pour Thierry Mugler

Ezéchiel 28:13-15 , Marc 2:21

Culte du 4 février 2022
Prédication de Béatrice Cléro-Mazire

Prédication à l'Oratoire du Louvre

Vendredi 4 février 2022
pour les obsèques de Monsieur Thierry Mugler

Cérémonie présidée par les pasteures Agnès Adeline-Schaeffer et Béatrice Cléro-Mazire

accompagnées, à l'orgue et au piano, de Sarah Kim, organiste co-titulaire.

Prédication par la Pasteure Béatrice Cléro-Mazire

Il existe un jardin extraordinaire dans lequel la féminité d’une guêpe rivalise avec la toile d’une araignée. Un papillon de plumes croise une chimère ailée dont les écailles luisent d’une lumière éternelle. Dans ce jardin merveilleux, Ève est une égérie qui se démultiplie et se métamorphose. Elle défile en dansant dans la puissance de sa beauté, faisant même, du serpent qui voulait la tenter, un fourreau séduisant sur son corps flexible. Adam n’en revient pas et tombe en pâmoison.

La taille cintrée et le bustier pigeonnant, qu’il soit derrière ou bien devant, procure à ces silhouettes l’adéquation parfaite de l’exigence et de la liberté. La femme Mugler est en armure mais va où bon lui semble. Contrainte dans du métal, mais souple comme une liane, portant la crinoline comme on porte un blue jean. L’exigence des possibles dicte au corps sa silhouette.

Emblème d’innovation, exhibant sa jarretière porte-cannette, la glamazone Mugler n’a besoin de personne en Harley Davidson et flambe à Las Vegas toute de rouge vêtue, sous un chapeau country, ou carénée comme une Cadillac.

Si Paris est une fête, l’esprit Mugler est un Show, élégant, surtout dans la démesure, extravagant mais toujours à propos ; son imaginaire nous parle de la force ignorée de nous-même. Celle de l’image que nous pouvons donner de notre corps : « rendre les gens plus forts en apparence qu’ils ne le sont vraiment ». Un projet superficiel ? Pas le moins du monde : nous vivons dans un monde de fictions parce que nous sommes des êtres de langage. Et ces fictions sont plus réelles que nos corps même. Un mot fait exister ce qui n’existait pas. Deux mots collés ensemble créent une nouvelle idée, un débat, un chemin de réflexion critique. « Bourgeoisie déglinguée », par exemple, n’est plus le corps engoncé dans les codes vestimentaires d’une société marchande, ni d’ailleurs le corps désarticulé des codes de la marginalité. C’est autre chose, un collage surréaliste, une idée nouvelle, une chimère qui nous parle de transgression, de vérité sociale, et d’apparences bien comprises. Créer des chimères revient à coudre ensemble des images pour dire l’indicible ; pour dire une vérité qu'aucun mot classique ne peut exprimer.

C’est un créateur de chimères qui a quitté ce monde. Quel beau métier que celui-là. Plus important sans doute que toutes les recherches de vérité toutes nues, ce métier-là implique de n’en avoir aucun, où de le réapprendre sans cesse, avec d’autres artisans d’art, d’autres techniciens de l’impossible. Architectes, chimistes, industriels, peintres, plumassiers, brodeuses, tisserands ou tanneurs, accordés les uns avec les autres, ils relèvent ensemble des défis d’innovation comme les crins de chevaux poussant sur une robe en latex, les pneus imposants formant une jupe élégante, ou le métal étamé et chromé d’une héroïne de comics.

« Personne ne coud un morceau de drap neuf sur un vieil habit ». Il faut créer l’habit, le nouveau, celui qui n’existe pas, auquel personne n’avait pensé, et qui ne va à personne et pourtant devra être porté. Comme au matin du monde quand tout reste à créer.

Créer des vêtements n’est pas vêtir des corps, mais les transformer. Il ne s’agit pas de couvrir, mais de révéler dans un dénudé-habillé, où le dessous est dessus et l’intérieur est dehors. Matérialiser un mouvement, dessiner un geste, donner corps à une idée.

Dans la Bible, le vêtement est signe, il crée une identité, il parle d’une situation, il tient lieu de discours. Les manteaux jetés sur le chemin sous les pas du Christ sont en fait sa gloire même, la tunique multicolore de Jacob contient tout son destin, la ceinture d’Élie est en fait sa prophétie et la robe des anges est leur divinité.

« Coudre un morceau de drap neuf sur un vieil habit », c’est comme un commentaire lointain, un anachronisme qui tire sur les significations jusqu’à les déchirer. Manfred Thierry Mugler était de son temps, il était son temps en le créant, poussant l’art de la métamorphose jusqu’à la création de son propre corps, dans la maîtrise de sa liberté.

Il existe un jardin extraordinaire où un kéroub se promène, les ailes déployées, veillant sur des vérités que seul Dieu peut connaître. Un kéroub (כְּרוּב‎) : un ange, un chérubin, qui garde l’alliance entre Dieu et l’humanité ; il veille sur l’arche de l’alliance, il garde la porte du paradis, il protège tout ce qui est divin en nous. C’est une chimère bien sûr, il est entre deux mondes et se promène de l’un à l’autre en veillant sur le fil invisible qui les lient. Couturier des espaces, il fait entrer le ciel au cœur des vies terrestres. Il habille l’humanité de divin.

L’ange de Thierry Mugler, son kéroub à lui, habillait les femmes d’un parfum enveloppant et charnu, inspirant la chaleur et la fête et ouvrant de nouvelles voies olfactives orientales et gourmandes. Imaginer qu’un ange puisse être un parfum et que suspendu dans l’atmosphère il annonce les messages divins est une belle idée, car de quoi est fait le corps des anges ? Ils visitent les Madone et elles enfantent l’amour, ils combattent les dragons et font triompher le bien, ils guident les âmes errantes, mais qui pourra jamais les saisir ?

Dans ce jardin extraordinaire, foisonnant d’insectes et de fleurs éclosent, le créateur est seul, souvent, et pourtant si bien entouré. Seul comme le sont tous les visionnaires, seul à voir ce que les autres ignorent encore, seul à comprendre l’alchimie des formes, seul à sentir l’air du temps, seul à saisir la présence des anges.

Vous avez partagé un peu de ce jardin chacun à votre façon, avec Manfred Thierry Mugler. Intimement, affectueusement, amicalement, professionnellement, mais aussi peut-être comme tous ceux qui, comme moi, ont vu cette étoile filante apparaître un jour au firmament de la mode et changer les étoffes en rêve, les frêles femmes en héroïnes puissantes, les genres masculin/ féminin en androgynes enfin assumés.

Aujourd’hui le créateur n’est plus, et pourtant le jardin foisonnant de son imaginaire n’en finira pas d’inspirer ceux qui comme lui se risquent à donner libre cours à leur imagination pour révéler la réalité de nos vies. L’œuvre, elle, ne meurt jamais.

Au matin de la résurrection, alors que les disciples du Christ le cherchaient dans un tombeau, ils ont trouvé des bandelettes et un linge qui gisaient sur le sol, là où le corps reposait auparavant. Comme les signes d’une absence, matière d’une mue qui annonce une nouvelle vie, comme le cocon du papillon après l’envol. Et autour de cette absence, deux anges se tenaient là : l’un à la tête et l’autre au pied, kéroubim veillant sur une absence et créant le lien entre ce corps disparu et l’éternité de sa vie.

Manfred Thierry Mugler est ressuscité, il vit éternellement en vous, en nous dans ce qu’il a créé, dans la métamorphose du temps où il a vécu.

Que Dieu console vos cœurs, il est la vie.

AMEN

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Lecture de la Bible

Ézéchiel 28, 13-15

Tu étais en Éden, le jardin de Dieu ; tu étais couvert de toutes sortes de pierres précieuses, de sardoine, de topaze, de diamant, de chrysolite, d’onyx, de jaspe, de lapis-lazuli, d’escarboucle, d’émeraude et d’or ; tes tambourins et tes flûtes étaient à ton service, préparés pour le jour où tu fus créé. Tu étais un keroub (ange) protecteur, aux ailes déployées ; je t’avais placé dans la montagne sacrée de Dieu, tu étais là, tu te promenais au milieu des pierres ardentes.

Évangile selon Marc 2, 21

Personne ne coud un morceau de drap neuf sur un vieil habit ; autrement la pièce tire sur le vêtement, le neuf sur le vieux, et il en résulte une déchirure pire.


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