entreprise, de son impact sur l’ensemble de la société : recherche, syndicalisme, formation professionnelle, protection de l’environnement naturel, pression du marché financier et ouverture de l’espace par la mondialisation.

    La question est aussi celle de l’exigence générale de transparence qui prend une importance beaucoup plus grande que dans l’entreprise capitaliste du 19ème siècle. Dans les pays anglo-saxons et dans l’Europe du nord, Weber a décrit, tout au début de cette époque, l’entreprise avec les mots de rigueur, d’austérité, d’honnêteté, de respect de la parole donnée, du souci de l’environnement naturel conçu comme une création divine.

    Le chef d’entreprise a un devoir : gérer ses affaires en bon père de famille. Sa responsabilité personnelle est engagée moralement : le développement de son entreprise n’est pas dû à ses seuls talents. C’est un don de Dieu. Il a l’obligation de la faire fructifier et de la transmettre à ses descendants, obligation de nature spirituelle, héritage immatériel dont il a été bénéficiaire lui-même mais qui ne lui appartient pas. Le chef d’entreprise est donc invité à se plier aux règles supérieures de la morale. 

    On retrouve ces caractères invariants dès les origines du monde. Dans la Bible, il est raconté qu’Abraham quitte son pays et les pâturages qui font vivre sa tribu pour aller vers une destination totalement inconnue, sur injonction divine. Dans l’Inde ancienne, aujourd’hui encore, il existe chez les Jaïns un courant intégriste, qui respecte des disciplines sociales d’ordre religieux : respect absolu de toute sorte de vie, dépouillement personnel et don à la communauté des richesses acquises pendant l’existence, disparition de l’individu dans une errance sans fin de pèlerins qui choisissent la mendicité pour vivre.

    Bill Gates et Warren Buffet, de nos jours, représentent d’autres types de conversion. Ils ont créé de grandes fondations à vocation quasi-universelle, vouées aux besoins essentiels et à l’amélioration du sort des plus délaissés.

    Ces philosophies de vie sont-elles destinées à rester des exemples sans suite et irréels parce qu’inapplicables ? Le thème central du forum de Davos en janvier 2014, « Réforme du monde » a-t-il un sens ou bien est-ce un vaste rendez-vous pour faire des affaires ?

    Posons-nous d’abord une question : est-ce un instinct de la nature humaine qui pousse les entreprises à rechercher toujours  plus de profits ? D’où vient la cupidité, le goût du pouvoir sans fin, l’usage de la violence et de la corruption ? Ces perversions frappent plus souvent qu’on ne le pense les dirigeants d’entreprise. On met en avant, en France et en Europe, des chartes d’éthique, des pense-bêtes de morale que rédigent eux-mêmes les groupements d’entreprise ou les organisations professionnelles. Ces proclamations sont des miroirs qui cachent l’absence de conviction et par derrière les dérives les plus hypocrites.

    L’Organisation des Nations Unies elle-même a soutenu avec force le Global Compact, contrat signé entre cette instance mondiale et les chefs d’entreprise qui s’engagent à titre personnel à réformer leur gouvernance et à respecter douze principes communément admis. Mais il a manqué à ce pacte, signé par quelques milliers d’entreprise, l’autorité nécessaire pour convaincre et rassembler le monde des affaires.

    L’appel à la transparenceconcerne au premier chef les institutions publiques et les hommes politiques : élimination des paradis fiscaux, régulations des Bourses, interdiction du financement politique des élections, déclaration de leur patrimoine par les élus. Les exemples de l’impuissance générale à encadrer le monde de la politique et des affaires sont si nombreux que les délits souvent ne sont pas poursuivis et bénéficient d’une coupable indifférence, voire de l’indulgence de l’opinion publique. Cette dernière s’accommode d’une société où tout est bon à prendre et où il n’y a de valeurs que relatives.

    Si on résume ces réflexions, on comprend que l’obligation morale n’est pas un message entendu : ce message semble déplacé et excessif. La morale générale et l’entreprise appartiendraient à deux mondes différents.

    Il y a une réponse à cette opposition de valeurs, dans la mesure où l’entreprise assumerait de façon plus claire sa nature comme être moral.

    Il ne s’agit pas d’établir un système réglementaire, totalitaire ou répressif. Il serait vite insupportable. Les entreprises trouveraient le moyen de s’en écarter. Le fondement de la valeur de l’entreprise comme être moral  repose sur la conviction personnelle de la primauté des valeurs humaines. L’affirmation individuelle que les autres appartiennent au même univers moral fonde une démarche commune vers la transcendance.

    Il y a une aspiration à la justice et à la transcendance. Elles mettent en mouvement la réforme de l’entreprise et l’avenir du monde qui cherche ses raisons d’être dans l’obligation morale.

    Jérôme Monod