Journal de ma solitude, A.-N. Bertrand en 1940

Extraits du "Journal de ma solitude", tenu par par le pasteur André-Numa Bertrand du 10 juin au 18 août 1940

Sommaire


Juin 1940

Lundi 10 juin. (...) Tout mon après-midi se passe à signifier, téléphoniquement ou par écrit, des « ordres de départ » aux pasteurs. La plupart passent chez moi et nous causons, un moment, avant leur départ. Téléphones incessants. Je renvoie de Paris tout ce qui est libre, tant qu'on peut encore partir.


Mardi 11 juin. Continué mon travail de démolition des Églises, poussé tous les pasteurs à partir et à partir vite (...). Puech, Dartigue, Picard, Pfender(1) restent, très chics. Je suis heureux de rester avec des hommes comme ceux-là. On pourra faire quelque chose, je pense.


Mercredi 12 juin. (...) Reçu un télégramme de Bœgner(2), sans doute le dernier contact avec le dehors (...). Depuis son départ j'ai réalisé que ni lui ni moi n'avions pensé à la question argent. Je vais avoir ici sept pasteurs sans doute, et pas un centime pour les payer ! et à  peu près personne qui ait quelques ressources. Je combine une organisation possible.


Jeudi 13 juin. (...) J'essaie de téléphoner pour Radio-Paris. Rien ne répond. J'y vais par acquit de conscience, puis au studio de la Tour Eiffel, au Grand Palais. Tout barricadé. Sans même un écriteau indiquant qu'on ferme. Devant la porte du Grand Palais quatre chaises en fer, qu'on n'a pas pris le temps de rentrer, en cercle comme pour une conversation qui va reprendre. Sur la place de la Concorde, dans ce cadre grandiose, vide, une file de gens déguenillés, qui s'en vont vers la rive gauche, traînant ou poussant des voitures, une brouette pleine de colis roulés dans des couvertures. Une enfant de dix ans qui suit. On pleure et on serre les poings. (...)


Vendredi 14 juin. Jour de douleur et de honte. Levé à six heures et demie. Hier soir il n'y avait pas eu d'électricité en sorte qu'à neuf heures et quart j'allais me coucher, lorsque M. V. m'a apporté une bougie. J'ai travaillé jusqu'à dix heures à mon « Message aux fidèles(3) », puis je me suis couché. Je me lève sans me douter de rien. Dartigue et Picard arrivent et nous avons une bonne réunion de travail sur laquelle je reviendrai. Je leur lis le texte que j'ai préparé, et lorsque j'arrive à la phrase où il est question de la dignité à garder vis-à-vis des troupes d'occupation, Picard dit : « Ce n'est pas de trop ! Il y avait assez de monde ce matin, sur l'avenue de la Grande Armée, pour assister à leur arrivée. » C'est ainsi que j'ai appris que Paris était occupé. Dès midi on a commencé à entendre les musiques militaires ou les chants des troupes qui passaient rue de Rivoli. Quelles larmes brûlantes j'ai versées tout seul ! Mais cette humiliation n'est rien, ni la croix gammée sur l'Hôtel de Ville, à côté de la honte que constitue la tenue ignoble de la population. Partout où un tank ou une voiture est arrêtée, il y a 50 badauds autour ; les soldats les interpellent, ils répondent. Ce soir une colonne de cyclistes est arrêtée devant l'Oratoire quand je rentre ; les soldats plaisantent avec les femmes.

Ceux qui sont morts sans avoir vu ça sont bien heureux. (...) Ce matin Puech n'a pas pu passer, ni sans doute Pfender. Nous avons bien travaillé Picard, Dartigue et moi, avec Gout ; Jundt est aussi venu(4). Nous avons fait le compte de nos réserves — maigres — et décidé une organisation embryonnaire ; nous avons réparti le travail, pris les mesures pour dimanche, examiné la question de la prière liturgique, qu'on m'a demandé de refaire totalement, et mis au point le « message » que j'avais préparé. Il a été convenu que pour toutes les mesures collectives (lecture du message, texte de la prière, etc.) j'aurais seul la responsabilité, et qu'ils diraient tous : « J'ai, reçu un ordre, voyez le Président », cela pour éviter un coup de filet qui ferait arrêter à la fois tous les pasteurs. Inutile que l'on en arrête plus d'un. Il a été également convenu que si je disparaissais d'une façon ou d'une autre, Dartigue prendrait ma place, puis Picard, comme responsable. Du reste jusqu'ici l'occupation a l'air « bon garçon ». Quand j'ai été acheter mon pain, un sergent de ville disait : « Ils ont des ordres très sévères de respecter la population civile. Ils disent que les Français avaient été corrects en 19-20, qu'ils le seraient aussi. Espérons que ça durera. » A quoi j'ai ajouté : « Et que les Français seront convenables. » Il a repris : « Ça, c'est une autre affaire ! » (...) Les collègues ont été très chics, ils m'ont dit qu'avec la direction, j'avais déjà une charge énorme, et ils n'ont pas voulu que je prenne d'hôpitaux. On a aussi partagé les hôpitaux entre eux et les deux luthériens, Jundt et Ritz(5). Goguel est aussi ici(6).

Ce soir visite à Mgr Beaussart, évêque auxiliaire(7). Entretien très cordial. Je le trouve amer à l'égard des Français, de P. R. en particulier (8) ; trop souple avec les Allemands à mon avis. Il me dit : « Nous avons l'intention d'entrer en relations avec les autorités d'occupation dès qu'elles seront constituées. — Vous prendrez l'initiative ? — Oui, nous demanderons la protection des lieux de culte, et comme ils auront sans doute besoin d’Églises pour les cultes de la garnison, nous leur offrirons Ste Clotilde. » J'ai été suffoqué. Je lui ai dit : « Oh, moi, Mgr, je ne leur offrirai rien du tout ; et même s'ils me demandent quelque chose, je ne leur donnerai pas ; je leur dirai : prenez-le, vous avez le droit de réquisition, mais moi, je ne vous donne rien du tout. » Il m'a trouvé bien sec. Je ne me vois pas offrant le St-Esprit ou l'Étoile ou l'Oratoire aux Allemands. S'ils le prennent nous subirons la force ; mais nous ne leur donnerons rien du tout. « — Est-ce que vous avez gardé tout votre clergé ? — Tous les curés ; mais les vicaires sont partis pour la plupart. — Et au point de vue liturgique, les prières pour la France ? — Nous continuons, simplement. — Oui, mais depuis la guerre, est-ce que vous aviez, à l'office dominical une prière spéciale pour la France ? — Non, comme en temps ordinaire. » Il paraissait beaucoup plus préoccupé du désordre qui aurait pu surgir dans l'interrègne que de l'occupation.


Samedi 15 juin. (...) Écrit la « prière liturgique » qui a beaucoup ému les collègues (9).


Dimanche 16 juin. Quelle terrible journée ! (...) Je suis descendu au temple pour voir si tout était en ordre. (...) Quand je monte en chaire, il y a des larmes sur tous les visages. Je n'arrive qu'à grand-peine à dire l'invocation et quand au lieu de la terminer « que le Seigneur Dieu nous soit en aide », je termine « Et que Dieu ait pitié de nous ! » ma voix se fond dans un sanglot. J'ai cependant, tant bien que mal, achevé ma liturgie, ma prière, lu la lettre du Consistoire et donné quelques avis. Je prêche sur : « Heureux l'homme qui porte l'épreuve avec patience ! » Une émotion intense ; cependant j'arrive encore à parler plus nettement que je ne pensais. Je termine brisé. Environ 150 personnes. Au moins 50 à 60 viennent me serrer la main, m’offrir leurs services. Je retrouve là un assez grand nombre de fidèles, et pas mal de gens du dehors. Combien ont voulu partir et n'ont pas pu, ou même essayé et sont revenus. Plusieurs me disent : « Merci d'être resté. » A 19 heures, culte à Belleville. Quelle différence avec l'Oratoire ! Je ne veux pas dire que ces braves gens aiment moins la France ; mais ils ne se rendent pas compte des choses, des conséquences possibles ; ils sont tristes, mais pas catastrophés. Le sentiment national est tout de même un « sentiment de culture ». La France est tout de même autre chose pour celui qui connaît son histoire, sa littérature, la formation de son art, bref tout ce qui a construit son âme, que pour celui qui voit simplement le résultat, pas toujours très beau, pour qui la France c'est un gouvernement, une société, toutes choses qui ne laissent pas d'être décevantes. Je ne parle pas du terrien, qui, lui, est enraciné ; mais le déraciné des grandes villes qui vit dans un milieu où 25 % au moins sont des étrangers, quand ce n'est pas dans sa propre famille ; il croit qu'aimer la France, ça veut dire : croire que les Français sont les gens les plus extraordinaires du monde, et comme il voit que les Italiens, les Belges, etc., qui sont autour de lui valent autant que les Français, ils se détournent du sens national ou le laissent atrophier.

Très sympathique ce culte de Belleville ; mais je refais de fond en comble mon sermon du matin (...) Être chez soi, avec des personnes que l'on connaît individuellement, pour chacune desquelles on se dit : « Que ne doit-il pas souffrir, celui-là ! » c'est autre chose. Je vois encore le visage pâle et crispé de Marie-Louise Girod(10), quand je lui ai donné les cantiques, et que j'ai ajouté : « Si par hasard il passe des troupes, rue de Rivoli, avec une musique militaire, je m'arrêterai ; je ne me sens pas capable de parler pendant ce temps ; vous jouerez le Psaume 68, vous tirerez tous les jeux, et vous remplirez le Temple d'un tel tumulte que personne n'entende rien ! » Elle a été tellement saisie qu'elle n'a pu répondre que d'un signe de tête.

Rentré à pieds de la République, tout Métro fermé. Fatigue, tristesse, angoisse.


Lundi 17 juin. (...) Bonne réunion chez Pannier(11). On a bien travaillé et mis les choses au point pour notre travail. Finalement il y aura fort peu de temples fermés, sauf en banlieue. Nous aurons chacun 3 ou 4 cultes par dimanche. B. Bertrand est ici(12) ; il prend le St-Esprit et Montmartre. J'ai prévenu Jundt qu'en cas de réquisition d'un temple par les Allemands, la Rédemption est bien en danger du fait qu'on n'y célèbre aucun culte. Il me répond : « Je vais enfaire célébrer un à St-Jean(13), parce que si on prend quelque chose, j'aime encore mieux qu'on prenne la Rédemption. » A la fin de la réunion Pannier me demande de faire le culte ; je lis le de Profundis et je prie. Il y a des larmes sur tous les visages. Nous décidons de célébrer lundi un service spécial à l'Oratoire. Je dois en faire le plan avant la réunion de mercredi.

(...) Un pasteur allemand est venu me demander (...) J'étais encore à la loge lorsque ce pasteur revient ; (la concierge) le fait monter, et je monte derrière lui. A la porte, il me demande : « c'est moi-même ». J'ouvre, je le fais entrer, je lui montre un siège sans rien dire. « M. le pasteur, je suis venu vous voir pour affirmer que l'unité de la fois ubsiste. » — Je vous remercie de vos sentiments, Monsieur, mais nous vivons aujourd'hui une journée où vous comprendrez que nous aimerions autant ne pas recevoir de visites ; vous voudrez bien m'excuser. — Oui, nous sommes passés par là, il y a 25 ans. » (Je ne lui fais pas remarquer qu'ils avaient appris leur défaite en France et non à Berlin.) Long silence. A la fin je demande : « Vous êtes professeur de théologie ? (il avait parlé de Giessen(14) en se présentant) — Non,je suis pasteur à la campagne. » Autre long silence. « — A quelle Église appartenez-vous ? — A l’Église Évangélique Rhénane. — Tiens,je croyais qu'il n'y avait plus de Landeskirchen. — Si, elles existent,seulement elles sont toutes rattachées à la Deutsch Evang. Reichskirche. » — Relong silence. « Vous êtes dans une arme combattante ? — Non, je suis dans une compagnie d'administration. » Il se décide enfin à me demander 3 ou 4 renseignements, but véritable de sa visite : adresse de Goguel, pasteur alsacien (inexistant), puis des renseignements dogmatiques sur l’Église d'Alsace. Je lui réponds avec un air distant ou plutôt distrait et exténué, qui n'est hélas ! pas affecté, car cette journée m'a brisé, et il aurait peut-être pu en choisir une autre. Enfin il se lève, il me répète : « J'ai voulu affirmer que l'unité existe. — Merci, Monsieur, je sais aussi qu'elle doit exister [souligné dans le texte] ; c'est une magnifique espérance ; mais pour le moment ce n'est qu'une espérance. Personnellement vous êtes un frère, certainement ; mais la façon dont vous êtes entré en France n'est pas celle dont un frère entre ordinairement chez des frères ; alors, n'est-ce pas ? vous comprenez... » Départ en silence.


Mardi 18 juin. (...) Dégoût à lire Le Matin, journal édité par les Allemands, la plus sale des propagandes « cette guerre voulue contre la volonté du peuple », une colonne d'injures sur Reynaud(15), etc. Après ça : « Paris est toujours Paris » les cinémas rouvrent, les élégantes achètent vite leurs toilettes... (En réalité il n'y a pas un chat dans les grands magasins qui ont rouvert.) C'est dégoûtant. Il n'y a que 2 journaux qui paraissent, Le Matin et La Victoire. J'ignore si Hervé est encore à celle-ci(16). Pour Le Matin, il ne porte, pour l'honneur du journalisme français, aucun nom de directeur ni rédacteur. Le malheur est que les gens achètent ça et croient lire des journaux français. Si ça dure longtemps, on sera intoxiqué.


Mercredi 19 juin. Ce matin visite de Dartigue. Très chic, vient souvent, de bon conseil. Nous avons causé un bon moment. C'est vraiment chic de marcher ainsi la main dans la main. Surprise pénible à trouver un communiqué de l'Archevêché dans Le Matin. C'est un journal imprimé par les Allemands et qui ne dit du reste rien de vrai ; j'ai aussitôt déclaré que jamais je n'en userais pour des communications protestantes : il ne faut pas que notre signature y figurant fasse croire à nos fidèles que c'est un journal auquel on peut se fier. Triste que l'Archevêché ne comprenne pas cela ! Nos collègues à qui je le dis cet après-midi, approuvent véhémentement. Bonne réunion cet après-midi ; beaucoup de paroisses représentées. Les mesures que j'ai prises leur paraissent justes et généreuses pour les petites Églises. Elles ont créé une atmosphère de sécurité. Au fond, on sera moins gêné qu'on ne pensait : l’Étoile, Pentemont, l'Oratoire, et pour ce mois-ci le Parc St-Maur se suffiront. Il restera Puech, Meuret(17) qui a surgi comme une souris qui sort du trou, la retraite de B. Bertrand. On s'en sortira facilement pour un ou deux mois. Après on verra. Si on peut écrire, on recevra peut-être de l'argent. Dans tous les cas on va faire le maximum de ce qu'on pourra. Mais plus on va, plus on voit combien la France est bas moralement. C'est une fuite devant les responsabilités, un verbalisme, une manie de mensonge qui est effarante. Ce n'est pas le mensonge systématique dans un but ferme, comme l'Allemagne, c'est le « mensonge de facilité ». On ne veut pas d'ennuis, ni de fatigue, et on veut passer avant les autres

Ce soir, pour la première fois, j'ai pu un peu lire quelque chose de sérieux. Ma pensée partait un peu moins par la tangente. Mais demain on apprendra les conditions de l'Armistice, on aura un nouveau choc, et on retombera dans l'impotence totale au point de vue intellectuel. J'ai lu un livre sur le mal et la souffrance, de Lavelle(18), qui n'est que trop actuel, et pour la première fois j'ai pu en suivre quelques pages sans être obligé de m'avouer que je pensais à autre chose. Peut-être d'ailleurs parce que je retrouvais là les mêmes pensées, les mêmes préoccupations que je rumine de jour et de nuit.


Jeudi 20 juin. Pour la première fois j'ai pu travailler un peu — bien peu — intellectuellement ; lire sans être obligé de recommencer toutes les dix lignes parce que j'avais perdu le fil. Mais il y a quelque chose de cassé, et qui ne se raccommodera pas, je le crains.


Vendredi 21 juin. (...) A quoi on se raccroche : ce matin j'ai été déjeuner dans une crémerie très propre rue de Richelieu. Personne et on voyait bien que personne n'était venu avant moi. J'ai dit à la jeune fille. « Mais comment pouvez-vous marcher avec ça ? » Alors nous nous sommes mis à causer. Elle n'avait pas du tout l'air d'une servante de restaurant. Elle m'a raconté qu'elle était des environs de Compiègne, qu'elle s'était réfugiée chez son amie dont le mari, prisonnier dans l'autre guerre, n'avait pas voulu risquer de retrouver les Allemands et avait filé sur la route. Alors son amie fait la cuisine et elle sert. Nous avons causé tout le long de mon déjeuner : une clairvoyance, un bon sens, une droiture morale admirables. Cette brave fille m'a fait du bien. S'il y a encore beaucoup de Françaises comme ça dans les milieux modestes ça ira. Mais il y a aussi les autres : ce matin, place de la Nation, avec la statue de la République comme fond, le photographe officiel de la Kommandantur prenait des vues de fraternisation entre soldats allemands et civils... ou civiles. Ce sera répandu dans le monde entier pour notre honte et nous ne l'aurons pas volé ; nous crierons que c'est truqué, mais ce n'est que trop vrai, hélas, terriblement vrai.


Samedi 22 juin. Passé toute la journée ou presque à faire mon sermon sur « Garde ton cœur(19) ». Je ne sais pas ni nos prédications sont espionnées, je ne le crois pas. Mais ma foi tant pis, quand il y a des choses à dire, il faut les dire. Ce matin j'ai cherché une forme à peu près correcte pour dire clairement aux gens de se méfier des journaux imprimés par les Allemands (...) Hier et aujourd'hui on espérait tout le temps avoir les conditions d'armistice ; mais toujours rien. Ce soir j'ai appris par la TSF que l'entrevue ait eu lieu dans le wagon de Rethondes et entendu l'allocution du Führer(20). Quelle souffrance pour ceux qui étaient là ! Mais ces humiliations de prestige, tout en m'étant sensibles, ne me pèsent pas autant que les conditions réelles de l'armistice. Espérons qu'on n'acceptera rien qui serve à la guerre de l'Allemagne contre l'Angleterre. L'allocution du Führer n'était pas rassurante à ce point de vue. Si on ne peut pas sauver autre chose, au moins qu'on sauve l'honneur et qu'on ne fasse rien de bas contre nos alliés !


Dimanche 23 juin. Premier dimanche avec trois prédications. Ça va. Le matin Ste-Marie 9 heures. Oratoire 10h15 c'est très juste, il ne faut pas compter sur le métro, qui ne passe que toutes les 10 minutes. J'ai fait toutes mes courses à bicyclette. Fort peu de monde (17 personnes à Ste-Marie ; à l'Oratoire 160 à 180 ; à Belleville 70). Auditoire intéressant. (...) A Belleville on voit que les pasteurs y sont très aimés et y travaillent bien. Les gens sont d'une confiance touchante ; ils m'apportent leurs affaires à régler, c'est très intéressant. (...)

Premier indice des vexations qui commencent : ce soir à Belle ville un éclaireur en tenue. J'ai dû lui dire de ne pas sortir en Éclaireur, car ce matin une cadette du Bon Foyer a été arrêtée dans la rue par un policier allemand, qui a regardé sa Bible, et après avoir tout retourné lui a dit : « Rentrez chez vous et quittez cette tenue, nous n'aimons pas ça(21). » Voilà ! la France n'est plus un pays libre ; nous sommes esclaves de ce que ces Messieurs « aiment » ou « n'aiment pas ». Si c'est provisoire ça va ! Mais si c'est notre avenir ! ou plutôt celui de nos enfants, car pour nous, heureusement il n'y en a plus.


Lundi 24 juin. On commence à connaître les conditions de l'armistice (22). Effroyable ! La moitié de la France occupée, plus d'armée, plus de marins, et le droit de rompre l'armistice à tout instant, c'est-à dire aucune sécurité au-delà de l'heure présente. Pas même la sécurité dans la servitude ! On a l'impression d'une France qui finit. D'autre part on dit que l'Algérie, le Maroc, l'armée d'Orient déclarent ne pas reconnaître l'armistice et continuer la guerre. Est-ce très bien ? Est-ce le commencement d'une désagrégation de l'Empire ? Hélas ! Ce n'est pas seulement l'Empire, c'est la France elle-même qui se désagrège. On meurt de honte et de douleur. Et le terrible, c'est qu'on n'en meurt pas.

(...) Bonne réunion ce soir chez Dartigue. Nous avons fait la revue pour les cultes d'hier. En somme il y a partout un auditoire convenable ; nous allons rouvrir Passy (Javet est rentré) (23) et cela nous fera 16 temples ouverts à Paris et 9 en banlieue. Nous avons décidé aussi d'avoir un Service de Ste-Cène tous les samedis à 18 heures. Le 1e samedi du mois à Pentemont, le 2e à Passy, le 3e au St-Esprit, le 4e à l'Oratoire ainsi que le 5e quand il y en aura un. Je crois que cela fera plaisir à bien des gens. Nous avons aussi décidé de nous réunir tous les lundis entre collègues.


Mercredi 26 juin. Aujourd'hui on a connu les conditions de l'armistice. Je n'arrive pas à comprendre comment nos grands chefs ont pu signer cela ! Les Allemands à Orthez ! La France réduite à un petit carré qui fait à peine la 1/2 du territoire et certainement pas la 1/2 de la population si on retire les réfugiés. Un gouvernement qui accepte de rester muet devant le peuple de France et devant le monde en s'interdisant la TSF, et livrant ainsi son propre peuple et toutes les nations à la propagande, sans défense ! C'est inouï. Ici la propagande se poursuit, et la pire c'est de voir les journaux allemands qui se publient ici Le Matin, Paris-Soir, Les Dernières Nouvelles (24), faire l'éloge de Pétain (25). Le pauvre cher homme a eu un beau geste en acceptant des responsabilités terribles ; mais on se demande s'il a vu juste, et s'il n'aurait pas été mieux de dire aux troupes de déposer les armes, et soi-même partir en Algérie, recommencer une autre guerre, les obliger à une autre conquête, sauver la flotte et l'aviation... On sent chez ceux qui comprennent un désespoir silencieux qui fait mal ; mais la foule écoute les journaux : « La guerre est finie » — « Paris renaît » voilà les manchettes qu'il faut voir. Ce n'est d'ailleurs pas vrai, Paris est morne ; à 22 heures tout le monde doit être rentré, la ville n'est pas éclairée, et dans le jour il n'y a pas grand monde dans les rues. Dans les magasins, des Allemands, ainsi que dans les cafés et les restaurants. Ça me dégoûte d'aller manger avec ces gens-là. Ces jours-ci j'ai fait ma cuisine. (...) Quelle misère et quelle pitié de voir la France ainsi tombée. Et on a l'impression que ce n'est pas seulement le gouvernement, c'est la nation qui s'écroule ou plutôt qui se dissout. On voudrait crier sa douleur et sa honte, de façon à les faire entendre à l'univers tout entier. Et il faut se taire ; on est mûre sur soi-même, hors d'état d'écrire seulement à sa femme ou à ses enfants. On ne peut plus lire un journal vieux de 15 jours sans avoir honte du verbiage qui le remplit, et la Revue du Christianisme social, rouverte par hasard, avec son romantisme grandiloquent et ses points d'exclamation, fait l'effet d'un plésiosaure se promenant rue de Rivoli. Cette génération, et nous avec elle, s'est payée de mots, sonores et nobles d'ailleurs, mais totalement vides. Sa conception du rôle des valeurs morales est fausse et nous a empoisonnés : « il n'est pas possible que le mensonge triomphe ». Qui donc a promis cela ? C'est comme Mme X... qui me disait : « Les Allemands n'entreront pas à Paris : je crois aux promesses de Dieu. — Mais Madame, Dieu n'a jamais promis que les Allemands n'entreraient pas à Paris. » Ce fut considéré comme un blasphème. On a cru que « l'idéalisme » c'était ça ; comme on décore du nom de « réalisme » le pur cynisme. Nous avons besoin de réapprendre la langue française — et l'art de penser plus encore que celui de parler. Çà pour parler — de travers — nous sommes forts !


Dimanche 30 juin. (...) Je ne suis pas « de bonne » aujourd'hui, bien que mes cultes aient eu une excellente atmosphère ; en sortant de Ste-Marie mes yeux tombent sur une grande affiche illustrée : « Populations abandonnées, faites confiance au soldat allemand ! » L'affiche représente un soldat allemand tenant dans ses bras deux enfants qui agitent des tartines ! Quelle honte de voir ça sur les murs de Paris ! Et le pire c'est que nous l'avons mérité, et que vraiment les populations ont été abandonnées. Mais on bout intérieurement à voir ces choses-là affichées chez nous. Cela fait sentir que nous ne sommes plus chez nous... Visite aux Y... ; longue et amère discussion. La propagande allemande ne perd pas son temps ni son argent : déblatéré contre l'Angle terre, de la façon la plus basse, la plus odieuse. Comment ne pas voir que la résistance de l'Angleterre est notre seul espoir, et que ce qu'on fait pour l'Angleterre on le fait pour la France ? Je rentre le cœur plein d'amertume, de dégoût pour ces gens qui ne voient qu'une chose, c'est que l'occupation est correcte et supportable. Je dois leur faire l'effet d'un fou, lorsque je leur dis que c'est en effet plus agréable mais aussi plus dangereux qu'une occupation brutale, et que j'espère bien qu'on nous serrera un peu la vis et qu'on nous brutalisera, car le peuple de Paris en a besoin. Il est certain que c'est un danger immense pour un peuple de naïfs et d'ailleurs déjà dénationalisé par son mélange avec les étrangers. Mais que des gens qui se croient intelligents et qui ont une « situation sociale » se laissent blouser comme ça par les Allemands, ça me révolte... Aussi je m'arrête, je n'écrirais que des méchancetés. Je m'en veux d'être comme ça ; mais j'accepte tout des pauvres gens simples et sans prétentions ; mais cet abandon de tout ce qui est la France, pour sa tranquillité personnelle est une chose que je ne peux pas admettre. Je vais me calmer en allant prêcher à Belleville. Tous ces braves gens me réconforteront par leur simplicité et leur confiance.


(1) Puech Emile (1871-1958), pasteur à Bois-Colombes ; Dartigue Albert (1884-1968), pasteur à Pentemont ; Picard André (1889-1970), pasteur à l’Étoile ; Pfender René (1881-1968), pasteur à Saint-Maur-des-Fossés / Champigny

(2) Bœgner Marc (1881-1970), président du Conseil national de l'Eglise réformée de France (ERF) et du Conseil de la Fédération protestante de France (FPF). Il a quitté Paris dans la nuit du 10 au 11 juin « pour n'être pas coupé du gouvernement » et il se dirige vers Limoges et Bordeaux. L'évolution de la situation et la mise en place de la ligne de démarcation l'amènent à Montauban, puis à Nîmes où le CN de l'ERF. décide le 14 août d'établir dans cette ville la direction et l'administration de l'Église. Cette situation subsiste jusqu'au début de mars 1943 où Marc Bœgner et les bureaux de l'ERF se retrouvent à Paris, rue de Clichy. Le pasteur A.-N. Bertrand, vice-président du Conseil de la FPF, reste à Paris, et pendant deux ans et demi assume la présidence effective de ce Conseil ; il a la responsabilité de régler les problèmes concernant l'ensemble du protestantisme en zone occupée et d'intervenir auprès des autorités allemandes.

 (3) « Message aux fidèles » : cf. Henri Manen, Le pasteur A.-N. Bertrand, témoin de l'unité évangélique 1876-1946, Nîmes, 1966, p. 196-197.

 (4) Gout Raoul (1879-1954), aumônier de la Maison des Diaconesses ;  Jundt André (1877-1947), luthérien, pasteur à la Résurrection; professeur à la Faculté de Théologie.

 (5) Ritz René (1884-1974), luthérien, pasteur des Billettes.

 (6) Goguel Maurice (1880-1955), luthérien, doyen de la Faculté de  Théologie ; directeur d’Études à l’École des Hautes Études (EPHE).

 (7) Beaussart Roger, Henri, Marie (1879-1952), évêque auxiliaire du cardinal Verdier en 1935, archidiacre de Notre-Dame en 1937, archevêque titulaire de Mocissos en 1943 ; à la suite de « l'épuration épiscopale », il est obligé de donner sa démission en juillet 1945 ; il est vicaire général de Paris en 1949.

 (8) P. R. : Paul Reynaud.

 (9) « Prière liturgique » : cf. Voix chrétiennes dans la tourmente 1940-1944, Paris, Église Réformée de l'Oratoire, 1945, p. 9-10.

 Le sermon du dimanche 16 juin, « Heureux l'homme qui supporte l'épreuve avec patience » Jacques I, 12, a été publié dans Voix chrétiennes..., p. 11-17. Le texte dactylographié fait partie du Fonds A.-N. Bertrand déposé à la Bibl. de la SHPF par les soins de Mme Manen.

 (10) Girod Marie-Louise, Mme Girod-Parrot, organiste, titulaire de l'orgue de l'Oratoire depuis mai 1941 ; tenait déjà cet orgue depuis 1939 : BSHPF, 1981, p. 174.

 (11) Pannier Jacques (1869-1945), pasteur, historien, président de la SHPF., aumônier des camps de prisonniers militaires à partir du
 3 juillet.

(12) Bertrand Benjamin (1864-1945), pasteur retraité.

 (13) « St-Jean » : paroisse de l'Eglise Evangélique luthérienne, 147, rue de Grenelle (7e).

 (14) Giessen : ville de Hesse (Allemagne occid.), dans la vallée de la Lahn.

(15) Reynaud Paul, président du Conseil du 21 mars 1940 au 16 juin où il est remplacé par le maréchal Pétain. Il sera interné de septembre 1940 à 1942, puis déporté par les Allemands de 1942 à 1945.

(16) Gustave Hervé (1871-1944), journaliste, socialiste révolutionnaire avant 14, se convertit au nationalisme en même temps que son journal La Guerre sociale devient La Victoire le 1er janvier 1916. Il réclame une République autoritaire et en 1935 il lance le slogan « C'est Pétain qu'il nous faut ». La Victoire reparaît le 17 juin mais disparaît définitivement le 20 juin. Le Matin reparaît aussi le 17 juin et disparaît le 17 août 1940 après avoir soutenu sans réserve les thèses de la collaboration (Histoire générale de la Presse française, t. 3, p. 378, 437, 547-548 et t. 4, p. 41-42).

(17) Meuret Lucien (1874-1966), pasteur, secrétaire du Synode méthodiste.

 (18) Lavelle Louis (1883-1951), philosophe, professeur à la Sorbonne  et au Collège de France, publie en 1940 Le Mal et sa souffrance.

 (19) Prédication « garde ton cœur » : ce sermon n'est pas dans le Fonds A.-N. Bertrand (Bibl. de la SHPF) et il ne semble pas avoir été  publié.

 (20) Clairière de Rethondes : les plénipotentiaires français rencontrent le chancelier Hitler et la délégation allemande le 21 juin et signent l'armistice le lendemain à 18 h 30, dans la même clairière et dans le même wagon où avait été signé celui du 11 novembre 1918.

 (21) Cette réaction allemande face à l'uniforme scout annonce la décision prise le 20 août 1940 par les autorités d'occupation qui suspendent les mouvements de jeunesse. Ils ne pourront sauvegarder leur existence qu'en devenant des groupes paroissiaux de jeunesse très étroitement rattachés aux Églises.

 (22) Les conditions d'armistice : les 3/5'' du territoire devaient être occupés ; l'armée serait démobilisée et livrerait son matériel ; la flotte serait rassemblée dans des ports d'attache et désarmée sous le contrôle des vainqueurs ; mais les Allemands s'engageaient à ne pas l'utiliser pendant la guerre et à ne pas en réclamer la livraison à la paix.

 (23) Javet Jean-Samuel (1908-1976), de nationalité suisse, pasteur à  Montrouge/Clamard.

 (24) Les Dernières Nouvelles de Paris sortent leur 1er numéro le 20 juin  mais disparaissent trois mois plus tard (le 16 septembre 1940) ; Paris-Soir reparaît le 22 juin et sa publication ne s'arrête que le 17 août 1944 (Histoire générale de la Presse française, t. 4, p. 43-44).

 (25) Pétain Philippe (1856-1951), maréchal de France, ministre d’État et vice-président du Conseil (18 mai 1940) dans le gouvernement Reynaud ; président du Conseil du 16 juin au 10 juillet ; investi le 10 juillet du pouvoir constituant par l'Assemblée Nationale, il assume le 11 juillet les fonctions de chef de l’État français et le 12 juillet il constitue un gouvernement.


Juillet 1940

Lundi 1er juillet. Journée assombrie par un interminable défilé de pauvres gens qui viennent demander des secours et que je ne peux pas renvoyer. Mais avec quoi les secourir? Le Diaconat donne ses collectes pour la Caisse générale ; alors je n'ai que mes fonds personnels, non inépuisables.

Bonne réunion chez Pannier. Couve, retour de sa terrible Odyssée est là (26), ainsi que les Diaconesses. Bonne et affectueuse atmosphère. Nous sommes tous d'accord et, avec plus ou moins de vivacité, sentons tous de même. Pannier est magnifique de douleur et d'indignation (...) Il nous a raconté la belle histoire d'Olivier Monod qui commandait une ambulance (27). Ils ont été sur la Somme, puis refoulés avec l'armée, et finalement échoués à Vichy. Les Allemands lui ont dit : « Rentrez à Paris, les médecins ; vos hommes restent ici. » — « Non, nos hommes ont été magnifiques, ils ont ramené les blessés sous les balles et dans les rues des villes en flammes, ils rentreront avec moi, ou je resterai avec eux. » Finalement on lui a dit : « Eh bien, rentrez tous à Paris. » Alors il a ramené toutes ses voitures d'ambulance et tout son matériel, et il s'est arrangé pour arriver par le Bois, et de l'avenue Foch à la Concorde, il a fait défiler toute son ambulance, le drapeau tricolore et celui de la Croix rouge à chaque voiture, pour la plus grande stupéfaction des Parisiens. Je lui ai envoyé mes félicitations.

(...) Je serai bien content de retrouver Marguerite (28) et une vie plus normale, mais je tremble de la voir dans cette terrible atmosphère. Et puis, s'il faut un jour se mettre en travers d'un ordre et refuser d'obéir — et le payer, ce sera déchirant, tandis que si je suis seul ce sera tout de même plus facile de faire son devoir.


Mercredi 3 juillet. Les gens rentrent. Reçu un téléphone de X... et de Y... ; ça fait plaisir que tous ces gens qui rentrent me téléphonent tout de suite ; ça fait chaud au cœur. Longue séance de Diaconat, puis avec les pasteurs. Nous avons déchargé complètement de Plaisance le collègue Pannier, pour qu'il s'occupe uniquement des prisonniers. Il se débrouille. Il a déjà l'autorisation des Allemands pour s'occuper des camps. Il va commencer par ceux de la Seine, puis Seine-et-Oise. Je suis content que ce soit lui qui fasse ça, car il a beaucoup de cran, un sens national épatant et pas d'étroitesse. De plus il sait bien l'allemand. Il s'embarque là-dedans avec un entrain magnifique, et en est extrêmement heureux. Il fera certainement beaucoup de bien à ces pauvres garçons.


Jeudi 4 juillet. ... Travail pour mon sermon de dimanche. Je tremble d'avance à la pensée du culte du 14 Juillet. Je ne peux pas arriver à en détacher ma pensée.


Vendredi 5 juillet. Avons-nous enfin touché le fond de l'abîme ? Sommes-nous au terme du désespoir ? ou faudra-t-il vivre encore quelque chose de pire ? Cela paraît difficile. Ce drame d'un combat entre la flotte française et la flotte anglaise c'est ce qu'on pouvait imaginer de pire, ou plutôt c'est au-delà de ce que l'on pouvait imaginer (29) (...) Il semble que notre gouvernement ne soit plus libre. Hitler a réussi là son chef-d'œuvre ; non seulement il a vaincu la France, mais il a mis la main sur ses chefs, il la démembre et il la déshonore. Tous les jours nous lisons ici dans les journaux l'éloge de Pétain. Est-ce que nos gouvernants s'apprêteraient à jouer la carte allemande, à camoufler sous une « alliance » la servitude qu'ils vont accepter pour nous ? Laval en est fort capable ; mais que cela soit signé de Pétain, ce serait une douleur et une honte de plus. Nous ne sommes pas à une près, ni en fait de douleur, ni en fait de honte. Il y a quelques jours on se demandait : que sera la France ? et maintenant on se demande : y aura-t-il une France ? on parle déjà d'une rupture entre la France et l'Angleterre ; c'est chercher un refuge auprès d'Hitler. La souris se réfugie dans la gueule du chat. C'est assez bien comme stratégie, de la part de nos grands chefs militaires. On a beau se raidir contre les informations, se dire : « ça ne doit pas être vrai, attendons ! » on ne peut pas éviter le choc, au moins le choc sentimental. Et qu'est-ce que ça doit être pour la masse populaire, qui ne sait pas se défendre, critiquer, examiner ; elle ne peut qu'être saisie, entraînée, perdue. Nous sommes déjà un régime nazi ; sauf cependant la dénonciation réciproque mais ça viendra sans tarder ; il y a déjà ceux qui ont peur qu'on les compromette. On comprend le mot de Pannier au général allemand qui lui remettait son permis pour les camps de prisonniers, et qui le voyant si ardent, lui disait en souriant : « Ne soyez pas trop vibrant, vous vous feriez fusiller ! » et Pannier simplement : « Quel bonheur ! » Il a dû y mettre le ton voulu, car l'autre n'a pas ri.


Samedi 6 juillet. Ce qu'il y a sous le combat anglo-français, c'est clair maintenant : l'Angleterre sait que dans peu de semaines nous serons les alliés de l'Allemagne, alors elle prend ses précautions. Nous allons paraît-il avoir une nouvelle constitution ; elle sera copiée sur celle d'Hitler ; ou plutôt elle est dictée par Hitler, et — suprême infamie — imposée à la France à l'abri des mitrailleuses allemandes (...) La France a voulu défendre les petites nations et elle n'a pas réussi ; elle a été battue. C'est un malheur, un grand malheur, pour elle et pour le monde ; mais ce n'est pas un déshonneur. Mais à présent elle quitte le camp des victimes pour celui des bourreaux ; elle rallie le groupe des assassins, elle met sa main dans celle d'Hitler — et c'est Pétain ! — de ceux qu'elle dénonce depuis deux ans à tous les échos, et avec raison, comme les plus grands criminels de l'histoire.


Lundi 8 juillet. Repris contact avec le ministère « normal » — Obsèques de Mme X... Cela m'a fait du bien de parler d'autre chose que des catastrophes communes, d'envisager aussi qu'il subsiste malgré tout des douleurs individuelles, et que nos destins sont dans la formation de notre personnalité spirituelle et non dans les événements extérieurs. Mais le terrible dans les événements, c'est que leur répercussion sur d'innombrables vies va être terrible, et que toute la jeunesse risque d'être entraînée au gouffre. L’idolâtrie du succès est une des plus terribles qui soient et c'est d'elle que nous sommes menacés. Les chrétiens sociaux qui croient que Mammon est l'incarnation suprême du Démon sont des naïfs : Mammon est un ange à côté des forces maudites déchaînées sur l'humanité. Deux mots de soldats allemands rapportés par Pannier sont l'illustration du danger que nous courons. Comme il visitait les camps de prisonniers il avait mis sa croix d'aumônier. Les deux soldats lui ont demandé : « Qu'est-ce que c'est que ça ? — C'est la croix de pasteur protestant ; et vous, êtes vous aussi un chrétien protestant ? » — L'un a répondu : « C'est bien ainsi qu'on m'appelait quand j'étais petit garçon. » — L'autre : « Heureusement non, je ne suis pas chrétien ! Si nous avions été chrétiens, nous n'aurions jamais pu réussir ce que nous avons fait ! » Voilà ce qu'est le christianisme, en Allemagne : une nostalgie ou un objet de mépris.

Curieuse histoire d'un culte, célébré dans la basilique de St-Denis par deux aumôniers allemands, un catholique et un protestant : les journaux publiés ici par la Kommandantur ont raconté ce culte et ajouté que le III'e Reich montrait par là combien il avait été calomnié, quand on le représentait comme adversaire de la religion. Ils ont ajouté qu'on aurait voulu le célébrer au Sacré-Cœur, mais que ce n'avait pas été possible de célébrer dans une basilique consacrée, un culte mixte, non exclusivement catholique. Ainsi l'Archevêché leur a refusé le Sacré Cœur, non parce qu'allemands, mais parce qu'une part était faite au protestantisme dans le culte. Tout à fait charmant !

Lettres de Boegner, Rohr, Cremer, Berton (30) communiquées par moi aux collègues, à la réunion chez Picard. Un mot de celle de Boegner m'a troublé profondément : « Pourrons-nous travailler au relèvement de la France ? Ce sera à Dieu de marquer à chacun la place qui doit être la sienne. » Ou ça ne veut rien dire, ce qui ne serait pas très « Boegner », ou il prévoit un régime tel qu'on ne pourra rien dire ni rien faire ; — ou encore il n'est pas très sûr que notre place — ou la sienne — doive être dans le corps pastoral. Je ne crois pas que les collègues aient remarqué la phrase au passage. Elle m'a plongé dans un trouble et une perplexité extrêmes.


Mercredi 10 juillet. Le mystère qui pèse pour nous sur la vie de la France non occupée s'épaissit de plus en plus. Ce camouflage de la France en pays totalitaire, dans le seul but de flatter l'Allemagne — tentative de crétins pour attendrir un tigre —, paraissait être l'œuvre de quelques aventuriers, Laval, Bonnet et Cie (31) ; mais voilà que la Chambre et le Sénat approuvent (32) ! Que se passe-t-il ? Quel sortilège possèdent les nazis pour terroriser ainsi le monde ? Tous ces gens tremblent-ils pour leur vie ? leur liberté ? leurs biens ? ou vraiment la France a-t-elle quelque chose à faire dans tout cela ? Le mépris non dissimulé avec lequel la presse allemande traite nos « gouvernants » n'est pas de bon augure. Le ton de la presse du monde entier est d'ailleurs sévère — mais juste.

Ce soir en rentrant de mes visites, je trouve un pli qui paraît adressé à plusieurs pasteurs, sinon à tous. Ce sont — à l'occasion du 14 Juillet, des extraits de lettres ou d'articles sur la France. Il y a de quoi pleurer de honte, à voir la dignité que montraient les vaincus de 1871, à côté de la platitude des vaincus de 1940. Le mal n'est pas d'être vaincu ; le mal est de perdre son âme ; et il semble bien que la France — officielle — ait perdu la sienne.


Jeudi 11 juillet. Je note chaque jour ici ma douleur, ma honte ou mon indignation, bien que ce soit toujours à peu près la même chose. Mais j'écris surtout ceci pour le cas où je ne rejoindrais pas les miens, et si mon cœur doit se rompre un des ces jours, si je dois m'écrouler physiquement, moralement ou peut-être intellectuellement, je veux que mes enfants sachent que je n'ai pas déserté : je n'ai plus pu, voilà tout ; je suis tombé. — Ce n'est pas déshonorant. Voici donc ce gouvernement qui s'est constitué en l'absence de la France et qui montre maintenant ce qu'il est en venant s'installer à Versailles (33). Jamais dans l'histoire on n'a vu le gouvernement d'un pays dont une partie est occupée par l'ennemi s'installer au milieu des baïonnettes ennemies. Au moins comme ça tout le monde saura qu'il n'est que l'exécuteur des volontés de l'ennemi, cela vaut mieux : on sait à quoi s'en tenir. Nous avons vilipendé le roi Léopold III (34) et nous avons fait mieux — ou pis — ; nous avons méprisé Hacha (35), nous avons dit : on ne verrait pas ça en France ! et nous sommes tombés au-dessous. Comme il va être difficile de remonter cette pente ! D'autant qu'on ne voudra pas voir la réalité. Dans une société qui n'est pas chrétienne, il est difficile de maintenir la légitime, nécessaire fierté du peuple, sans lui souffler dans le cœur un orgueil coupable ; et tout est à l'avenant. Il n'y a pas une qualité dont on ne fasse un défaut quand on la sort de son cadre naturel, je veux dire du cadre qui lui est fixé par Dieu et par l'idée de son pardon et de sa grâce. Cela ne facilitera pas notre travail, car le catholicisme n'est pas chrétien dans sa morale ; il croit à l'homme comme les humanistes, et il ne peut pas poser nettement les programmes. Pour lui, « faire appel aux plus hautes valeurs spirituelles », c'est exposer des reliques, et il ne se formalise pas de voir la foi réclamée dans la vie nationale, par des hommes sans foi. Ils ne sentent pas qu'il y a là une perversion de l'idée religieuse, une interversion des facteurs humain et divin, Dieu étant mis au service de l'homme.

Souvent je songe à ce que nous pourrions faire, en supposant que nous soyons libres de faire ce que nous voulons. Ce que je redoute pour l’Église, c'est un concordat (36), un retour à l'union de l’Église et de l’État. Le catholicisme y poussera sûrement, c'est la politique universelle du Vatican ; mais pour moi ce serait la fin du protestantisme : un clergé de fonctionnaires, sans liberté vis-à-vis d'un État qui s'annonce plus ou moins totalitaire, et obligé d'emboîter le pas... Tout ce que nous avons gagné depuis 1905 en personnalité, en affirmation de vies paroissiales, serait perdu.


Samedi 13 juillet 40. Journée surtout consacrée à mon sermon du 14 Juillet. H. (37) a fait un culte liturgique. Je n'y ai pas pensé. On aurait d'ailleurs pu faire un culte rien que de lectures des prophètes qui aurait été d'une actualité brûlante et d'une sévérité pour nous mêmes... et pour les autres, qu'on n'aurait pu égaler par des paroles directes. J'ai fait un sermon sur les idoles : j'ai parlé surtout de l'idolâtrie du succès. Il y avait assez à dire, hélas (38) !


Dimanche 14 juillet. Le fameux « Défilé de la Victoire » qui devait avoir lieu le 20 juin, puis le 14 est encore ajourné. Cela nous a évité de voir profaner le silence de cette journée. « On dit » que les Anglais se sont jurés que ce défilé n'aurait pas lieu et ont annoncé leur intention de bombarder les rassemblements et de mitrailler les troupes sur l'avenue de la Grande Armée. Toujours est-il qu'on a posé une DCA formidable... et qu'on n'a pas défilé. L'esprit rouspéteur du Français se réveille. Comme le pavoisement est interdit, on s'est ingénié. Au Louvre, toutes les devantures sont tricolores : trois corsages bleus, trois blancs, trois rouges ; un paquet de cravates bleues, un de blanches, un de rouges, etc. ; et tout le long de la rue de Rivoli. Place de la République, le lion de bronze qui est devant le monument a son socle jonché de fleurs bleues, blanches et rouges. Intense émotion à l'Oratoire ; silence plein de solennité et de douleur, au début de la prédication, quand je parle de la France. Ce sont pour nous de belles heures.


Mardi 16 juillet. Une seule sortie rue de Clichy. Premier contact de la Gestapo avec nos œuvres. La rue de Clichy, visitée, notamment la SCE (39). Boegner perquisitionné dans son appartement. Un gros courrier enlevé et de nombreux documents. C'est tout de même raide, qu'on aille comme ça fouiller les maisons sans témoins ; on peut mettre dans les dossiers de B. tout ce qu'on voudra, et dire ensuite qu'on l'y a trouvé. Il est vrai que des trucs comme ça ont encore leur intérêt — ou leur danger suivant le point de vue — dans un pays où l'on est jugé sur des pièces ou des témoignages ; mais dans un pays où l'on n'est pas jugé, mais expédié dans un camp de concentration ou incarcéré sans jugement, sur le bon plaisir d'un chef, il n'y a pas d'intérêt pour « l'accusation » à truffer les dossiers. A moins que, ne vous tenant pas matériellement, on cherche à compromettre ou à vous déshonorer plutôt qu'à vous « charger ».


Mercredi 17 juillet. Enfin reçu avec un immense soulagement des nouvelles de Vergara (40). Je craignais tout pour lui depuis que j'avais reçu son petit mot de départ, daté du 13 juin à 6 heures du matin. J'aurais été consterné que son courage à rester là tant qu'il pouvait quelque chose pour Argenteuil, fût cause de sa disparition ou de quelque blessure grave. Il a été vraiment « chic » et silencieusement, à son habitude.

J'ai fait hier la statistique, et j'ai été confondu de voir le nombre de pasteurs que nous remplaçons. J'ai l'impression qu'il y aurait là toute une redistribution à refaire. Mais pourra-t-on la faire tout de suite ? Et si on ne la fait pas tout de suite, pourra-t-on la faire plus tard ? Et si on parle de « révision », les gens économes (surtout de leurs deniers) ne traduiront-ils pas « diminution » ? Actuellement nous sommes 9 titulaires présents ( + 3 auxiliaires retraités ou autres), 8 mobilisés, 6 déplacés en septembre 1939 comme Vidal (41), et 21 (dont Boegner) que j'ai fait partir il y a un mois : 1 poste vacant, soit au total 45 titulaires.


Jeudi 18 juillet. (...). Longue conversation avec Dartigue et M. Anstett (42) sur la nécessité d'une réforme dans la vie protestante à Paris. Comment ne pas tuer les individualités paroissiales (Oratoire, Luxembourg, etc.) et cependant briser ce cadre étroit de la paroisse, qui amène une déperdition de forces terrible ? Peut-être en organisant tout sur le modèle Etoile, St-Esprit, c'est-à-dire une grande Église et 2 ou 3 petites, ayant un seul conseil presbytéral, une direction unique (43) ; ou bien en faisant de chaque « section consistoriale » une sorte de vaste paroisse avec plusieurs lieux de culte et plusieurs comités locaux et un seul conseil presbytéral commun ? Tout cela n'ira pas tout seul, et il n'est pas sûr que nous n'allions pas à un échec ; et cependant continuer comme nous sommes, avec la difficulté que l'on aura à vivre après la guerre, c'est aller à la mort ou en tout cas à une paralysie progressive. Personnellement je ne crois pas avoir le droit de « laisser courir » sans rien dire. Il faudra prendre ses responsabilités.


Vendredi 19 juillet. Ce soir après dîner, réunion d'une réduction du petit B.I.F. (44). Très curieux de voir les attitudes diverses : les E.D.F. déconcertés par la chute du régime qui les poussait. Ils se demandent ce qu'ils feront ; et comme ils s'écroulent si l’État ne les soutient pas, ils abandonnent d'ores et déjà la partie dans la zone occupée : on n'y fera pas de scoutisme E.D.F. Faiblesse de leur idéologie laïque (...) Les catholiques beaucoup plus fermes. S.D.F. et surtout Guides bien décidés à aller de l'avant : avec les Allemands, il faut être là ; donc montrons-nous. Nous faisons des sorties, nous affirmons notre présence. C'est d'ailleurs la bonne politique si le Gouvernement veut mettre la main sur la jeunesse. Surpris et heureux d'entendre dire aux Guides ; il faut demander tous les jours la victoire de l'Angleterre ! Heureux aussi de les voir cabrés d'avance contre la main-mise sur la jeunesse d'un gouvernement qui doit cependant leur plaire. Ce sont des gens qui voient loin : après ce gouvernement il y en aura d'autres, on ne sait lesquels... Ce qui les préoccupe ce n'est pas l'avenir du scoutisme, c'est la possibilité d'avoir des groupements confessionnels. Je remarque avec un petit brin de malice, que nous sommes au B.I.F., où les questions confessionnelles n'intéressent pas tout le monde. Mais pour eux c'est la grande question, et on voit bien que c'est la préoccupation catholique et non la préoccupation scoute qui les guide. Il est question à plusieurs reprises de l'aumônier général ; je demande : « Et votre Président ? » Mais le président ne vient que bien après l'aumônier. Les Éclaireuses très « allantes » ; préoccupées de leur section I (Israélite). « Si on brime les E.I., nous ne sommes pas disposées à les laisser tomber. » Je leur conseille de dire à leurs camarades israélites d'être prudentes, non pour ne pas compromettre la F.F.E., mais pour ne pas compromettre leurs familles et elles-mêmes. J'expose ensuite l'attitude E.U., les consignes que j'ai données : autorisation aux chefs et cheftaines, défense aux enfants de sortir en tenue. La « fraternité » des Jeunesses hitlériennes plus à redouter que leur hostilité. Déjà les chefs ont été accostés ; salut hitlérien, main tendue, « camarade ». Ils ont rendu le salut, n'ont pas pris la main tendue et refusé l'épithète « camarade ». Je ne veux pas exposer des enfants à des histoires de ce genre ; c'est déjà assez que des chefs aient à se défendre contre des fraternisations indésirables, soit en elles-mêmes, soit devant l'opinion publique. D'accord pour nous manifester : mais les Allemands nous demandent des collaborations ? nous offrent un encadrement ? Quid ? Le mieux serait d'organiser fortement notre action sociale. Il est convenu que si je peux en toucher un mot à M. Léon Noël (45), je demanderai jusqu'à quel point nous serions protégés par l'administration française, et je tâcherai de savoir ce qu'il y a derrière l'institution d'un « ministère de la jeunesse (46) » : scoutisme unifié, national et obligatoire ? ou pouvons-nous continuer à être ?

Autre réunion mercredi.


Dimanche 21 juillet. Journée lourde. Cultes cependant intéressants. Les auditoires augmentent partout : 60 à Ste-Marie, 72 à Belleville ; à l'Oratoire à peu près la moitié — au moins — de ce qu'on a en temps normal et peut-être plus que ce que l'on aurait en une année normale le 21. juillet. Ce n'est plus le 14 Juillet ! Aujourd'hui je prêche sans aucune référence aux événements, sauf que je prends des exemples qui, à Belleville surtout, aident à comprendre. (X... est venu vendredi me demander « si je n'avais pas eu d'ennuis » après mon sermon de dimanche.)

Après dîner, visite de Y..., très intéressante par les détails qu'il me donne sur les efforts faits « pour sauver quelques lambeaux de notre indépendance économique ». Là comme partout, il constate que les Allemands ne respectent que ceux qui résistent, et confirme l'absurdité de la politique actuelle.

Stupéfaction de voir Rohr à l'Oratoire sous la chaire ! Il est rentré pour quelques jours et venu surtout pour s'entendre avec moi et recueillir mon avis. Je lui dis de rentrer, qu'il n'y a pas à hésiter. Il viendra demain matin et assistera l'après-midi à notre réunion pastorale.


Lundi 22 juillet. Curieuse impression que quelques-uns de nos collègues n'osent pas rentrer à Paris, craignant que la Gestapo ait l'œil sur eux, personnellement ! C'est une grosse présomption de se croire un si gros personnage, que l'on soit menacé d'être envoyé dans un camp de concentration, parce qu'on a jadis écrit des articles sévères pour l'Allemagne. Visite à M. L. Noël, représentant de la France à Paris. Reçu au Ministère du Travail, 15h15, un quart d'heure environ. Entretien intéressant, mais impression d'un homme qui se réserve et ne veut pas se compromettre. Beaucoup d'eau bénite. Certaines choses curieuses que je transcris ici. J'entre : « M. l'Ambassadeur, j'ai tenu à vous présenter les hommages des protestants qui sont heureux de voir la France présente à Paris dans ces jours tragiques... » Il indique que les Ministères vont rentrer : le Ministère des Finances est ici, M. Laval est venu deux jours. Généralités sur le besoin d'un redressement moral. « Ce qui est grave, M. l'Ambassadeur, c'est qu'on ne voit pas le point de départ, tout le monde se plaint que c'est la faute de l'Angleterre ou de la Belgique, du Front Populaire ou du PSF, mais, personne ne dit : Nous sommes mal engagés, il faut faire un nouveau départ. » Il esquive la question et tourne sur l'esprit de critique : « Ce que je regrette, M. le Pasteur, c'est la tendance générale à critiquer le gouvernement Pétain. Quand on sait comme moi, au milieu de quelles difficultés terribles il s'est constitué... » (Je ne réponds rien et le laisse aller.) Comme il insiste, je lui dis : « Nous ne pouvons pas juger des événements ; nous ne savons rien ; nous n'avons pour nous renseigner que ces journaux » (je montre de la main les journaux de Paris posés sur son bureau). Il s'empare de cette tangente : « Oh ! Il n'y a que des mensonges. Ex. : la Banque de France, les relations postales, où on dit que nous ne voulons pas, alors qu'ils contrarient nos efforts. »

Il me demande si nous avons eu des contacts avec l'autorité d'occupation. Je réponds que non. « Vous avez plus de chance que l'Archevêque de Paris » ; il me raconte qu'on a célébré à Notre-Dame une cérémonie protestante (ce qui d'ailleurs m'étonne). Je lui dis que j'avais entendu parler d'une cérémonie de ce genre à St-Denis, c'est lui qui n'en a pas entendu parler, et je me demande (à part moi) s'il ne se trompe pas et si on n'a pas dit « la basilique » en parlant de St-Denis et il a entendu « Notre-Dame ». Il me parle de « cette religion indécise » qui n'est ni protestante ni catholique mais nazie. Je lui parle de mon entretien avec Mgr Beaussart et de l'offre de Ste Clotilde et de ma réponse. Il me dit : « Je pense que votre attitude aura porté ses fruits, car je n'ai pas entendu dire qu'on ait offert Ste Clotilde ».

Je lui pose la question des œuvres de jeunesse. Nos groupements vont-ils continuer d'exister, ou tout va-t-il être nivelé par le fameux « ministère de la jeunesse » ? Il me répond de façon tout à fait rassurante, qu'on utilisera certainement ce qui existe, et « qu'il ne s'agit pas de copier l'Allemagne ». Il aperçoit un sourire qui passe sur mes lèvres, car en fait de « copie » notre constitution est un peu là ! Il insiste visiblement en raison de ce sourire. Je me lève ; il me raccompagne en me disant que sûrement le Gouvernement sera heureux de collaborer avec nos Églises : « je connais son esprit et celui du Maréchal Pétain »... Nous nous quittons sur ces mots.

Je cours chez Dartigue, où je trouve Pannier : « Vous savez ce soir le Heeres Oberpfarrer va venir vous demander un temple. » Ça y est ! En effet à 19 h 45 quand je rentre, je trouve une carte de ce H.O.P. et celle du Pasteur Peters (47). Je trouve aussi un soldat allemand qui m'explique qu'il est organiste au Dom de Berlin (48) et me demande la permission de jouer sur l'orgue de l'Oratoire. Je la lui refuse avec une politesse raffinée. Dîné chez les X... M. arrive en retard, bougon. Il vient de la Kommandantur où on l'a mis en demeure de fournir des caisses pour déménager... l'école rabbinique et le G.O. (Grand Orient).


Mercredi 24 juillet. Écrit à plusieurs pasteurs de rentrer ; déjeuné chez Picard, organisé avec sa femme le ramassage des matériaux pour les paquets aux prisonniers (49). Espérons que cela va donner des résultats et qu'on pourra venir un peu en aide à ces malheureux.

Pannier vient me rendre compte des deux visites de l'Oberpfarrer ; il l'a aiguillé sur la rue Blanche (50) « et quelque chose sur la rive gauche » qui sera sans doute St-Jean. P. lui ayant dit qu'il aurait quelque chose d'un peu brutal à lui dire (au début de la conversation), Peters qui interprétait, a traduit brutal par « Klar » mais Pannier a protesté : « Non, non, Klar ce n'est pas ça, c'est Schroff ou Hart ! » Alors l'autre : « Eh ! bien, dites-le. — Vous n'avez qu'a prendre ce qui vous plaît ; c'est le Kriegsrecht ! » Mais l'Allemand a protesté que justement il ne voulait pas venir au nom du Kriegsrecht, mais demander à l'amiable... J'ai ainsi esquivé l'affaire, ou Pannier me l'a évitée, car il a dû aller chez Jundt, n'étant pas revenu chez moi. Je lui rendrai sa visite un de ces jours, car il a promis à Pannier de faire libérer les pasteurs français prisonniers. Ça vaut bien une visite de courtoisie puisqu'il est courtois.

Ce soir petit B.I.F. Les E.D.F. de plus en plus « marchands d'inconvénients ». Tout est dangereux, tout est sujet à récriminations, des bâtons dans toutes les roues, politique de l'absence. Je me range carrément du côté des S.D.F. et souvent eux, et surtout les Guides, sont de mon avis. Aussi devant cette inertie des E.D.F. je me méfie de leur projet de transformer le B.I.F. en un organe beaucoup plus actif, vrai organe de direction ; et ils proposent de le réunir... à Vichy ! Quel dommage que sur le plan des Églises, on ne puisse pas causer comme nous le faisons là, tranquillement, de toutes les questions qui se posent ! On arriverait certainement à unifier l'action dans bien des domaines, tout en laissant à chacun sa personnalité spirituelle. Ce serait un bienfait immense pour la France. Un catholicisme comme celui-là est d'ailleurs fort sympathique ; mais on trouve vite le point où l'on se sépare ; c'est ce que j’appellerais la question du désintéressement. Ce soir la question s'est trouvée posée sur le terrain pratique par la question de l'encadrement par le scoutisme de jeunes garçons non scouts et non volontaires, c'est-à-dire appelés à subir la discipline scout sans avoir été mis à même de l'accepter. Les E.D.F. ne veulent rien savoir, parce qu'ils ont peur d'être entraînés vers un organisme d’État (curieux, car jusqu'ici ils étaient l'organisation quasi officielle de l'école laïque !) ; les S.D.F. disent : « C'est notre intérêt de mettre la marque scout (sous-entendu et catholique) sur le plus grand nombre possible de garçon. » Je dis : « Mais nous ne sommes pas ici pour le scoutisme ; le scoutisme est un service ; la question est de savoir s'il n'est pas de l'intérêt de la France qu'un plus grand nombre de garçons reçoive la formation scout. On ne comprend pas "l'intérêt du scoutisme"... » J'insiste : « Il n'y a pas "d'intérêt du scoutisme" ; le scoutisme n'est pas une fin ; c'est un instrument que nous forgeons de notre mieux, mais uniquement pour qu'il serve ; l'intérêt c'est celui des caractères et celui de la collectivité (de la nation). » Mais cet effort de pensée paraît fatiguer l'auditoire, et on laisse tomber la question comme si je faisais de la métaphysique.

Malgré tout, c'est intéressant de présider des réunions de ce genre, où on oblige les gens à réfléchir sur ce qu'ils disent, et sur ce qu'ils font. Même si cet exercice les fatigue vite, il en reste toujours quelque chose.

Jeudi 25 juillet. Après déjeuner et conversation chez Dartigue, je me dirige vers la Verwaltung de la rue Lapérouse à l'hôtel Majestic rendre sa visite à l'Oberpfarrer (...) Un homme jeune 45 ans environ, aucun insigne sur sa tenue qui le distingue d'un officier quelconque, ni croix ni écusson, rien. J'ignore son grade qui d'ailleurs m'est égal. La conversation par la suite me montrera que c'est un pasteur « militaire » en temps de paix ; il fait sa carrière dans l'armée, n'a jamais eu de paroisse. Par ailleurs poli mais froid, ne montrant aucune sensibilité, mais compréhensif, sensible aux réalités, assez sympathique. Il me parle avec une politesse cordiale et plutôt déférente ; moi avec une certaine raideur et par moment une émotion mêlée d'un peu d'impatience. Conversation en allemand. « Par temps calme », je cherche un peu mes mots ; quand je me fâche ça coule de source avec une volubilité et une précision qui m'étonnent et que je ne retrouverais pas si je les cherchais. D'abord, longue conversation — après quelques politesses sur ses regrets de ne pas m'avoir trouvé et mon amabilité de lui rendre sa visite — sur les pasteurs prisonniers. Il me dit que les aumôniers doivent être libérés ; il en sera peut-être de même des pasteurs sanitaires c'est-à-dire du service de santé ; quant aux combattants, je lui demande de les faire affecter aux camps de prisonniers en Allemagne comme aumôniers. Discussion assez serrée, dans laquelle j'essaie de faire libérer le plus grand nombre de pasteurs. Ensuite discussion sur les camps de prisonniers sur le sol français ; je lui demande une liste des camps ; il me dit que c'est impossible pour le moment parce qu'on opère des regroupements importants ; il me la promet pour dans une semaine ou deux. Il me demande si je pourrai faire visiter tous les camps par des pasteurs civils. — « A peu près, je pense. » Il craint que le Commandement ne se refuse à donner un grand nombre de laissez passer ou d'autorisations. « Ne pourrait-on pas mettre quelques aumôniers militaires à la disposition de la zone occupée pour visiter les camps ? — Peut-être ; mais il faut que j'en réfère à mon gouvernement. » Surpris. « — Pourquoi ? — Parce que j'ignore si le gouvernement a l'intention de démobiliser les aumôniers tout de suite ou de les garder encore quelque temps. » Il apprend avec surprise que ce sont des pasteurs de paroisse et qu'il n'y a pas d'aumôniers en temps de paix. En somme bonne volonté et pas mal de résultats obtenus. Je lui promets pour le premier moment où ce sera possible, les listes des pasteurs prisonniers en 3 groupes : 1 les aumôniers, 2 les sanitaires, 3 les combattants.

Ensuite on passe aux Églises : il me raconte sa conversation avec Pannier, je ne lui dis pas que je la connais, pour vérifier son exactitude. Il passe sous silence tout ce qui a trait à la rive gauche. Il a été rue Blanche. L’Église est en mauvais état, l'orgue détestable — « ich bin musikalisch » — le local obscur et trop petit ; il n'en veut pas. Du reste on va rétablir la paroisse civile tout de suite. Alors il lui faut une Eglise jolie, attrayante, avec de belles orgues, bien placée, près de chez lui, facile à trouver... Et encore quoi ? Il commence à m'agacer avec son « tout ce qu'il y a de mieux » ! Finalement il me déclare : « J'ai pris l'adresse de quelques Églises, je vais faire un essai ("probieren") de quelques dimanches, puis je me déciderai. » Du coup je fais explosion : « Ah ! non ! il vous faut une Église, prenez-la ; mais n'allez pas comme ca faire des sondages partout, 1, 2, 3 dimanches dans chaque Église ; visitez-les, renseignez vous et choisissez ; mais n'en essayez pas 4 ou 5, ça je ne veux pas ; impossible. » Il est un peu suffoqué de mon « Ich will nicht », que je serais bien embarrassé de traduire en actes ; mais il s'incline tout de suite : « Bien ! Alors on m'a parlé (c'est le pasteur Peters) d'une Église qui est près d'ici, à l’Étoile. Voulez-vous me la montrer sur le plan ? » Je lui montre l'Etoile à 500 mètres de chez lui. Il se renseigne sur les orgues, etc. Il m'explique incidemment qu'il a l'intention de faire venir des artistes de Berlin et un Kirchenchor pour donner du Bach. « Est-ce qu'on joue quelquefois du Bach à Paris ? — Il y a une "Société Bach" qui ne donne pas d'autre musique et qui tient précisément ses concerts à l’Étoile. » Il manifeste l'intention de prendre l’Étoile. Je proteste que c'est une Église qui a été bâtie au lendemain de la guerre de 1871, comme un signe de redressement, que ce sera particulièrement désagréable à sa « Gemeinde ». Ça paraît le frapper. Je parle de Bersier (51)... Alors il tombe sur l'Oratoire : « Mais votre Église, M. le pasteur, c'est une magnifique Église, facile à trouver, tout le monde sait où est le Louvre. — Oh ! si vous prenez l'Oratoire, ce sera parfaitement désagréable, non seulement à la paroisse, mais à tout le protestantisme parisien, c'est une sorte de Cathédrale pour nous, tous nos souvenirs sont là, ce nous sera infiniment pénible. » Il insiste sur la parfaite convenance de l’Église ; finalement il me dit qu'il réfléchira et viendra me donner une réponse samedi à 16 heures. « Montrez-moi d'autres Églises sur le plan. » Je lui montre St-Jean, le St-Esprit, les Billettes, l’Église anglaise de la rue Vacquerie (52) ; il a refusé d'emblée la Rédemption que je lui signalais comme inutilisée. J'ajoute que quelle que soit l’Église qu'il prendra, je lui demanderai un ordre [souligné dans le texte]. Les Églises ne sont pas à moi (au consistoire) mais aux einzelnen Gemeinden, il ne peut donc être question d'une « Bitte » qui serait forcément « abgelehnt », mais d'une « Forderung » devant laquelle je serai contraint de m'incliner. Il se fait expliquer les questions de propriété et conclut : « Bien, je comprends. » (Je ne demande pas un bon de réquisition parce que j'ai peur d'une réquisition complète, comme dans les hôpitaux qu'ils ont pris.) Je rentre chez moi avec un sérieux cafard, à l'idée de voir mon Oratoire « besetzt » lui aussi. J'ai oublié de lui dire que j'avais le Kindergottesdienst de 9 à 10. Je le lui écris aussitôt et j'irai porter la lettre demain rue Lapérouse.


Vendredi 26 juillet. (...) Dîner chez les X... C'est là que je comprends la lassitude de la France. Cette jeune femme a fait 5 ans d'occupation dans le Nord ; elle avait 11 ans. « Vous savez, M. Bertrand, 5 ans ou presque à tout cacher, à mentir. Vous avez du beurre ? — Non. Il était sous mon matelas. Ça a duré 5 ans cette histoire : je n'avais pas la force de recommencer. J'ai eu ça 20 jours en Bretagne, je me suis enfuie. Ici, à Paris, ce n'est rien ; mais je n'avais pas le courage de recommencer. » Ajoutez à ceux qui ont été « occupés » en 14-18, ceux qui « ont fait l'autre » et ont dû recommencer celle-ci, les veuves de guerre dont les fils sont justes en âge de se faire tuer, etc., etc., on aura une France qui n'est pas encore remise, reposée de la fatigue, de l'usure de 14. Cela explique bien des choses, encore que cela n'excuse pas tout, il s'en faut de beaucoup !


Samedi 27 juillet. Service de Ste-Cène. En sortant, je trouve un mot d'un chef S.D.F. On a perquisitionné à leur siège social, ou plutôt on a mis les scellés en vue d'une perquisition prochaine. Il est venu me parler, mais n'a pas voulu attendre que le service soit fini.


Lundi 29 juillet. Réunion nombreuse et animée chez Pannier. Les collègues approuvent en général mon attitude dans la question du Temple. (Faire attention que je raconte mon affaire (la demande par l'autorité occupante d'un lieu de culte) avec une certaine complaisance. — Ne pas se laisser gâter par la sympathie que je rencontre chez les collègues.)

Nous causons assez longuement de la situation religieuse en Allemagne. Je dis aux collègues, après ma conversation avec l'Oberpfarrer, que cette situation est certainement plus complexe que nous ne l'avons cru. Certains faits en témoignent : 1° qu'il y a des aumôniers appartenant à la Bekentnisskirche. Celle-ci n'est donc pas tant que ça une Église persécutée. L'aumônerie est soigneusement organisée, le IIIe Reich ne se désintéresse donc pas des choses religieuses. Les cultes paraissent très suivis : il y a donc bien des croyants encore. Qu'ils croient en Hitler autant qu'en Jésus, c'est possible ; je ne peux absolument pas juger de la vie spirituelle, mais la vie ecclésiastique est certainement assez active et l’État ne s'en désintéresse pas. Sur quoi X... veut absolument nous ramener à une vue simpliste et sottement anti-germanique des choses. Essayons tout de même de voir clair. On nous a assez blousés avec des mots, il serait temps de chercher une vérité qui ne soit pas mépris ou moquerie vis-à-vis de nos ennemis. Mais la France est incorrigible.


Mardi 30 juillet. (...) Je téléphone à X... le S.D.F. qui m'a prévenu. Il me dit qu'en ce moment toutes les œuvres catholiques sont visitées : l'Archevêché, l'Institut catholique et eux. « Le Cardinal est consigné chez lui, ainsi que Mgr Baudrillard (53). » Je le fais expliquer, et je crois qu'on en met un peu plus qu'il n'y en a. Pendant la perquisition on l'a prié de demeurer dans sa salle à manger, et on n'a laissé sortir personne de l'archevêché. Car ces messieurs perquisitionnent toujours sans témoins ! A l'Institut catholique, c'est à cause de la propagande française. C'est le pendant de ce que nous avons eu aux Amitiés française (54), et chez Boegner.

A 19 heures Picard me téléphone qu'il a reçu la visite de l'Oberpfarrer, et c'est l’Étoile qui est choisi comme lieu de culte pour la garnison. Mais il ne s'agit pas d'un culte permanent : ils vont y aller une fois, puis peut-être dans 2 ou 3 semaines ; on ne sait pas. J'espère qu'ils ne vont pas revenir à leur idée de se promener partout. Picard prend la chose infiniment mieux que je ne l'aurais prise. « C'est bien naturel qu'ils se réunissent dans une Église pour prier. C'est un culte semblable au nôtre, avec une liturgie, le Credo. » Bref il n'a pas l'air ennuyé et me dit qu'en tout cas « il n'est pas catastrophé ». Cela me donne à réfléchir. Qui a raison ? Ai-je été trop âpre et amer ? Il me dit que l'Oherpfarrer a été visiblement ému lorsqu'à sa demande : « Voulez-vous une réquisition ? » Picard a répondu négativement. Faut-il dissocier l'aumônerie de l'armée ? et dans chaque individu le soldat du chrétien ? qu'est-ce qui est « réel » ? le fait qu'ils sont campés en armes sur notre sol ? ou le fait qu'ils portent le nom de chrétiens ? Le fait qu'ils ont mitraillé des femmes et des enfants, ou le fait qu'ils veulent prier ? Où est la vraie réalité, et non l'apparence et la menterie ? Je ne sais plus... Je ne peux pas voir autrement. Et cependant le calme de Picard, son æquanimité est bien au-dessus de cette tempête de sentiments qui se déchaîne en moi et qui obnubile peut-être mon jugement. Je ne sais pas ; je ne sais plus rien, sinon que je suis déchiré jusqu'au fond de l'être et que jamais je ne retrouverai devant ces questions la paix intérieure. Je ne voudrais pas être injuste envers des hommes qui veulent prier, mais je ne veux pas mentir, ni fermer les yeux, ni faire semblant de ne pas savoir ce que je sais (les horreur de l'exode... etc.). La Vérité n'est jamais simple — mais ici elle prend une complexité redoutable.


Mercredi 31 juillet. Cet après-midi, première séance du Conseil presbytéral. Nous étions six ; notre rencontre fut plutôt une mise au point et un échange de nouvelles qu'une vraie séance. Quelle émotion cependant de voir renaître ces réunions, où toute la vie de l’Église est examinée, et cela, alors que nous ne savons même pas où prendre notre ami Vergara. Mais il semble que jamais on ne retrouvera l'alacrité d'esprit, la joie au travail, l'admirable douceur de s'aimer qui caractérisait l'Oratoire. — Il faut voir maintenant si notre piété était une rosée du matin que l'ardeur du soleil dissipe, ou si elle est capable de mettre de la lumière dans la nuit et de la vie dans la mort même.



(26) Couve Daniel (1874-1954), pasteur missionnaire, directeur de la  Société des Missions Évangéliques de Paris de 1923 à 1943. Sa « terrible Odyssée » n'est autre qu'une tentative avortée pour gagner Hossegor (Landes) où les bureaux de la SMEP devaient se replier. Ce projet  fut d'ailleurs abandonné (sans doute parce que Hossegor se trouvait dans la zone occupée) et plus tard la SMEP s'installera à Nîmes. Daniel Couve rentre donc à Paris le 29 juin. (Cf. Journal des Missions Evangéliques, juil.-août 1940 et octobre 1954.

 (27) Monod Olivier (né en 1904), chirurgien thoracique, médecin-chef du groupe chirurgical mobile n° 27

 (28) Mme Marguerite Bertrand, née Duproix, épouse du pasteur A.-N. Bertrand.

 (29) A Mers-el-Kébir, le 3 juillet, l'escadre française de l'amiral Gensoul est en grande partie coulée par la flotte anglaise de l'amiral Somerville

 (30) Rohr Maurice (1882-1967), pasteur, vice-président du C.N. de  l'ERF, secrétaire du Conseil de la FPF ; Cremer Théodore (1882
 1953), pasteur, directeur de l’École préparatoire de Théologie de St-Germain-en-Laye ; Berton Jean (1892-1976), pasteur à Plaisance, président du Conseil régional de la 3e Circonscription de l'ERF (Paris)

(31) Laval Pierre, ministre d’État du maréchal Pétain le 23 juin (dans le dernier gouvernement de la IIIe République) ; puis vice-président du Conseil de l’État français du 14 juillet au 13 décembre 1940. Bonnet Georges, ministre des Affaires Étrangères en 1938-39 ; signe les accords de Munich en septembre 1938. (32) « La Chambre et le Sénat approuvent » : le 10 juillet, au Casino

 de Vichy, l'Assemblée Nationale accorde les pleins pouvoirs au maréchal Pétain par 569 voix contre 80.

 (33) « S'installer à Versailles » : dans une allocution radiodiffusée le 11 juillet, le maréchal Pétain déclare : « Afin de régler plus aisément certaines questions dont la réalisation présente un caractère d'urgence, le Gouvernement se propose de siéger dans les territoires occupés. Nous avons demandé à cet effet au gouvernement allemand de libérer Versailles et les quartiers des ministères de Paris. » L'article 3 de ia convention  d'armistice prévoyait que le gouvernement français pourrait prochainement revenir à Paris.

 (34) Léopold III de Belgique fait déposer les armes sans conditions le 28 mai et se déclare prisonnier des Allemands.

 (35) Hacha Emil, président de la République tchécoslovaque en 1938 ; il doit reconnaître en 1939 l'incorporation de la Bohême et de la Moravie au Reich.

 (36) Crainte d'un concordat : cette crainte n'était certainement pas sans fondement et elle était en tout cas très répandue dans le protestantisme ;  car deux mois plus tard, à l'occasion d'une pastorale qui se tient à Valence du 10 au 12 septembre, le pasteur Boegner analyse très longuement la situation de « l'ERF dans le temps présent » et dans le chapitre consacré à « l’Église Réformée devant l’État » il dégage deux questions essentielles : celle du concordat et celle de l'enseignement (Arch, privées G. Sabliet).

 (37) « H » : Henri Manen (1900-1975), pasteur à Mulhouse jusqu'en juin 1940, puis en Lozère à St-Martin-de-Lansuscle pendant l'été 40.

(38) Le sermon du 14 juillet 1940, « Tu adoreras le Seigneur ton Dieu, et c'est à lui seul que tu rendras un culte » Luc IV-8, fait partie du Fonds A.-N. Bertrand (Bibl. de la SHPF)

 (39) S.C.E. : Société Centrale d’Évangélisation qui est devenue en 1939 la Commission générale d’Évangélisation de l’Église réformée de France (ERF)

 (40) Vergara Paul (1883-1965), pasteur à l'Oratoire depuis 1922, collègue des pasteurs Bertrand et Vidal

 (41) « 6 déplacés en septembre 1939 comme Vidal » : en septembre 1939, beaucoup de Parisiens étant partis, le Consistoire de Paris a « prêté » des pasteurs aux grandes paroisses de la province dont les pasteurs avaient été mobilisés. Le pasteur Gustave Vidal (1892-1960), qui était depuis peu à l'Oratoire, était retourné à Montpellier, dans sa précédente paroisse.

 (42) Anstett Frédéric (1865-1952), directeur du laboratoire d'essais des matériaux de la Ville de Paris, un des responsables des Eglises Libres avant l'unité de 1938 ; en 1939 il est vice-président du Conseil régional de la 3e Circonscription de l'ERF (Paris), vice-président du CN de l'ERF et membre du Conseil de la FPF.

 (43) Église de l’Étoile : 3 sections, 5 pasteurs, 3 lieux de cultes : temples de l’Étoile, de Levallois-Perret, et de Clichy.

 Église du Saint-Esprit : 3 sections, 3 pasteurs, 3 lieux de cultes : temples du Saint-Esprit et de Montmartre, chapelle Milton.

 (44) B.I.F. : Bureau Interfédéral du Scoutisme. A.-N. Bertrand, président des Éclaireurs unionistes (EU), est, cette année-là, président du B.I.F. ; car cette présidence est tournante entre les différents mouvements représentés (cf. le 12 août).

 (45) Noël Léon (né en 1888), diplomate, plénipotentiaire aux négociations d'armistice avec l'Allemagne et avec l'Italie en 1940, délégué général du gouvernement français à Paris (9 juillet 1940 — démissionnaire en  août 1940) ; devient un des premiers adhérents du RPF en 1947.

 (46) Institution d'un ministère de la jeunesse : en fait, il s'agit ministère de la « jeunesse et de la famille » qui intervient dans le gouvernement du 12 juillet 1940 et qui est confié à Jean Ybarnegaray (né en 1883), député des Basses-Pyrénées de 1914 à 1942, ministre d’État du 10 mai au 16 juin 1940 (cabinet Paul Reynaud), ministre des Anciens Combattants et de la Famille du 16 juin au 10 juillet 1940 (cabinet maréchal Pétain).

 (47) Peters Hans-Helmut (né en 1908), vicaire du pasteur Dahlgrün dans l'Eglise luthérienne allemande de la rue Blanche (1930-31) ; pasteur dans le sud de la France (1933-39) ; envoyé à Paris en juillet 1940 par le « Service ecclésiastique des affaires extérieures » de Berlin pour vérifier l'état de l’Église de la rue Blanche ; pasteur de cette Église d'octobre 1940 à août 1944.

 (48) « Dom de Berlin » : il s'agit d'une des cathédrales de Berlin, et sans doute de la cathédrale luthérienne.

 (49) Mme Andrée Picard avait accepté de s'occuper du « paquet du  prisonnier » (cf. Les Églises protestantes pendant la guerre et l'occupation, Actes de l'Assemblée générale du Protestantisme français, Nîmes, oct. 1945, 1946, p. 52).

 (50) Rue Blanche, n° 25 (9e) : Église luthérienne allemande.

 (51) Bersier Eugène (1831-1889), pasteur des Eglises Libres à la chapelle Taitbout ; puis dans l'Eglise Réformée, pasteur-auxiliaire à l'Œuvre évangélique de l'Etoile, dépendant de l'Eglise réformée des Batignolles. Il fut le promoteur du monument Coligny élevé au chevet du temple de l'Oratoire. Voir D. Robert et A. Encrevé, B.S.H.P.F., 1976, p. 211b 228 b.

 (52) « Eglise anglaise de la rue Vacquerie » : cette Eglise anglicane au n° 7 rue Auguste-Vacquerie (16e) est fermée dès juin 40 par son Recteur qui a remis les clefs à l'ambassade de Suisse. Elle sera respectée par les Allemands.

 (53) Suhard Emmanuel (1874-1949), archevêque de Paris depuis le 11 mai 1940. Baudrillart Alfred (1859-1942), cardinal, recteur de l'Institut catholique de Paris, partisan déclaré de la collaboration.

 (54) « Amitiés françaises » : le Comité protestant des Amitiés françaises  à l'étranger est un organe de liaison avec les milieux protestants du monde entier et plus particulièrement avec les Eglises huguenotes.


Août 1940

Jeudi 1er août. Un nouveau mois qui commence, et qui commence mal. « Frontière » fermée entre les deux France, même aux lettres, dit-on. Cependant on passe bien un peu, puisque X... est parti.

Cet après-midi, réunion intéressante, rassurante à certains égards, et à d'autres décevante, des chefs des groupes de jeunesse, pour prendre contact avec l'envoyé du « ministre de la famille et de la jeunesse » (Ybarnegaray). Celui-ci n'est autre que Dhavernas des S.D.F. (55). Nous sommes là, 18, rue de Tilsit, dans un local ministériel, 25 ou 30.

Dhavernas parle avec déjà le pathos habituel des discours de ministre ! Beaucoup de mots et des plus grands ; pas grand-chose dessous. Les mots à la mode, avec coups de patte en passant à tout ce qui fut d'hier, « l'intellectualisme qui nous a perdus ». Voici un résumé aussi exact que possible de son allocution, dans laquelle il laisse percer quelques vérités qu'il ne dit pas ou qu'il dit en passant comme des choses évidentes, alors que tout le monde l'ignore encore. Le ministère a délibéré sur la question de la jeunesse, le Maréchal a approuvé. Il y avait une tendance à organiser la jeunesse d'une façon presque militaire ; ce ne serait pas conforme à l'esprit que l'on veut établir ; une autre tendance était de faire de la jeunesse organisée, l'embryon du « parti unique ». Cependant il n'a pas paru opportun de former des enfants de 13 ou 14 ans à une vie parlementaire, électorale. (Tiens il y aura donc dans ce fameux « parti unique et totalitaire » une vie électorale et parlementaire ? Aveu inattendu.) Ce qu'on veut c'est : former des caractères — préparer la jeunesse à son rôle social — lui faire prendre conscience de ses responsabilités. Ce rôle devra d'autant plus être assuré par la jeunesse organisée, que le rôle joué par le service militaire dans l'unification de la jeunesse française sera très réduit ; le « service militaire » sera en effet extrêmement amenuisé, puisque l'armée française sera réduite à environ 130 000 hommes. (Donc non seulement les clauses de l'armistice, mais celles du traité de paix sont connues du gouvernement, et acceptées de lui sans que nous en sachions rien.) L'école n'est pas capable de remplir ce rôle, ayant visé uniquement à garnir les esprits de connaissances, non à former des caractères. Il y aura bien une réforme de l'école ; mais on n'en connaît pas encore les modalités. La famille, d'autre part, n'est « ni capable ni digne » bien souvent de former les enfants. Il faut donc s'organiser.

Deux tâches : développer et soutenir les groupements qui existent, et qui sont évalués à 1/7e de la jeunesse française, ensuite organiser les six autres 1/7e. Cela on n'y a pas encore pensé.

Donc pour les groupements existants, non seulement les maintenir, mais les développer et les soutenir de toute manière. En échange de quoi on demandera aux groupes d'accepter certaines exigences de l’État. On leur demandera surtout d'unifier et de compléter leur programme. Il doit être orienté vers : le développement national, le développement social, l'éducation physique, le développement personnel, le service. (Il insiste surtout sur les 3 derniers points et passe comme chat sur braise sur les 2 premiers.) Par exemple une société comme la J.E.C. qui s'occupe surtout de développement intellectuel « pour la soustraire à l'intellectualisme qui nous a perdus » — (ô candeur! Sauvés de l'intelligence par la gymnastique!) ceci ne sera pas très difficile. Par contre, telle société qui ne fait que du sport, on lui demandera de faire de la formation de caractère. (Ceci paraît plus compliqué, et le propos est vraiment naïf !)

Pour les mouvements actuels que faire : 1° (Indication de M. L. Noël) reprendre à Paris leur activité ; s'ils ont un uniforme, sortir en uniforme. Cependant éviter les rassemblements qui dépassent la sortie normale, l'effectif de l'unité (Troupe). Dans les départements demander au Préfet si les autorités allemandes ont interdit ou limité le droit de réunion. Si non, marcher sans rien demander, jusqu'à ordre contraire. Ne pas demander de permissions et ne s'adresser qu'aux autorités françaises. Si oui, demander au Préfet de faire autoriser tel ou tel groupement et avoir toujours ces papiers en règle. Moyens d'action : pas de journaux (cependant...) pas de publications, pas de T.S.F. Régime des « imprimés » suspendu (au point de vue postal) ; rien que des lettres ou des périodiques. Ceux de France libre ne peuvent venir en France occupée ; mais l'inverse est tout à fait possible. Recommandation d'avoir une double direction, pour les deux zones de la France, et de ne pas faire (ou laisser) filer en zone libre les dirigeants, qui ne seraient pas sûrs d'en revenir. Un bureau du Ministère de la Jeunesse sera installé 18, rue de Tilsit, au 2e, dont le but sera de renseigner, de procurer des laisser-passer pour les dirigeants des œuvres, de recevoir toutes les demandes. Il nous lit la liste des institutions convoquées, les U.C.J.G. y sont ; non les U.C.J.F. Les E.I. n'y sont pas. En qualité de président du B.I.F., je demande (en aparté) pourquoi. Il me répond que c'est fortuit, qu'il a causé avec eux à Vichy, qu'il n'y a pas de volonté antisémite...

La fin de l'après-midi prise par des visites. Trois jeunes femmes israélites de Hongrie, qui veulent être baptisées. Je leur dis que le baptême est un acte religieux, qu'elles ne peuvent pas se faire baptiser pour des raisons qui n'ont rien de religieux. — « C'est par hasard qu'on est juif ou protestant. — Non, c'est par hasard qu'on naît dans une maison ou une autre, mais être protestant, ce n'est pas répondre à un hasard, c'est avoir certaines convictions, une certaine foi. » Visiblement elles ne comprennent pas. L'une d'elles m'émeut profondément par son accent dramatique : « Je suis enceinte, je ne veux pas que cet enfant soit persécuté... (quelle illustration de la prédestination : "dès le sein de sa mère''...). Les Français eux-mêmes ne savent pas ce que c'est que la défaite de la France : le seul pays au monde où personne ne vous demande : de quelle race êtes-vous ? de quelle religion êtes-vous ? le seul qui nous ait toujours accueillis. Il y a de mauvais Français, qui souhaitent la victoire de l'Allemagne ; ce sont eux qui nous ont mis dans le malheur. » Elle sanglote éperdument ; les deux autres pleurent en silence. J'avoue que je suis troublé jusqu'au fond de l'âme. Mais, s'il faut sauvegarder la dignité de l’Évangile devant l'Allemand, il faut aussi la sauvegarder devant ces « adhésions »-là. Il y a là une réalité que nous n'avons pas le droit de sacrifier, car elle n'est pas à nous. Comme je lui témoigne une sympathie affectueuse, sur la porte, elle s'arrête d'un air suppliant : « Alors ? c'est impossible ? Ce n'est pas la peine de revenir ? — Madame, si vous revenez, vous trouverez toujours un ami pour vous recevoir, mais il ne faut pas me demander l'impossible. » Elles s'en vont. Et dire qu'elles me remercient ! A moi, je me trouve dur, et je doute un instant que j'aie raison et que j'obéisse à autre chose qu'une espèce de fanatisme...


Vendredi 2 août. (...) le soir dîner chez les X... Madame qui n'est ni française ni protestante d'origine, parle de ses impressions de l'Oratoire, de la paix qu'elle y trouve, avec des mots naïfs et maladroits, qui émeuvent parce qu'on n'a jamais entendu parler ainsi des choses religieuses.


Samedi 3 août. Mauvaise préparation d'un sermon sur « les jours sont mauvais ». L'après-midi réunion à l'Oratoire des Suisses de Paris, pour un culte à l'occasion de leur fête nationale, d'ordinaire présentée comme une chose joyeuse. Cette année ils ont voulu la remplacer par un service religieux. L'Oratoire plein, très bonne prédication de Javet, le seul pasteur suisse à Paris. Privilège d'un peuple qui peut lire en chaire sans que ça détonne, l'acte constitutif de son premier gouvernement.


Dimanche 4 août. Journée d'extrême fatigue. Je crois qu'il est heureux que le régime des trois cultes se termine, car maintenant je suis fatigué, ça me pèse. Aujourd'hui en sortant de Sainte-Marie, j'étais déjà fatigué ; à la sortie de l'Oratoire j'ai refusé à M. X... d'aller déjeuner avec eux, tant j'étais las. Et la côte de Belleville a été une épreuve pour moi. 


Lundi 5 août. Première rencontre au Comité des Missions. Dans le désastre actuel et la désorganisation, il rentre encore plusieurs milliers de francs par jour ! Et on n'a pas parlé une fois des Missions, ni dans les journaux — et pour cause ! — ni en chaire de façon générale. Les gens sont chics.

(...) Hier soir tard (à réunion) appris un tas de choses curieuses sur les « Compagnons de France (56) » et les projets du fameux « ministère de la jeunesse ». Appris surtout que Dhavernas nous a fait un récit « ad usum Delphini occupati » des travaux et entretiens de Vichy. On continue à nous passer la vérité (si on peut dire) au compte-gouttes. Il était pourtant bien simple de nous dire : « En zone occupée, nous ne pouvons lancer ce mouvement mais voici ce que nous voulons faire. » De même quand je demande pourquoi on n'a pas convoqué les E.I. et qu'on me donne tous les apaisements possibles ; il n'est pas vrai qu'il n'y ait pas d'antisémitisme dans le gouvernement.

Réunion chez de Félice (57). On parle longuement des questions de jeunesse ; des baptêmes d'Israélites pour lesquels nous sommes sollicités journellement. Je trouve que les collègues exagèrent la confiance : « Il faut que nous fassions tous la même chose ; dites nous quelle est votre attitude et nous nous y conformerons. » Pour les adultes, extrême prudence et même abstention pour la durée de l'occupation ; pour les enfants prudence aussi et respect scrupuleux des règles... qui ne sont pas toujours respectées : parrain et marraine protestants connus, etc. Pannier nous raconte sa visite au camp de Drancy (58), son culte, avec des hommes qui chantent à pleine voix ; les études bibliques quotidiennes organisées par Voelkel (59), avec 30 ou 40 présents, leurs demandes de livres religieux...


Mardi 6 août. Ce soir, 1re rencontre de chefs et cheftaines E.U. salle Ad.-Monod (60). A ma grande surprise, nous sommes plus de 60. Il est grand temps que Joussellin arrive (61). Je sais bien que... « personne ne passe » mais cette semaine (depuis jeudi) sont arrivés J.-P. Benoit, Schaller, Berton, Barlet (62), tous ceux qui veulent « bien » rentrer. Espérons qu'il ne tardera pas trop. Il semble y avoir beaucoup d'entrain et de bonne volonté chez les chefs et je pense que tout va repartir. Marquer va remplir les fonctions de commissaire régional (63) et j'attends beaucoup de lui ; c'est vraiment un type très chic. Je suis soulagé de penser que les chefs auront maintenant quelqu'un à qui s'adresser, et ne seront plus livrés à eux-mêmes. « L'exécution » de X... que j'ai suspendu pour avoir publié un entrefilet sans me le montrer, les fera tenir tranquilles. Je leur ai d'ailleurs expliqué que les choses sont trop complexes actuellement pour que l'on se rende compte exactement de la portée d'une insertion (l'entrefilet d'X... adressait les E.U. au Service social allemand installé pour faire concurrence au nôtre et le saboter).

Car l'attitude des Allemands est un chef-d'œuvre d'hypocrisie : ils installent la N.S.W. (National socialistische Wohltat) avec assistantes sociales, etc. ; ils distribuent des « soupes » abondantes, avec viande à tous les repas, c'est bien, ça ! c'est généreux ! Seulement le samedi ils se font rembourser les frais de la semaine par la mairie de l'arrondissement. Mais on ne peut dire cela dans aucun journal. Et dans les milieux populaires on entend comparer la soupe allemande et la soupe française !


Mercredi 7 août. Visite de M. Gustave Monod (64), qui me parle avec amertume et non sans dédain, du nouveau gouvernement. Les projets pour la jeunesse lui paraissent une tentative pure et simple de main mise du catholicisme sur la jeunesse ; et il est sûr que les S.D.F. ont fortement pris la barre et ne la lâcheront pas facilement. Je lui parle sans aucun ménagement de la politique des représentants E.D.F. au B.I.F. Il convient qu'ils sont faibles. — « C'est vous qui m'apprenez tout ce qu'on a dit d'intéressant dans la réunion Dhavernas. » Quand je lui dis que je ne suis pas parvenu à comprendre la politique de leur C.D. (65), il me répond : « Vous ne risquez pas de la com prendre, ils n'en ont point. » J'apprends que ce renforcement du B.I.F. dont K. et P. nous ont parlé ne répond pas du tout aux décisions du C. D., ce sont eux qui ont inventé ça. Je sens un peu chez lui, avec le courage et la clairvoyance en plus, cette peur du catholicisme qui est si forte dans les milieux « laïques ». Le Directeur de l'Instruction primaire a été révoqué et remplacé par un catholique militant. Il a peur de fournir des cadres aux « Compagnons de France » ; il voudrait que la « clientèle » de chaque mouvement scout soit délimitée, ce qui me paraît impossible et peu désirable. J'ai été heureux de le voir et de confirmer certaines impressions, d'apprendre aussi un certain nombre de choses importantes.


Jeudi 8 août. Beaucoup de pasteurs sont rentrés, ceux qui veulent « bien » : Berton, Benoit, Schaller ; un peu troublé dans ma conversation avec X... par une pointe très nette « anti-Bœgner » : — « Vous croyez qu'il doit continuer à être notre chef ? — Mais évidemment ; personne ne sera plus discipliné que moi à son égard ; ce n'est pas le moment de briser nos valeurs ; il n'y en a pas tant ! et personne ne ferait ce qu'il fait. » Il paraît hésitant.


Samedi 10 août. Le soir [travaillé] un sermon d'énergie, contre la lâcheté et la peur. Il faut un tonique à nos pauvres gens écrasés. « Que tes yeux regardent en face. » Tout le monde biaise ; allons droit au but et parlons sans détour.


Dimanche 11 août. Dixième dimanche de ma série à l'Oratoire. C'est une bonne chose de prêcher ainsi tous les dimanches ; ça crée, surtout dans les circonstances actuelles, une intimité précieuse avec la paroisse.

Si Vidal arrive... et mon ordre de mission, je pourrai partir dans une dizaine de jours ; ça me semblera drôle de ne plus être sur la brèche ; mais je suis tout de même trop à bout de nerfs. J'ai peur de perdre mon sang-froid et de faire une bêtise ; il vaut mieux que je parte.


Lundi 12 août. (...) Assez surpris d'apprendre qu'à Vichy on a tout bousculé (au point de vue scoutisme). Effort pour m'abstraire des préoccupations de personnes ; impossible de ne pas avoir un peu d'amertume à constater que tout s'est passé exactement comme si je n'existais pas. Président du mouvement, je n'ai été consulté sur rien ni même mis au courant de rien ; président du B.I.F. j'apprends indirectement que le B.I.F. a été transporté à Vichy, et qu'on a offert la présidence au Général Lafont (66) : — « Et Paris ? — A Paris on pourra avoir une succursale du B.I.F., mais subordonnée à celui de Vichy. — Et qui a décidé ça ? — Ceux qui étaient à Vichy. — Et si ceux qui sont à Paris décidaient le contraire, qu'est-ce qui arriverait ? » Joussellin visiblement interloqué par cette question.


Mercredi 14 août. À deux mois de distance heure pour heure, deuxième conversation avec Mgr Beaussart, évêque auxiliaire... Il m'accueille très cordialement, et me parle avec complaisance de ses conversations avec les officiers de la Gestapo qui sont venus perquisitionner chez lui. Il insiste sur leur animosité envers le Cardinal Verdier (67), sur le fait qu'il n'en est pas de même pour Mgr Suhard et pour lui. Il me déclare qu'au dernier voyage du Cardinal en Pologne, lui-même lui avait déconseillé de s'arrêter à Prague mais le Cardinal avait voulu, par reconnaissance pour l'accueil qu'il y avait reçu. Il a l'air tout content d'étaler son bon-garçonisme avec les policiers, et parlerait indéfiniment si je ne l'avais pas coupé. Je lui dis où nous en sommes, au point de vue perquisitions.

J'ai quelque peine à lui faire quitter ce sujet pour en venir à l'objet véritable de ma visite : la question des prisonniers. Il s'y intéresse évidemment, mais sans ombre d'émotion ni d'indignation. Il me déclare aussitôt : « Ce sont des brutes. » Ça contraste. Il ne se refuse pas à un examen de la question, en parlera au Cardinal ; peut être fera-t-on une démarche commune ; mais si on y va de ce pied, on ne fera pas grande impression. Ça ne vibre pas, au moins d'une façon visible, et donc communicable (68).


Jeudi 15 août. Nouvelle visite de l'Aumônier Trepte ; nouvelle demande, cette fois pour le Saint-Esprit. — « Pourquoi ne restez-vous pas à l’Étoile ? — C'est trop excentrique. » En fait il a eu une déception. Il avait déclaré que 750 places ce n'était peut-être pas assez, et il a eu 150 personnes. Il sera plus près du Cercle militaire qu'il veut inviter spécialement. Mais le hic c'est qu'il veut faire son culte non à 9 heures mais à 9 1/2. Il sait très bien que cela dérangera... Je propose 9 1/4, il refuse. Alors je lui plante les yeux dans les yeux et je lui demande : « — Et si je déclare que c'est impossible, qu'est-ce qui arrivera ? — Alors je vous laisserai en présence de l'autorité militaire et je me retirerai. Comme pasteur, mon but est d'arriver à une entente ; si j'échoue, je laisse la place. « Menace polie, mais menace. Il faut une réponse samedi matin. Je réponds que je vais demander l'avis du « presbyterium », et que je transmettrai la réponse.

Nous parlons ensuite de la lettre de Pannier : je lui dis que je vais peut-être m'absenter, qu'il devra alors s'adresser à Pannier. Comme je prononce le mot de repos, il me dit : « En effet vous êtes pâle... — Oh ! M. l'Aumônier, derrière ma pâleur, il y a autre chose que de la fatigue, il y a la douleur devant le sort qui est fait à nos prisonniers, ils n'ont ni lettres ni nourriture... » Ma voix tremble et je sens que je vais perdre mon sang-froid ; je tourne court. « Vos autorités supérieures n'en tiennent aucun compte... » Il entre dans de longues explications, qu'aussitôt la répartition achevée, il y aura un règlement commun pour tous les camps, qu'il sera appelé à y collaborer, qu'il y veillera. Il veut être personnellement aimable, il s'informe de mon ordre de mission, s'offre à me faciliter la signature.


Vendredi 16 août. Retour de Vidal. Me voilà donc libéré. Je dépose ma demande de permis ou plutôt « de mission » ; et je me demande si elle sera signée par la Kommandantur. Étrange serrement de cœur à quitter — peut-être — tant de choses que j'ai tenues en mains pendant ces deux mois, et à quitter un Paris qui a besoin de tous ses serviteurs. Joie d'aller revoir tous mes chéris (...) Mais il m'en coûte terriblement de quitter Paris. Cependant il le faut ; je n'ai plus la parfaite maîtrise de moi qui m'est nécessaire. Il faut y parer. Peut-être quelques jours de détente vont-ils me reposer et me refaire un caractère plus « sortable ».


Samedi 17 août. Journée de dispersion et d'extrême fatigue ; je rentre à 20h passés, me mets à 21h à mon sermon qui n'est pas commencé. Heureusement je sais ce que je veux dire du commencement à la fin, mais en ce moment, je ne tiens pas à improviser.


Dimanche 18 août. (...) Au moment où j'allais monter en chaire Mme X... se précipite dans la sacristie avec une figure à l'envers : « M. le pasteur, il y a des soldats allemands dans le temple, j'ai tenu à vous prévenir. » Eh ! bien, ils tombent bien ! Je prêchais sur « Nous sommes pressés de toutes parts, mais non accablés ; sans repos, mais non sans espérance, etc. » Cependant je disais sur la France certaines choses sévères que je ne tenais pas à glisser dans l'oreille des Allemands, j'ai glissé un peu plus vite. Je suis toujours étonné quand on me parle de mon « courage », ou quand on me dit comme X... ce matin : « On est soulagé de vous voir partir quelque temps, car vous finirez par vous faire boucler. » Qu'est-ce qu'il faut donc faire pour être « prudent » ? « Ein weiser und kluger Mann » [Un homme sage et intelligent], comme Suhard ? Cela mesure la platitude et l'écrasement auquel on en est généralement venu. Le Cardinal Mercier y allait autrement fort (69), et il était sûr d'être espionné ; alors que j'ai la quasi-certitude que personne ne s'occupe de moi ! Alors le courage est maigre.


J'arrête ici ce journal, ou plutôt ce memorandum, car il n'y a rien de personnel. [...] J'ai tenu à fixer ici quelques souvenirs, quelques attitudes qui seront peut-être jugées sévèrement par d'autres et par moi-même quand je serai revenu à mon état normal — parce que la France aussi y sera revenue. Mais ceux qui auront été dans la fournaise, qui auront vu la veulerie générale et qui auront subi la pression des circonstances et de l'atmosphère comprendront qu'il fallait se raidir si on ne voulait pas être courbé : et il ne faut jamais se courber que devant Dieu. C'est le mot d'ordre que j'ai voulu garder, et je demande à Dieu de me le faire garder encore, et servir ainsi la vérité dans la charité.


(55) Dhavernas Henry (né en 1912), inspecteur des finances, ancien commissaire général des Scouts de France, fondateur du mouvement « Compagnons de France »

(56) « Compagnons de France » : du 1er au 4 août vient d'avoir lieu dans la Forêt de Randan, dans les environs de Vichy, un rassemblement de 46 dirigeants des mouvements de jeunesse existants pour que ceux-ci participent à l'encadrement de ce nouveau mouvement.

(57) Philippe de Félice (1880-1964), professeur à la Faculté de Théologie, pasteur à Pentemont (avec Albert Dartigue).

Si la question juive est réellement posée dès avant le 1e août en zone occupée, il faut attendre le 3 octobre la promulgation du 1e statut des Juifs par le gouvernement de Vichy pour que quelques chrétiens de la zone sud ouvrent les yeux sur la réalité de l'antisémitisme tel qu'il est voulu par l’État français.

(58) Drancy (camp de), (Seine-Saint-Denis) : camp de militaires français prisonniers, puis de 1941 à 1944 camp d'internement installé par les Allemands qui compta jusqu'à 10 000 détenus, juifs pour la plupart. Ceux-ci étaient transférés de là en convoi vers les camps d'extermination allemands.

(59) Il s'agit, en fait, de René Voeltzel (né en 1912), alors attaché à la Société Peugeot. Il sera plus tard directeur de l'Institut de Glay, et pasteur, puis professeur honoraire à la Faculté de Théologie protestante de l'Université de Strasbourg.

(60) La salle Adolphe-Monod se trouve dans la Maison de paroisse de l'Oratoire, au 2e étage du 4 rue de l'Oratoire.

(61) Joussellin Jean (1904-1980), pasteur, commissaire national adjoint des E.U. en novembre 1938 ; il est nommé commissaire national intérimaire le jour de la mobilisation (2 septembre 1939) ; au cours d'une réunion de l'équipe nationale à Toulouse, en juillet 1940, il est décidé que Jean Joussellin retournerait à Paris prendre la direction du mouvement en Zone nord, et que Jean Gastambide resterait dans la Zone sud. En fin juillet, ce dernier s'installe à Vichy.

(62) Benoit Jean-Paul (1898-1975), pasteur au Foyer de Belleville ; Schaller René (1906-1981), de nationalité suisse, pasteur, secrétaire général du Foyer de Belleville ; Berton Jean, voir plus haut note 30 ; Barlet Henri (1883-1950), pasteur à Béthanie.

(63) Marquer Paul (1913-1974), étudiant en théologie, pasteur à Croix Roubaix de 1941 à 1947.

(64) Monod Gustave (1885-1968), Inspecteur de l'Académie de Paris en 1940 ; a donné sa démission en 1941 pour protester contre l'application des lois antisémites ; à la Libération a été nommé Directeur de l'Enseignement secondaire. Apporte son aide en 1941 au petit groupe de résistants qui créent Défense de la France et fournit des documents au journal clandestin l'Université libre (Histoire générale de la Presse française, t. 4, p. 114 et 128). En 1940, vice-président des E.D.F., puis président en 1945.

(65) C.D. : Comité Directeur.

(66) Lafont Michel (1874-1961), général en retraite, rappelé au service actif en 1940 comme gouverneur militaire de Bordeaux (de mai à juillet). Chef scout des S.D.F., porté à la présidence du B.I.F. au cours d'une réunion tenue le 5 août à Vichy. Chef du « Scoutisme français » à partir du camp de l'Oradou, du 24 au 26 septembre 1940. Le Scoutisme français prend à cette date la suite du B.I.F. (voir note 44). André Basdevant, E. D. F., est secrétaire général du S.F. de septembre 1940 à fin 1944. À la Libération, devient Inspecteur général de la Jeunesse.

(67) Verdier Jean (1864-avril 1940), archevêque de Paris et cardinal en 1929.

(68) Dans le rapport qu'il présente en octobre 1945 à l'Assemblée générale du Protestantisme français à Nîmes, le pasteur Bertrand déclare : « J'ai le regret d'ajouter que plusieurs fois, à l'occasion de la situation faite à nos prisonniers, à l'occasion de l'interdiction du scoutisme, à l'occasion des sévices exercés contre les Juifs, j'ai demandé aux autorités de l’Église romaine d'entreprendre, d'accord avec nous, auprès des autorités d'occupation, des démarches dont j'offrais d'ailleurs de leur laisser prendre l'initiative aussi bien que déterminer la forme ; j'ai toujours reçu auprès de ces prélats un accueil d'une parfaite courtoisie et bienveillance, mais aussi un refus très net de s'opposer en quoi que ce soit aux interventions des maîtres de l'heure. » (Les Églises protestantes pendant la guerre..., p. 55.)