Le riche et Lazare: "Souviens-toi que tu es mortel"

Luc 16:19-31

Culte du 26 juillet 2020
Prédication de Béatrice Cléro-Mazire

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Culte à l'Oratoire du Louvre

Dimanche 26 juillet 2020
 Le riche et Lazare.
Souviens-toi que tu es mortel.
Luc 16 : 19-31

Culte par le Pasteur Béatrice Cléro-Mazire
Musique : Alexandre Korovitch, organiste

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Prédication

Le riche et Lazare.
Luc 16 : 19-31

          « Souviens-toi que tu es mortel »
          Malheureusement, personne n’était là pour rappeler cette vérité au riche de cette histoire, de son vivant. Sans doute aurait-il mieux valu qu’il s’en souvienne, lui qui subit les affres de la damnation dans la mer de feu de l’enfer.
          En plein mois de juillet, alors que nous sommes pour certains sur le seuil des vacances et que l’été est là, la recommandation ne semble pas très adaptée. Pourtant, c’est le moment idéal pour penser à notre vie, à ce que nous en faisons, à ce que nous voudrions en faire. Et puis, la crise sanitaire étant toujours d’actualité, les relations entre vie et mort, sont plus que jamais à regarder de près. La mort a la faculté de remettre en perspective bien des considérations sur la vie.
          La parabole que nous venons de lire s’inscrit dans la longue tradition du : memento mori. Ce thème du rappel que tout homme est mortel est déjà très présent dans l’antiquité romaine, soit pour en faire une injonction à profiter de la vie, comme dans le fameux carpe diem (cueille le jour), soit pour recommander à l’homme de se tourner vers l’essentiel dans sa vie tant qu’il en est encore temps et de toujours se rappeler que comme tout être humain, un jour il mourra. Lors des grands triomphes des empereurs romains, un serviteur était là pour leurs rappeler sans cesse. Une façon de les empêcher de se croire tout-puissant.
          La parabole que Jésus raconte ici n’est pas la description de l’enfer tel qu’il devrait se trouver dans l’arrière-monde. Beaucoup auraient bien envie d’en faire un fait, une réalité capable de menacer ceux qui ne se comporteraient pas moralement dans ce bas monde. La religion chrétienne en a fait d’ailleurs un usage parfois abusif en allant jusqu’à vendre des bouts de ciel et des places au purgatoire aux malheureux fidèles qui croyaient que leurs prêtres étaient au fait de ce qui se passait en enfer. Peut-être, intuitivement, ces fidèles avaient-ils repéré le vice chez ces vendeurs d’indulgences et pouvaient-ils fort aisément croire qu’ils étaient en enfer comme chez eux.
          Aujourd’hui, l’enfer, le diable et autres superstitions, sont passés dans le camp protestant et les contestataires de cette marchandisation du salut, ont des descendants qui n’hésitent pas à en faire des motifs de pression sur des fidèles déboussolés ou en mal d’une morale simple et limpide.
          Toujours est-il que le narrateur de cette parabole n’est pas dupe, personne ne revient de la mort pour raconter ce qu’il s’y passe, et personne ne sait, pour soi-même, ce qu’est véritablement la mort.
          Car à l’époque de la rédaction de l’Évangile de Luc comme aujourd’hui, on voit mourir ses proches, on entend les récits d’agonies, on constate que la vie s’en est allée du corps de l’autre, mais on ne peut connaître la mort pour soi-même.
          Jésus fait donc une expérience de pensée. Il met en scène deux vies : celle d’un homme riche qui mène grand train et fait continuellement la fête et un autre, nommé Lazare, qui est couvert d’ulcères, comme le pauvre Job au pire moment de sa vie et qui vit avec les chiens dans la rue, s’abritant sous un porche comme les 3000 ou 4000 personnes environ, qui vivent ainsi en ce moment même dans Paris. Les deux hommes meurent, sans doute pas dans les mêmes conditions, mais le résultat est le même : leur vie s’achève, comme celle de tout être humain, dans la mort.
          Puis, comme un manteau dont on retournerait l’étoffe pour en montrer l’envers, le pauvre Lazare se retrouve dans la félicité avec Abraham, le Père des croyants, et le riche, se retrouve dans le séjour des morts.
          Cette histoire d’inversion de situation n’est peut-être pas une invention de l’Évangéliste Luc, car une histoire similaire est présente chez les Égyptiens au 1er siècle ap. JC. Seul le Panthéon change et c’est Osiris qui accueille le pauvre, revêtu des habits somptueux du riche. Dans le Talmud de Jérusalem, la même histoire est racontée, mais on y précise que le pauvre est un docteur de la loi et que le riche est un collecteur des taxes.
          Cette comparaison des différentes versions, égyptienne, juive, et chrétienne, montre que, plus que l’identité des personnages, c’est le mouvement d’inversion, le revers de fortune qui a valeur de thèse ici.
 L’au-delà apparait comme un monde à deux étages, les deux étant imaginaires. Car on ne connait pas plus le paradis que l’enfer.
          À un étage, Abraham veille sur Lazare et semble prendre soin de lui. À l’étage inférieur, un homme riche, subit la soif des condamnés au feu éternel. Abraham apparaît ici impitoyable avec le riche qui demande une grâce. Un gouffre sépare la félicité du séjour brûlant où se trouve le riche. Impossible d’obtenir un apaisement. Et quand le riche demande non plus pour lui, mais pour ses cinq frères survivants qu’au moins on les prévienne du prix qu’ils auront à payer leur vie fastueuse, Abraham rappelle qu’ils ont la loi et les prophètes pour les éclairer dans leur choix de vie.
         
          Dans le prophète Ésaïe on peut lire : « mangeons et buvons, car demain nous mourrons ! Le Seigneur (YHWH) des armées me l’a révélé : Cette faute ne sera jamais expiée pour vous jusqu’à votre mort » (Ésaïe 22, 13-14)
          Ce passage est une dénonciation du péché d’Israël qui se réjouit dans le présent sans se soucier de demain, alors que Jérusalem est assiégée. Ici, c’est le fait de profiter de ses richesses pendant qu’il est encore temps qui est dénoncé. Aucune pensée d’avenir, aucune conscience des générations futures, aucune foi dans le salut de Dieu toujours possible.
          « Profiter de la vie ». N’est-ce pas un droit et une aspiration bien légitime de tout être humain ? Le riche de la parabole aussi le pensait, mais à présent il voit Lazare avec Abraham et lui, est au séjour des morts.
          Bien sûr la lecture morale de cette parabole dénonce ici, l’indifférence du riche à l’égard du pauvre qui dormait sous son porche. C’est un premier niveau de lecture très important. Le riche n’a pas partagé ses biens avec le pauvre.
          Mais un autre niveau de lecture est possible : celui de la foi. Car ce n’est pas une vertu que d’être pauvre, et Lazare aurait pu être une canaille, même couvert d’ulcères. Alors pourquoi se retrouve-t-il sur le sein d’Abraham ? Sans doute à cause de sa foi. Une foi qui n’est pas décrite dans l’histoire, mais qui est pratiquement consubstantielle à la personne du Lazare, lui qui n’a aucun plaisir dans sa vie et qui vit quand même la vie que Dieu lui donne en espérant chaque jour que ce qui tombe de la table du riche finira par arriver dans son estomac.
          Lazare n’a rien fait durant sa vie pour mériter sa situation après la mort. Et pourtant les anges le portent sur le sein d’Abraham. Alors, faut-il peiner toute sa vie pour espérer une béatitude après la mort ? Y a-t-il une égalité parfaite entre les peines dans un monde et les bonheurs dans l’autre monde, comme si une justice rétablissait l’équilibre d’une balance imaginaire, afin que tous les hommes aient leur quota de bonheur et de peine ? Si ce quota existait, aucune nécessité de régler ses actes sur la loi et les prophètes, car l’équilibre serait automatiquement rétabli sur la grande balance du destin.
          Le problème, à mon avis, ne se pose pas ainsi. Ce n’est, à vrai dire, même pas le propos de la parabole. Le problème n’est pas cet arrière-monde ; en tout cas, jusqu’à ce que quelqu’un en revienne et nous le décrive. Le problème n’est pas un problème de morts, mais de vivants. L’essentiel du récit de la parabole se déroule dans le séjour des morts, car l’essentiel de ce qui nous concerne se passe durant notre vie, ici et maintenant. La parabole est le miroir de notre propre vie, elle nous montre ce que Dieu donne à travers la loi et les prophètes.
          « Que fais-tu de ta vie, toi qui va mourir ? » Semble nous dire cette parabole. Et je dirai même, que fais-tu de la vie : la tienne, celle des autres, celle que Dieu suscite. Est-ce que tu en profites, simplement, pour l’avoir consommée entièrement quand elle s’achèvera. Est-ce que tu la laisses filer sans rien en faire, puisque de toute façon elle s’achèvera dans la mort. Comment considères-tu ta propre vie ? semble nous dire cette parabole.
          La mort, ici, est la mesure universelle de la vie. L’étalon qui permet de replacer dans une même mesure l’action humaine. Sans elle, les conséquences de nos actes ne seraient pas les mêmes, puisque nous pourrions toujours recommencer, rejouer la pièce en quelque sorte. Avec elle, cette limite qui tombe comme un couperet, les actes acquièrent leur gravité, leur poids.
          Si mes actes n’ont aucune conséquence, je peux faire n’importe quoi. Si tout acte est pesé au poids de la propre mort, alors un choix s’impose et ma liberté devient cruciale.
 
          « Ce que tu fais de ta vie est ton affaire » nous dit en fait cette parabole, mais aussi celle des autres. Tu as la loi, les prophètes et ta mort comme guides pour ne pas t’égarer. Ta mort, mais aussi celle de ton frère humain.
          Ainsi, là où l’on pourrait voir une fatalité du sort du riche, on découvre une grande liberté. Pour Lazare, me direz-vous, les possibilités d’agir sont beaucoup plus restreintes. Il est pauvre, malade, et la société dans laquelle il vit ne lui laisse pas grand chose à espérer. Pourtant, il se retrouve sur le sein d’Abraham. Cette position est sa dignité d’homme qui ne peut lui être enlevée, quand bien même il serait la victime du déséquilibre que le riche crée par son égoïsme. Lazare existe et sa vie a du prix aux yeux de Dieu, quand bien même elle n’en n’aurait aucun aux yeux du riche.
          L’acte de la mort et qui est irrattrapable, c’est la rupture entre le riche et Lazare. C’est trop tard, Le riche ne pourra plus jamais fraterniser avec Lazare, un gouffre les sépare dans la mort parce qu’il s’est créé dans la vie.
         
          Il n’y a donc pas de temps à perdre dans une vie humaine. Et surtout, ce qui n’est pas fait ici-bas ne sera pas fait au-delà. Le tourment du riche, c’est de ne pas avoir fait alors qu’il en était encore temps le bien qu’il pouvait faire pour Lazare. Tant que Lazare était vivant, il y avait encore une possibilité pour le riche de faire ce qu’il devait à son égard. Mais la mort de Lazare annule toute possibilité pour le riche de faire ce qui est digne de son humanité : aider Lazare comme le commandent la loi et les prophètes.

          « Souviens-toi que tu es mortel ! »
          « Cette phrase qui résume à elle seule la mesure de nos vies devrait toujours diriger nos actes, comme conscience de soi, de notre liberté et de notre responsabilité.
          Nous sommes liés les uns aux autres, tantôt Lazare, tantôt riche, nos vies sont solidaires dans la même humanité mortelle. C’est ce qui devrait nous intimer un pacte de non-agression, de tolérance et de bienveillance. Elle est dans notre condition mortelle, cette fraternité que la loi de Moïse institue. 
         
          L’Enfer, ce n’est donc pas les autres en ce qu’ils nous empêcheraient d’être libres, mais plutôt dans le risque qu’ils nous font prendre de les ignorer, de passer sans les voir, et de ne pas accomplir l’humanité qui nous est donnée. Ce n’est pas la damnation individuelle que nous devons redouter, que m’importe ce « moi » qui s’en ira dans la mort ? mais ne pas avoir fait de la vie une béatitude, là est le tragique. Par aveuglement, par ignorance du temps qui reste, par souci de soi.
         
          Alors, souviens-toi que tu es mortel et vis en aimant ceux qui comme toi sont mortels. C’est là la véritable vie éternelle.

                                                            AMEN.

Luc 16 : 19-31

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Lecture de la Bible

Luc 16 :19-31

19  Il y avait un homme riche, qui s'habillait de pourpre et de fin lin et qui chaque jour menait joyeuse et brillante vie.
20  Un pauvre du nom de Lazare était couché devant son portail, couvert d'ulcères.
21  Il aurait bien voulu se rassasier des miettes qui tombaient de la table du riche, cependant même les chiens venaient lécher ses ulcères.
22  Le pauvre mourut et fut porté par les anges auprès d'Abraham. Le riche mourut aussi et fut enterré.
23  Dans le séjour des morts, en proie à une grande souffrance il leva les yeux et vit de loin Abraham, avec Lazare à ses côtés.
24  Il s'écria: Père Abraham, aie pitié de moi et envoie Lazare pour qu'il trempe le bout de son doigt dans l'eau afin de me rafraîchir la langue, car je souffre cruellement dans cette flamme.
25  Abraham répondit: Mon enfant, souviens-toi que tu as reçu tes biens pendant ta vie et que Lazare a connu les maux pendant la sienne ; maintenant, il est consolé ici et toi, tu souffres.
26  De plus, il y a un grand abîme entre nous et vous, afin que ceux qui voudraient passer d'ici vers vous, ou de chez vous vers nous, ne puissent pas le faire.
27  Le riche dit : Je te prie alors, père, d'envoyer Lazare chez mon père, car j'ai cinq frères.
28  C'est pour qu'il les avertisse, afin qu'ils n’aboutissent pas, eux aussi, dans ce lieu de souffrances.
29  Abraham [lui] répondit : Ils ont Moïse et les prophètes, qu'ils les écoutent.
30  Le riche dit : Non, père Abraham, mais si quelqu'un vient de chez les morts vers eux, ils changeront d’attitude.
 31  Abraham lui dit alors : S'ils n'écoutent pas Moïse et les prophètes, ils ne se laisseront pas persuader, même si quelqu'un ressuscite.

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