Paroles d'un Vivant [cliquer]

Paroles d'un Vivant

Six méditations du Pasteur Emile Guiraud
et Services In memoriam
Célébrés le 16 septembre et le 16 octobre 1937 à l'Oratoire du Louvre

Table des matières :

Avant-propos
Méditations
I. La joie
II. Avec Dieu
III. Chez Lui
IV. Fleurir
V. La prière
VI. L'âme
In Memoriam
Prière par le pasteur G. Vidal
Service funèbre par le pasteur A-N. Bertrand
Service commémoratif célébré à l'Oratoire du Louvre

Pasteur Emile Giraud

Avant-propos

Le 14 septembre 1937 le pasteur Emile Guiraud était rappelé à Dieu.
Mais son ministère dans l'église de l'oratoire du Louvre n'a pas cessé pour cela d'être une vivante réalité. Son esprit, dans lequel l'église avait reconnu d'emblée son âme la meilleure, affirme spontanément la permanence de son action. Par sa valeur propre, par sa soumission à l'esprit du sauveur, il demeure, il travaille, il poursuit son œuvre constructive. Cependant, il a paru possible de prolonger et d'élargir cette action, en faisant entendre à nouveau la voix de ce vivant. Pour ceux qu'il a nourris du pain de vie pendant son ministère terrestre, pour ceux qui voudraient entrer demain dans le cercle de son rayonnement, l'église de l'oratoire a préparé avec amour le livre qu'elle offre aujourd'hui à ses fidèles.
Les pages en sont toutes baignées de lumière Et de paix. La méditation ardente du prédicateur nous y est livrée telle qu'elle a jailli de son cœur, sans retouche ni correction, comme un message de la vie éternelle ; et la même foi en la même vie éclaire et transfigure la douleur qui s'exprime dans l'hommage de ses collègues et de ses frères.
Aussi ne voulons-nous ici d'autre avant-propos que ces quelques lignes trouvées dans les papiers du pasteur :
Tout ce qui a été dit sur la mort et la vie future, je le donne tranquillement pour cette parole du christ : « je remets mon esprit entre tes mains. »
Je ne sais pas, mais tu es là, fidèle gardien ;
Tu m'as relevé quand je tombais dans la poussière ;
Tu m'as ramené quand j'allais m'égarant ;
Tu m'as fait vivre quand je me détruisais moi-même ;
Tu ne m'abandonneras pas quand je ne serai plus rien sur terre.
Mon cœur qui a souffert, mon âme qui a cherché, ma conscience qui a lutté, monteront vers l'invisible.
De cette ascension dans la lumière, ce petit volume voudrait être l'humble témoin.

La joie

Premier sermon prêché à l' Oratoire du Louvre
11 décembre 1932

Garde-moi, ô dieu ! Car je cherche en toi mon refuge. Je dis à l'Eternel : tu es mon seigneur,
Tu es mon souverain bien.
Je bénis l'Eternel, mon conseiller,
La nuit même, mon cœur m'exhorte ;
J'ai constamment l'Eternel sous mes yeux,
Quand il est à ma droite, je ne chancelle pas.
Aussi mon cœur est dans la joie, mon esprit dans
[l'allégresse, et mon corps repose en sécurité.
Car tu ne livreras pas mon âme au séjour des morts,
Tu ne permettras pas que celui qui t'aime voie la
[tombe. Tu me feras connaître le sentier de la vie ;
Il y a d'abondantes joies devant ta face,
Des délices éternelles à ta droite.
Psaume XVI.


Nous ne donnons aucun sujet de scandale en quoi que ce soit, afin que notre ministère ne soit l'objet d'aucun blâme. Nous nous rendons recommandable sous tous les rapports, comme le doivent  les ministres de dieu, par une grande patience dans les afflictions, dans la détresse, dans les extrêmes misères, sous les coups, dans les prisons, dans les émeutes, dans les fatigues, dans les veilles, dans les jeûnes; par la pureté, par la science, par la longanimité, par la bonté, par un esprit saint, par une charité sincère, par la parole de vérité, par la puissance de dieu ; maniant de la main droite et de la main gauche les armes de la justice ; tantôt honoré, tantôt méprisé, tantôt considéré, tantôt diffamé, tenu pour imposteur, bien que véridique, pour inconnu, quoique bien connu, pour mourant, et voilà que nous vivons, pour châtié, et pourtant nous ne sommes pas mis à mort, pour triste, nous qui sommes toujours joyeux, pour n'ayant rien, nous qui possédons tout.
II Corinthiens VI 3-10.


Réjouissez-vous toujours dans le seigneur ; je vous le répète : réjouissez-vous.
Philippiens IV. 4.


Vous serez dans la douleur, mais votre douleur sera changée en joie. Personne ne vous ravira votre joie. Jean XVI, 20.

Ma joie qui est parfaite. Jean III, 29.

L'Eternel sera vu à votre joie. Ésaïe 66, 5.

Dans ces paroles bibliques que nous venons de rassembler en une gerbe, discernez, mes frères, le surprenant visage de la joie.
Elle n'est pas la compagne de ceux qu'on appelle les heureux, les satisfaits enfouis au creux d'un bien-être : elle est née dans la douleur et de la douleur. Elle n'est pas une émotion fugitive, un rayon de lumière si vite effacé par les nuées ; elle ne peut être ni brisée ni ternie ; rien, personne ne saurait la ravir. Au travers des heures obscures, des tempêtes et des nuits, elle demeure sans hésitations et sans ombre de crainte : elle est parfaite ; et devant les appréhensions de l'avenir elle s'affirme paisible et sûre : elle porte en elle le visage de l'Éternel. A quelle hauteur nous soulèvent ces paroles ! quelle indicible et surhumaine lumière palpite pour nous dans ce mot : la Joie !

La Joie donc, et non pas le rire ou la gaieté, ces excitations, ces griseries passagères qui masquent si souvent des vies secrètement désemparées ; non pas encore le contentement du sage, ce grand vaincu qui a replié ses élans et mis en berne ses rêves et ses aspirations, demandant le moins possible à la vie pour ne pas en essuyer les douloureux refus ;... et pas même le bonheur ! Ce fragile bonheur, suspendu à ces fils si ténus de notre santé, de la faveur des hommes ou des événements, ces grands rochers parfois soudain dressés devant nous et contre qui viennent se briser nos plus humbles projets, nos plus légitimes espérances ; même pas le bonheur, dont nos cœurs sont pleins de débris.
Non ! pas ces imitations, pas ces pénombres où nos cœurs vacillent et tremblent toujours, mais la pleine clarté souveraine où nos cœurs sont sûrs : la Joie !

Frères, si nous pouvions seulement l'entrevoir, si nous pouvions pressentir quelque chose de son secret ! Oui, même si nous ne devons pas encore recevoir la Joie, si nos âmes ne sont pas encore prêtes à l'accueillir... de l'avoir aperçue, d'avoir vu passer au milieu de nous son visage lumineux, de savoir qu'elle existe, réelle, la Joie, et qu'elle est possible, et qu'elle est même tendue à nos vies... cela suffirait, me semble-t-il, pour que nous regardions déjà nos misères d'un cœur plus vaillant, avec un secret élan de victoire. Même enfoncés dans la nuit, d'avoir entrevu la lumière nous serions soulevés par l'espoir et peut-être même déjà secrètement apaisés.
Vers le pays de la Joie, allons donc ensemble sous la conduite de l'Evangile.
L'Évangile ? Mais est-il bien le guide qualifié pour nous conduire à la Joie ?
Mais l'Evangile, c'est en définitive une vie la plus dépouillée et la plus accablée qui se puisse concevoir ; la vie de l'Homme des douleurs, vie commencée dans le dénuement, poursuivie dans la peine, la souffrance, les si lourdes incompréhensions spirituelles, vie qui agonise enfin sur une Croix. Est-ce donc là un chemin qui conduise à la Joie ?

Et ce n'est pas seulement le héros des Évangiles qui est ainsi tout frappé par la douleur ; tous ceux qui se sont fiés à lui et qui l'ont suivi portent des visages où la souffrance a laissé les plus profondes blessures et même des blessures jusqu'alors inconnues. Et, bien plus, ce Christ à qui nous voudrions nous confier pour qu'il nous conduise à la Joie, voici qu'il nous entraîne vers des troubles, des angoisses indicibles : Comme s'il voulait nous priver de tout repos et allumer en nous un feu qui dévore, quelle insistance il met à nous entretenir de ce qui est bien fait pour nous désespérer : la mort. Il en scrute les terreurs, il en évoque les effrois et toujours, à la fin de toute vie, il dessine cet immuable horizon, cette accablante certitude : mourir. Ajoutant encore à cette intime torture, il suscite en nous ce sentiment douloureux qui fait crier de détresse : notre faillite intérieure, ce dégoût de soi qui s'appelle le sentiment du péché. Quel étrange prélude pour nous préparer à posséder la Joie ! Mais ce n'est pas fini : quand il nous a ainsi tout courbés et brisés, l'Evangile nous jette dans le monde en nous disant : avec vos cœurs que j'ai rendus sensibles, avec vos consciences que j'ai affinées, avec toute cette délicatesse spirituelle que vous avez acquise à mon contact, allez maintenant avec votre vie offerte, allez au milieu des hommes, des coups, des rudesses, des violences, des incompréhensions ; allez, votre lot est de souffrir, d'exceptionnellement souffrir, puisqu'en vos cœurs ouverts vont se répercuter les plus secrètes angoisses des hommes.

En vérité l'Evangile est bien le guide le plus qualifié pour nous entraîner loin du calme, de la sérénité, de la Joie, puisqu'il nous attache pareillement à la douleur.
Et pourtant l'Evangile conduit à la Joie. S'il parle d'abord de la souffrance, s'il la scrute si profondément, jusque dans ses profonds battements, c'est qu'il est loyal, lui, l'Evangile, c'est qu'il ne veut pas nous donner une petite fausse joie qui jetterait un voile sur nos détresses. S'il veut illuminer la vie, lui, l'Evangile du fervent amour, il ne se contente pas de clartés et de sourires de surface. C'est que dans la vie il y a le .péché, il y a la douleur, il y a la mort, et on aura beau fermer les yeux sur eux, tant que ces trois réalités qui brûlent en sous-sol n'auront pas été vaincues, on mentira, on pourra parler d'ivresses, d'excitations, mais on ne pourra pas parler de la Joie.

L'Evangile veut apprendre à l'homme le cantique de la Joie. Et il ne veut pas d'une petite berceuse gracieuse et apaisante pour les âmes superficielles et faciles; il veut que son cantique monte des abîmes, de là même où on n'entend que des pleurs, des De Profundis et parfois même rien, plus rien, pas même un cri qui appelle.
Et si là, de l'abîme, des voix montent et chantent trois fois : « Heureux ! je suis le délabré intérieur que le pardon a ressuscité, — Heureux ! je suis le douloureux qui a vu sa douleur devenir un sillon de vie infinie, — Heureux ! je suis le mourant qui ne redoute plus la mort mais qui l'acclame »... alors, oui, nous aurons entendu le cantique de la Joie, le véritable, le seul, le cantique de la Joie qui est parfaite.
Et c'est pourquoi, dès ses premières paroles, le Christ a proclamé l'invraisemblable promesse, l'extraordinaire conquête, qui ne sont des paradoxes que pour ceux qui ignorent décidément la vie : Heureux ceux qui pleurent, Heureux les pauvres en esprit qui connaissent leur misère intérieure, Heureux les persécutés précipités dans la mort. C'est à ces détresses, à ces abîmes que le Christ veut faire connaître et chanter la Joie.
Et alors le monde saura ce que c'est que le miracle de la Joie.

Le Christ a-t-il réussi ? Les abîmes ont-ils chanté ? Oh ! l'hymne invraisemblable qui commence là-bas en Galilée au contact de Jésus et au travers des générations se continue jusqu'au milieu de nous. Comment l'exprimer ?
Au bord du lac où le Seigneur ressuscité retrouve les siens, c'est l'apôtre Pierre tout courbé, anéanti sous l'écrasement de sa faute : il a renié son Maître. Auprès du vainqueur de la mort, les jours sombres sont à jamais passés, le Christ est là dans la gloire de la vie de l'Esprit et l'apôtre assiste à cette heure. Oui ;... mais il a renié son Maître. C'est la victoire, dans ce Christ lumineux, c'est la présence évidente de Dieu, c'est la vie humaine gonflée d'espoirs infinis. Mais il n'y ,a pas de lumière, pas d'espoir pour Pierre : il a renié son Maître. Renié ! Effacer cela, ôter du cœur cette brûlure. « Simon, fils de Jonas, m'aimes-tu ?... Pais mes brebis. » Au cœur de Simon c'est comme un soleil qui afflue ; un flot de clarté l'envahit : la Joie. La Joie du pardon.

Dans la chambre où depuis des années déjà la maladie la paralyse, une jeune fille aux grands yeux sourit à ses visiteurs. Quelle pauvre vie ! alors que la jeunesse lui offrait ses enchantements et ses découvertes. e Mais non, je suis parfaitement heureuse. J'ai compris que moi qui souffre je pouvais mieux que tant d'autres comprendre les douloureux, bien les aimer et les aider. Je leur écris, je les reçois, je les raffermis, je place à leurs fronts une clarté ; ... et en voyant que ma souffrance, loin de me tenir à l'écart de la vie, me permet d'y travailler avec l'aide de Dieu à ces profondeurs qu'il est si rare de pouvoir atteindre, je suis heureuse et je bénis ma souffrance, je bénis Dieu. En vérité, il faut être joyeux », disait Adèle Kamm. La douleur qui se sait définitive ici-bas, qui se croyait emmurée, stérile, condamnée à se replier sur elle-même, et qui voit s'ouvrir devant elle le plus profond, le plus passionnant des sillons de la terre offert à son labeur. La souffrance qui fait vivre, créatrice de courage et d'élans : la Joie. La Joie aux grands yeux.

Et, enfin, dans un cachot romain, certain de son supplice pour avoir annoncé Christ, saint Paul écrit : la mort elle-même ne peut nous séparer de l'amour de Dieu manifesté en Jésus-Christ. — Oh ! m'en aller pour être avec Christ ! Nous ne sommes pas seulement vainqueurs, nous sommes plus que vainqueurs. Plus que vainqueurs ! entendez ce superlatif, cet excès qui déborde ; il ne dit pas seulement le courage ou même la confiance devant le tombeau, il exprime la Joie ! la Joie qui ne résiste pas seulement à la mort niais qui s'en nourrit. En vérité, Philippiens, réjouissez-vous avec moi.

Et cette joie, Frères, ne l'avez-vous jamais entrevue et comme goûtée ? Dans vos cœurs il y avait une grande épouvante, un anéantissement, parce que la mort avait frappé à côté de vous. Mais un jour, après quelle méditation, quelle prière, ou seulement quel recueillement dans vos souvenirs, par quel mystérieux secours qui répondait à vos larmes, vous avez eu pour un court instant que vous ne pourrez plus oublier, vous avez eu la certitude intime, absolue comme une évidence, que la mort ne pouvait que nous remettre plus complètement aux mains de Dieu, que les disparus sont entrés plus profondément que nous dans la vie ; et peut-être même avez-vous senti comme un invisible et tout proche regard se pencher sur vous. Alors quelle joie vous a soulevés ! Tous les bonheurs que vous aviez éprouvés, tous les événements favorables qui avaient éclairé votre vie, rien, rien ne pouvait approcher de cette plénitude d'allégresse, de cette illumination intérieure. Alors vous étiez heureux, heureux sans limites comme si vous aviez abordé à un monde nouveau, heureux jusqu'aux larmes, jusqu'à aimer votre solitude, votre dépouillement, votre douleur où venait de vous effleurer ce qu'aucune réalité de la terre ne saurait donner : le visage de l'Éternité.

Et toutes ces joies, ou plutôt cette Joie, car c'est la même qui apparaît sous des aspects différents, cette Joie n'a rien reçu de la terre, rien de nous-mêmes, si dépouillés, rien des hommes pauvres et chancelants comme nous ; et pourtant elle est là, elle porte dans ses yeux quelque chose de surhumain, quelque chose comme un regard de ressuscité.

C'est que la Joie est véritablement une résurrection. Pour la connaître il faut en quelque manière mourir, perdre le visible et l'éphémère pour être saisi par l'invisible et l'éternel. C'est peut-être, disons-le en tremblant, quand nos sécurités et nos bonheurs sont morts que la Joie, cette Ressuscitée de Dieu, apparaît.

Quel prodigieux message, Frères, nous rassemble aujourd'hui ! Vous tous les douloureux, les moralement accablés, les tenaillés par la douleur, les désolés par la mort, vous êtes les prédestinés des Béatitudes, la terre où s'accomplissent les grands miracles de Dieu, comme le désert qui sera rempli de sources ; et parmi les forces et les beautés d'une Eglise conquérante, mieux encore que les clairs enthousiasmes des jeunes qui brûlent d'aller à la conquête pour Christ, vous, les combattants au cœur balafré, vous êtes, vous constituez le plus vivant de l'Église : l'Eglise aux profondes angoisses sociales, car elle sait ce que c'est que souffrir, l'Eglise des grands accueils à toutes les détresses, l'Eglise qui sait comprendre, qui peut comprendre et qui n'exclut personne, la rayonnante Eglise qui ne connaît plus, ne peut plus connaître d'anathèmes, l'Eglise de la vie, de la Joie en Christ.

Un des plus grands génies de la musique, Beethoven, un jour, fut frappé comme à mort : il devenait sourd. Finie sa maîtrise : finie sa vie. Cette diminution capitale pour lui le précipita dans le désespoir. Pensée et cœur en tumulte roulaient à l'abîme. Mais un jour le grand brisé écrivit de la musique et ce fut l'Hymne à la Joie, où il traduisait l'expérience par laquelle il venait de passer. On ne peut l'entendre encore sans en ressentir la grandeur. Ce sont dès l'abord des thèmes farouches qui grondent de révolte, de souffrance, qui s'affaissent comme dans un invincible accablement. Puis soudain un silence, et voici l'inattendu, le miracle : enveloppé d'un calme céleste, d'une sécurité surnaturelle, un souffle léger caresse les souffrances, se glisse au cœur et le pénètre ; et peu à peu, après quelques rythmes encore oppressés, toute la musique monte, s'accorde, s'enchaîne à ce thème vainqueur, pour ne plus être par lui qu'un souffle puissant de plénitude, de triomphe et de Joie. C'est bien ainsi : les thèmes mêmes de nos souffrances, de nos pauvres vies, Dieu ne les efface pas, il les transpose, il les enchaîne à la Joie... et le souffle léger qui a tout emporté dans la victoire, vous l'avez reconnu, il est en vous l'esprit tout proche de Jésus-Christ.

Et un jour encore, Albert Durer grava une tête de Christ, Christ majestueux et sûr malgré la bouche convulsée, malgré les yeux où se reflètent des barreaux de prison, malgré les épines et le sang, Christ vaincu et éternellement vainqueur. C'était un soir de mai ; il avait plu tout le jour et Dürer venait d'ensevelir sa mère.

Combien d'âmes insoupçonnées portent en elles un hymne à la Joie, un visage de Christ vainqueur !

Et la promesse du Christ nous fait tressaillir : Pour le moment vous êtes dans la douleur ; mais je vous reverrai, alors votre cœur se réjouira et personne ne vous ravira votre Joie. Et en ce jour-là vous ne m'interrogerez plus sur rien.

Avec Dieu

Oratoire du Louvre
5 décembre 1933

Celui qui demeure sous l'abri du Très-Haut
Repose à l'ombre du Tout-Puissant.
Je dis à l'Eternel : Mon refuge, ma forteresse, Mon Dieu en qui je me confie !
Car c'est lui qui te délivre du filet de l'oiseleur, De la peste et de ses ravages.
Il te couvrira de ses plumes
Et tu trouveras un refuge sous ses ailes ; Sa fidélité est un bouclier, une cuirasse...
Tu ne craindras ni les terreurs de la nuit, Ni la flèche qui vole le jour,
Ni la peste qui marche dans les ténèbres,
Ni la contagion qui frappe en plein midi...
Aucun malheur ne t'arrivera,
Aucun fléau n'approchera de ta tente,
Car il ordonnera à ses anges
De te garder dans toutes tes voies,
Ils te porteront sur les mains
De peur que ton pied ne heurte contre une [pierre...
Puisqu'il m'aime je le délivrerai,
Je le protégerai puisqu'il connaît mon nom ; Il m'invoquera et je lui répondrai...
Et je lui ferai voir mon salut.
Psaume XCI.


Ne craignez pas ceux qui tuent le corps mais ne peuvent tuer l'âme. Craignez plutôt Celui qui peut faire périr l'âme et le corps dans la Géhenne. Deux passereaux ne se vendent-ils pas une pite ? Pas un seul pourtant ne tombe à terre sans votre Père. Les cheveux même de votre tête sont tous comptés. Ne craignez donc rien : vous valez plus que beaucoup de passereaux.
Matthieu X, 28-31.

Deux passereaux ne se vendent-ils pas une pite ? Pas un seul pourtant ne tombe d terre sans votre Père. Matthieu X, 29.

Vous l'avez peut-être remarqué, il n'y a pas dans notre texte le mot de volonté : volonté de votre Père. Car on lit d'habitude : Il n'en tombe pas un seul à terre sans la volonté de votre Père. Pourtant nous lisons : « Il n'en tombe pas un seul à terre sans votre Père «, et c'est bien dans ces termes que la parole de Jésus est écrite. Un grand nombre de traducteurs l'ont transcrite ainsi et parmi eux le scrupuleux Calvin qui, de sa plume attentive et si respectueuse de la souveraineté de Dieu, écrivait lui aussi : Pas un seul ne tombe à terre sans votre Père.

Et vous éprouvez aussitôt combien cette parole de Jésus prend ainsi une tout autre signification, puisqu'au lieu d'attacher l'une à l'autre la mort du passereau et la volonté divine, elle les sépare au contraire et même les oppose. D'un jet de sa fronde un gamin sans pitié vient de frapper le frêle oiseau. Cet acte, ce n'est pas Dieu qui l'a voulu ; cette stupidité méchante de détruire, ce n'est pas sa volonté. Ce n'est pas Dieu qui a voulu cette violence et dirigé la pierre pour qu'elle frappe juste et qu'elle tue. Cela s'est fait sans lui et même contre lui.

Mais le Père est là. Sur le sol où le passereau agonise quelqu'un s'incline, douloureux, mains tendues: c'est l'infinie Pitié qui s'agenouille dans cette agonie, lui apporte l'apaisement et précieusement en recueille la vie. Pas un passereau ne tombe à terre sans votre Père ;... ainsi Jésus enseignait l'œuvre magnifique de Dieu dans la souffrance, et nous voudrions, Frères qui errez dans la douleur, chercher avec vous pour y rencontrer la Présence miséricordieuse et la bénir.

Le passereau si frêle, tombé au sol, et qu'une légère motte de terre suffit à recouvrir, c'est nous et la fragilité de notre vie. Ces ailes courageuses qui se sont épanouies vers le ciel et qui maintenant frissonnent pour mourir ; ce chant qui saluait les fêtes de la lumière et de la vie et qui n'est plus qu'un cri imperceptible qui va finir, c'est bien nous encore, nos enthousiasmes, nos élans joyeux de vivre, notre foi, toute notre âme qui chantait et que la dure souffrance a rompue. Parmi nous, Frères, combien d'ailes brisées qui traînent, combien de chants joyeux devenus des plaintes. Nul peut-être comme les pasteurs, ces fervents amis des jours de peine, nul ne sait comme eux ce que représente secrètement d'ailes brisées, de cantiques éteints, une assemblée comme celle-ci et cet entretien n'est qu'un écho de ce que le ministère pastoral entend et voit chaque jour sous la calme apparence des visages. Et nous voudrions par Christ remettre tout cela aux mains de Celui qui peut ressusciter nos ailes et nos chants.

Avoir des ailes, dans son cœur porter un chant, et tout à coup, dans un jour de malheur ou bien progressivement sous l'étreinte croissante de la douleur, les sentir se briser, défaillir et s'éteindre ; pourquoi ? Pourquoi la vie n'est-elle pas restée favorable à notre envol, notre cantique ? D'où viennent ces meurtrissures, ces étouffements qui nous accablent ? Qui de nous ne s'est jamais posé ce problème, le problème ?

La Bible avec la multitude d'âmes et de grâces divines qu'elle renferme fait entendre deux sortes de réponses : la voix douloureuse du Psalmiste confesse : « Seigneur, c'est sous les attaques de ta main que je succombe. Tu frappes ; je n'ouvre pas la bouche, je reconnais que c'est toi qui agis ». Les compagnons de Job expliquent d'une voix très assurée : c'est le souffle brûlant de Dieu qui passe sur les hommes et les fait périr.

Mais on entend aussi d'autres voix. Aux premières pages bibliques, devant les ténèbres qui entachent soudain la claire lumière des premiers jours, l'auteur sacré, tout droit, accuse l'homme: c'est de lui que viennent la souffrance et le mal ; le responsable c'est lui et non pas Dieu.

C'est surtout la grande voix du Christ devant l'ivraie mauvaise s'écriant : C'est un ennemi qui a fait cela; protestant devant les ruines de la tour de Siloé effondrée sur les hommes : et pourtant ces victimes n'étaient pas plus coupables que les rescapés; la voix du Christ appelant les douloureux, les infirmes, pour les guérir au nom même de Dieu qui ne fait ni les aveugles ni les démoniaques, mais dont la volonté est au contraire qu'ils soient guéris, libérés ; et enfin la prière qui se dresse, refuse et proteste et appelle Dieu au secours : « Délivre-nous du mal ».

Oui, il y a des souffrances voulues de Dieu: les inassouvissements douloureux des âmes, les hontes, les remords, les dégoûts de soi-même portent la marque évidente, la brûlure de l'Esprit de Dieu ; brûlure d'amour, douleur d'une étreinte qui se refuse à nous abandonner et se resserre à l'heure du péril. Et parfois encore il est des écroulements, des maladies et aussi des morts dont ceux qui les endurent disent : C'est Lui ! je reconnais sa main ! Ces âmes savent cela pour elles-mêmes, par une intime évidence indicible.

Mais il y a aussi des souffrances qui ne sont pas voulues de Dieu. Devant le berceau vide, la mère aux prises avec cette parole : « C'est Lui qui fait vivre, c'est Lui qui fait mourir ». Le soldat haletant sous les gaz et se souvenant de la parole : « C'est Lui qui retire le souffle ». Terribles pensées qui étouffent, contre lesquelles ces vies se débattent !

Oh ! malheureux, levez-vous et respirez ! Que l'enseignement du Christ vous libère ; ces détresses ne sont pas l'œuvre de Dieu ; ... elles sont l'œuvre d'un ennemi, elles sont le fruit empoisonné du chaos, du désordre, de la révolte humaine, cœurs durs, violences et vices, précisément ce que Dieu ne veut pas. N'y a-t-il pas un blasphème de la part des hommes à s'opposer délibérément à Dieu, rejeter ses inspirations, masquer sa voix, maudire, haïr, frapper, secrètement porter des souillures et malgré soi les propager, et puis, quand viennent le malheur et la souffrance, dire : C'est Dieu qui nous accable, c'est sa volonté ?

Ce que Dieu veut ce n'est pas le regard clérical de Caïphe, la félonie de Judas, ce n'est pas lui qui a fait mentir Simon-Pierre. Ce que Dieu voulait ? Caïphe et Judas et tous le savaient bien par la voix intérieure qui les pressait, les suppliait de s'attacher à Christ. Ce que Dieu voulait ? Jésus l'a dit dans cette parabole des vignerons, où après avoir mandé ses serviteurs à la vigne et les y avoir vus malmenés et tués, le Père envoya son Fils en disant : Celui-ci sans doute ils le respecteront. Ce « sans doute » tout chargé d'espérance et de confiance en l'homme : voilà la volonté de Dieu à l'égard du monde.

Si nous savions démêler la trame obscure des causes, nous verrions souvent que ce qu'on appelle un châtiment, un fardeau voulu de Dieu est un outrage à Dieu. Comme Dieu doit souffrir d'être pareillement méconnu, Lui, le Père ; souffrir au point qu'il ne le peut supporter ! Alors c'est lui qui se révolte en nous, qui suscite ces soulèvements de conscience contre les fausses divinités qui brisent et qui tuent. C'est lui qui ordonne : lève-toi, sors d'ici, au besoin va-t'en seul sous le ciel, quitte ces religions où on m'attribue la responsabilité du sang qui est versé entre mon autel et mon sanctuaire, sois athée de ces religions-là, sois athée, par fidélité religieuse à mon Esprit, par respect pour mon visage de Père !

Ce n'est pas Dieu qui a voulu la mort du passereau. Mais pourquoi ne l'a-t-il pas empêchée ? Lui était-il donc impossible d'arrêter et au besoin de briser le bras du meurtrier ? Et cette question s'amplifie. Pourquoi n'a-t-il pas éteint les bûchers, rompu les chaînes, envoyé les légions d'anges au Calvaire pour empêcher ces douleurs qui sont là malgré lui, contre lui ? On se prend à soupirer parfois vers ce Dieu qui surgirait comme un incendie, un juste incendie, afin que les hommes sachent enfin qu'il est Dieu et que sa volonté se fasse. Dieu vengeur et juste... Mais où s'arrêterait son glaive ? Briser les mains du meurtrier ? mais cela ne peut suffire, ce sont les sentiments coupables qu'il faut détruire ; mais s'ils renaissent encore des cœurs mauvais, ce sont les cœurs vivants qu'il faut anéantir... les cœurs et la vie qu'ils portent. Ainsi pour redresser la vie il faudrait donc la détruire ? la volonté d'En-Haut aurait enfin libre cours, elle serait faite sur la terre ; mais pas comme au ciel car elle ne s'accomplirait que sur une humanité anéantie !... Alors Dieu supporte, le Père souffre et quoi qu'il lui en puisse coûter de douleurs, à la porte des cœurs il frappe et il attend.

Vision émouvante, qui nous bouleverse. Pourquoi ne pas l'accepter ce Dieu qui supporte, qui s'abstient et qui souffre. Ce Dieu limité, ma raison le refuse. Je ne le comprends pas. Un Dieu limité ! quelle contradiction ! tandis que le Dieu de qui tout provient, le Dieu qui voudrait la mort du passereau serait un Dieu limpide à la raison. Mais ici, amis qui cherchez, une dramatique alternative s'impose à nous et il faut lui faire face un jour. Si le Dieu qui voudrait la mort du passereau donne toute satisfaction à la logique, à la raison, par contre comme il accable le coeur et comme il trouble et affole la conscience ! Et il faut choisir : ou la pensée raffermie ou la conscience et le cœur rassurés. Pour notre part, le choix est fait : respecter, maintenir, sauver d'abord la conscience et le cœur et que la raison suive comme elle pourra, qu'elle se traîne, au besoin même qu'elle s'arrête, épuisée ! Ce ne sera pas la première fois qu'elle sera ainsi prise en remorque disant : je ne comprends pas. Devant tous les vrais problèmes de la vie : aimer ses enfants, se sacrifier, rejeter notre être intérieur vicié, ou même seulement espérer, ce n'est jamais la raison qui nous a entraînés vers la solution véritable, mais la conscience et le cœur parfois même contre la raison qui protestait : mais c'est une folie ! comme le Calvaire a toujours été une folie. Ma raison hésite, se cabre, mais mon cœur et nia conscience exultent de vérité et de joie devant le Dieu qui n'a pas voulu la mort du passereau et toute ma confiance est en Lui.

Mais n'y a-t-il pas une inquiétude quand même ? Devant ce Dieu qui souffre et qui semble vaincu, pratiquement nous sommes abandonnés : la souffrance déchire, le malheur brise et Pieu n'y fait rien. Oh ! Frères : pas un passereau ne tombe à terre sans votre Père. Il n'y a pas de douleur sans Lui, pas de souffrance qu'il n'accompagne. Dieu se penche sur la vie exténuée, il s'en empare pour la guérir et son œuvre commence par transformer, illuminer la souffrance, même la plus injuste, la plus contraire à sa volonté. Il n'avait pas mérité son sort ce malheureux légionnaire qui, d'amputations en amputations, privé de ses membres, n'est plus qu'un tronc humain ; mais l'étreinte divine qui l'a saisi dans sa détresse lui a donné ce grand et clair courage contagieux que tant d'âmes bénissent.

Et le miracle décisif du Calvaire ? Car, enfin, c'est devant lui que nous nous rassemblons ici. Toutes ces haines, ces hypocrisies, ces mensonges accumulés et triomphants étaient bien faits pour tuer la foi au cœur des hommes. Mais le Père et le Fils arc-boutés soulevant cette indicible charge, ont fait de la Croix la source de l'espérance éternelle et de la foi.

Et cette transfiguration dure toujours. Combien d'hommes, combien d'entre nous ici sont debout parce qu'ils peuvent dire : Je suis tombé à terre, mais je ne suis pas tombé sans le Père et c'est Lui qui m'a ressuscité.

Mais il nous reste à gravir l'extrême cime spirituelle, la suprême vision de Dieu : Le Dieu tout-puissant, celui-là même qui tombe avec le passereau. Il ne semblait certes pas que notre chemin dût logiquement nous conduire jusque-là. Mais le chemin de douleur où Dieu nous a saisis franchit les abîmes de la logique et nous sommes entraînés là où nous ne pensions pas aller. C'est Dieu qui nous tient et nous entraîne. Ma douleur, mon injuste douleur, transfigurée, sanctifiée ; ma douleur devenue par Dieu une source de force et de paix ; la mort elle-même devenue une fontaine de vie et de vie impérissable... ah ! comme les mots tremblent ici... Mon Dieu, pour t'avoir vu faire ainsi de la lumière avec de la nuit, de la richesse avec de la totale misère, mon Dieu, je sens, je vois, je sais que tu es tout-puissant. Je sais que rien ne résistera à ta toute-puissante passion d'aimer, de souffrir et de recommencer inlassablement ; que tous les refus des hommes, comme mon propre refus, cèderont, ici-bas ou plus haut, et que déjà même secrètement travaillés, troublés, ils sont déjà intimement vaincus. Il nous le disait bien ton Fils, si certain d'avoir placé sa main sur le cœur de l'homme, quand, à la perspective du Calvaire, quand même il disait : Le monde est vaincu ! Dieu tout-puissant ! Vérité éblouissante ; mais vérité de sanctuaire, que ceux du dehors ne peuvent même concevoir, jusqu'au jour où eux aussi ressuscités par Dieu, ils' confesseront : je crois en Dieu, le Père tout-puissant.

Pas un passereau ne tombe à terre sans votre Père. Comme elle est apaisante et fortifiante cette parole de Jésus. Emportons-la dans nos détresses. Dieu ne fait pas les malades, mais c'est lui qui donne au malade qui se livre à lui ce regard chargé d'une telle profondeur d'âme et d'une telle sécurité spirituelle que nos cœurs en sont bouleversés.

Dieu n'a pas voulu qu'il y ait des brigands sur la route de Jéricho, et ce n'est pas lui qui a voulu la fuite de ses faux serviteurs, le lévite et le sacrificateur ; mais il a voulu le bon Samaritain.

Ce n'est pas Dieu qui veut les petits tuberculeux de nos cités et ces possédés, ces diminués angoissants qu'abrite l'asile de La Force, car nous devrions alors ne les pas secourir ; niais certes c'est Dieu qui veut ces chefs-d’œuvre d'amour qui s'accomplissent là-bas sur cette terre de Christ.

Les inquisiteurs ne sont pas ses inspirés ; niais le martyr au corps tordu a reçu de lui cette force surprenante et cette inviolable sérénité de se sentir dans la main quand même toute-puissante de Dieu.

Aux vieilles pages de la Bible il est un récit qui vous est familier : celui de Daniel et de ses compagnons dans la fournaise. Quand on eut bien attisé les flammes et qu'on eut jeté les trois victimes dans le feu, voici qu'on aperçut auprès d'elles la présence inattendue d'un quatrième vivant qui avait la figure d'un fils de Dieu. Ce n'est pas Dieu qui allume les fournaises, mais à tous ceux qui y sont jetés, il apporte sa présence et son tout-puissant secours victorieux, quand même Nabuchodonosor et sa cour n'y retrouveraient que des cendres.

La Croix, raccourci tragique de tout le problème du mal dans la liberté de l'homme, est aussi la réponse divine : la crucifixion devient triomphe et ce qui parait être son échec suprême devient sa suprême victoire. C'est auprès d'elle, à genoux, que nous entendons la réponse divine à nos douloureux, mystérieux et troublants « Pourquoi ? »

Chez Lui

Oratoire du Louvre, Noël 1936

Au commencement était la Parole ; la Parole était auprès de Dieu, et la Parole était Dieu. Toutes choses ont été faites par elle, et rien de ce qui a été fait n'a été fait sans elle. En elle était la vie et la vie était la lumière des hommes : la lumière brille dans les ténèbres mais les ténèbres ne l'ont point reçue...
La véritable lumière, qui éclaire tout homme, venait dans le monde ; elle était dans le monde et le monde a été fait par elle, mais le monde ne l'a point connue. Elle est venue chez elle, et les siens ne l'ont point reçue ; mais à tous ceux qui l'ont reçue, à tous ceux qui croient en son nom, elle a donné le privilège de devenir enfants de Dieu, enfants qui ne sont pas nés du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l'homme, mais qui sont nés de Dieu. Et la Parole a été faite chair ; elle a habité parmi nous, pleine de grâce et de vérité, et nous avons contemplé sa gloire, une gloire comme celle d'un Fils unique venu du Père.
Jean I 1-5 ; 9-14.


Il y avait, dans cette contrée, des bergers qui couchaient aux champs pour veiller, la nuit, sur leurs troupeaux. Un ange du Seigneur leur apparut et la gloire du Seigneur resplendit autour d'eux ; ils furent saisis d'une grande crainte. L'ange leur dit : « N'ayez pas peur, car je vous apporte la bonne nouvelle d'une grande joie qui sera pour tout le peuple : aujourd'hui, dans la ville de David, un Sauveur vous est né ; c'est le Christ, le Seigneur. Voici comment vous le reconnaîtrez : vous trouverez un petit enfant emmailloté et couché dans une crèche. » Et, soudain, il y eut avec l'ange une troupe nombreuse de l'armée céleste, louant Dieu et disant : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux ! Paix sur la terre parmi les hommes objet de sa bienveillance ! » Lorsque les anges les eurent quittés pour retourner au ciel, les bergers se dirent l'un à l'autre : « Allons à Bethléem pour voir ce qui est arrivé, ce que le Seigneur nous a fait connaître. » Ils se hâtèrent d'y aller et trouvèrent Marie et Joseph avec le nouveau-né couché dans la crèche.
Luc, II, 8-16.


Il est venu chez lui. Jean I, II.

Il est venu chez lui ; c'est là tout le récit de Noël dans le 4e Evangile. Comme on regarde le visage, le regard d'un homme pour percevoir au delà la présence de son âme, longuement saint Jean contemple les bergers et les mages, la crèche et les anges, et devant son âme éblouie l'histoire visible devient transparente et ses lignes s'estompent, les visages s'effacent pour laisser apparaître comme à l'état pur, dans sa seule réalité spirituelle, le mystère de Noël : Il est venu chez lui.

Dieu veuille nous donner de contempler nous aussi, de contempler de ce regard de l'âme seul capable de s'approcher du mystère de Noël et d'en recevoir cet éblouissement dont la certitude va au delà de toute compréhension, de toute pensée, et par qui tout de la vie, tout est illuminé et transfiguré.

Il est venu : sa présence dans la race humaine est un prodige inexplicable.
Il est venu chez lui sur la terre : ce monde, son histoire lui appartiennent.
Ici-bas nous sommes chez lui : dès lors vivre ainsi chez lui, Frères, quelle solennité c'est de vivre et quel joyeux courage pour chaque jour !

Il est venu : il n'est pas l'un de nous. Sur le fond sombre des visages d'hommes, rongés de nuit, la Sainte Face se détache, unique, immaculée, sans une ombre. Lui qui prise le repentir si haut qu'il en fait la grande joie du ciel, il ne s'est jamais repenti. Lui qui est doué d'un discernement moral si pénétrant qu'aucune forme de mal, si cachée soit-elle, ne lui échappe et le fait si intensément souffrir, jamais il n'a avoué aucun mal en lui-même ; et lui qui fait culminer la prière dans ce cri :

« Pardonne-nous nos offenses », n'a jamais dit pour son propre compte : pardonne-moi ! Et si lui, le prosterné dès l'aube, n'a jamais prié avec ses disciples, ne les a jamais associés à lui dans sa prière, c'est bien que son âme prenait vers Dieu son élan, au-dessus, sur un autre plan spirituel que celui d'où montent les prières des hommes.

Pur de tout mal, il est aussi riche et rayonnant de tout bien. Lui qui vit chaque jour au milieu des pécheurs et des gens de mauvaise vie, il purifie, il donne la paix, il fait une âme neuve à la femme coupable. Lui qui, sans cesse, se heurte aux hostilités et à la haine, jusqu'à la fin il recouvre tout de la suprême prière de l'amour : Père, pardonne-leur, ils ne savent ce qu'ils font ; et dans les incessantes œuvres de mort qu'accumulent les hommes, il apporte le jaillissement de son âme : je suis la vie, je donne la vie.

Rien d'ici-bas, rien de l'homme n'explique Jésus. Sagesses humaines, élans des prophètes, fermetés stoïciennes, message ailé de Platon, mysticisme brûlant de l'Hindou, sur tous ces beaux trésors humains accumulés, planant au-dessus d'eux, le visage du Fils. Il n'est pas l'un de nous, car ce sont nos poussières qui acclament sa pureté, nos ténèbres qui contemplent sa lumière, toutes nos morts qui sont éblouies par sa vie. Il n'est pas l'un de nous, Il est venu. La chaîne du mal, qui lie une génération à l'autre, a été rompue pour lui ; sa venue marque un miracle, un commencement nouveau. Quel mystère ! Il est venu de Dieu, nous ne pouvons pas comprendre, pas plus que nous ne comprenons comment dans un peu d'argile Dieu a enfermé notre âme éprise d'infini. Mais nous pouvons au moins pressentir d'où vient notre incompréhension : Il est venu, envoyé par l'amour infini de Dieu ; et voici, nous n'aimons pas assez pour comprendre ce mystère. Un jour nous saurons, quand le dernier vestige de l'égoïsme aura disparu de nos cœurs, alors nous le verrons tel qu'il est.

Mais, à présent, agenouillons-nous devant le mystère de Noël, devant l'inexplicable et l'imméritée présence de Christ.

Il est venu.

Il est venu chez lui sur la terre. Il n'est pas passé comme un étranger en visite qui se hâte. Il s'est installé dans la vie de la terre. Au plus humble et au plus dépouillé de la terre il est né, il a été pauvre, il a travaillé de ses mains d'ouvrier, hissant sur ses épaules les lourdes pièces de bois. Comme nous il a connu la faim, la soif, la fatigue qui ne peut plus avancer sur la route. Il a pleuré, il est tombé sur les genoux, exténué, sur le chemin du Calvaire ; et il est mort lui aussi en poussant un cri. Son corps, son corps de chair n'était pas une apparence, un léger déguisement jeté sur sa vie, mais une pauvre et douloureuse réalité qu'il a subie et portée comme nous la portons nous-mêmes et qui fut pour lui comme pour nous la condition de sa naissance et la cause de sa mort. Rien ne lui a manqué de l'étroite et fragile bure humaine. Il était bien chez lui dans cette vie corporelle.

Et son âme, elle aussi, a porté des caractères humains. Ici, comme on hésite à regarder et à parler, niais c'est l'Écriture qui nous en assure : il a été tenté comme nous en toutes choses, mais sans tomber dans le péché ; c'est par la douleur qu'il a appris l'obéissance ; et quel poignant aveu de l'état de son âme dans cet appel presque suppliant, cherchant un appui auprès des disciples, dans le jardin de Gethsémané : e Restez ici et veillez avec moi ». Ici aussi il a été semblable à l'homme, il est venu chez lui.

Chez lui... comme un homme à qui tout est familier dans sa maison et qui en est le maître : il nous a révélé la vérité du pain, du lys des champs, du ciel rouge le soir, de la mort du grain de blé, et dans l'étreinte de ses mains jointes la matière devient plastique et obéit : il commande aux flots, il donne des ordres au vent, il ouvre les yeux des aveugles, il relève le paralytique et sur le tombeau de Lazare il ordonne : « Lazare, sors ». Il a compris la matière et il l'a maîtrisée. Et plus encore il a compris l'âme humaine et il l'a vivifiée. Tous les visages humains sous son regard disent leur extrême secret : la Samaritaine et ses fautes, le jeune homme riche et son esclavage, Judas lui-même le grand renfermé a tout avoué dans sa fuite vers la nuit. Et ici encore : chez tous ceux qui s'offrent à lui, il commande aux esprits, il chasse les démons, il foudroie et ressuscite Saul de Tarse. Par cette connaissance parfaite de toutes choses et l'autorité qu'il a sur elles, comme il est bien chez lui; il est Maître et Seigneur, même enchaîné au prétoire, même crucifié au Calvaire où il affirme : « Personne ne m'ôte la vie, je la donne de moi-même ».

Il est chez lui.

Ici-bas nous sommes chez lui. Tous, non pas seulement les croyants qu'il illumine, qui prient en son nom, et dont l'âme respire en lui, mais aussi les incroyants, les hostiles que son atmosphère spirituelle enveloppe et pénètre, mais dont surtout il a déjà occupé tous les carrefours, toutes les avenues spirituelles : le devoir et l'amour, la souffrance et la mort, ces chemins où infailliblement tout homme doit passer un jour, sur ces chemins le Christ attend. Car toutes ces réalités spirituelles il les habite, elles lui appartiennent.

Nous sommes chez lui ! C'est chez lui que nous calculons nos profits, que nous affirmons nos orgueils, c'est chez lui qu'on s'enivre de mondanités et que nous disons : Tout cela est à moi. C'est chez lui que l'enfant à peine vêtu passe en toussant et nous regarde. Chez lui que des obus explosent et que beaucoup de morts font ce que nous appelons une grande victoire. Chez lui ! si cette vision de la réalité spirituelle du monde s'emparait de nous, Frères, soudain nous serions frappés de stupeur et de honte. Chez lui ! et soudain nos colères, nos jugements, nos chacun pour soi nous donnent un irrépressible dégoût comme un homme ivre qui blasphème dans un sanctuaire.

Et Caïn, César, Mammon sont chez lui ; ils ont des visages, des attitudes, des violences d'intrus, et ils seront chassés.

Nous sommes chez lui ; et je comprends pourquoi se tenir à l'écart, faire silence dans le recueillement n'est pas une solitude vide, mais une intimité comme aux approches déjà d'un tête-à-tête, une heure de vie si intense qu'elle a parfois comme un goût d'éternité.

Nous sommes chez lui ; et c'est là, mon Frère, ce qui explique ce mystère que porte ton regard. Si nous étions chez nous, s'il n'y avait dans la vie que nous et ce que nous sommes par nous seuls, il n'y aurait pas de mystère. C'est parce que nous sommes chez lui que nos âmes silencieusement communiquent entre elles, se font des signes invisibles et parfois parviennent à communier. C'est parce que nous sommes chez lui que quand même les visages des enfants sont si purs et les visages des morts si calmes.

Oh ! loin de nous découragements, lassitudes ; respirons, espérons sans mesure. Nous ne sommes pas chez nous, avec nos ridicules ressources, nous sommes chez Christ, nous travaillons, nous peinons, chez lui. Infirme, tu es chez lui; solitaire douloureux, douteur, désespéré, tu es chez lui, tu as pour toi les richesses insondables du Christ. Vous tous vous êtes chez lui ; et vous aussi les orgueilleux, les rusés, les violents : taisez-vous, vous êtes chez lui.

Comme il est beau de vivre, de peiner, de s'agenouiller chez lui.
Comme il doit être bon de mourir chez lui.

Noël ! Par Christ la bure humaine est illuminée de Dieu. La terre est chez Dieu.

Il est le Fils de l'Homme; ô Terre, prends courage, il est bien à toi, regarde : l'étable, la crèche à même le sol...
Il est le Fils de Dieu; ô Ciel, nous te rendons grâces, il est à toi et devant nous, nous voyons les étoiles qui marchent et nous entendons les anges qui chantent.

Il est venu chez lui et cette table où il nous invite est à Lui.
Nous sommes chez Lui.

Fleurir

Oratoire du Louvre
11 juillet 1937

Un arbre a de l'espérance :
Quand on le coupe, il repousse,
Il produit encore des rejetons ;
Quand sa racine a vieilli dans la terre,
Quand son tronc meurt dans la poussière, Il reverdit à l'approche de l'eau,
Il pousse des branches comme une jeune plante. Mais l'homme meurt et il perd sa force ; L'homme expire et où est-il ?
Les eaux des lacs s'évanouissent,
Les fleuves tarissent et se dessèchent ;
Ainsi l'homme se couche et il ne se relèvera plus.' Il ne se réveillera pas tant que les cieux subsisteront, Il ne sortira pas de son sommeil.
Job XIV, 7-12.


Une femme samaritaine étant venue pour puiser de l'eau, Jésus lui dit : Donne-moi à boire, car ses disciples étaient allés à la ville pour acheter des vivres. La femme samaritaine lui dit : Comment, toi qui es Juif, me demandes-tu à boire, à moi qui suis Samaritaine ? Jésus lui répondit : Si tu connaissais la grâce que Dieu te fait, et qui est celui qui te dit : Donne-moi à boire, c'est toi qui lui demanderais à boire, et il te donnerait de l'eau vive. —Seigneur, lui dit cette femme, tu n'as point de seau et le puits est profond ; d'où aurais-tu cette eau vive ? Es-tu plus grand que notre père Jacob, qui nous a donné ce puits et qui en a bu lui-même, ainsi que ses fils et ses troupeaux ? — Jésus lui répondit : Quiconque boit de cette eau aura de nouveau soif ; mais celui qui boira l'eau que je lui donnerai n'aura plus jamais soif ; l'eau que je lui donnerai deviendra en lui une source jaillissant en vie éternelle.
Jean IV 7-14.


Le Seigneur est l'Esprit ; là où est l'Esprit du Seigneur, là est la liberté.
Le Dieu qui a dit : que des ténèbres jaillisse la lumière, a fait luire sa lumière dans nos Cœurs, pour que nous fassions briller la connaissance de sa gloire sur le visage du Christ.
Quoique vivant, nous sommes toujours livré à la mort à cause de Jésus, afin que la vie de Jésus se manifeste aussi dans notre être mortel.
II Corinthiens passim.


Ils sont comme l'herbe qui passe, le matin elle fleurit, puis elle sèche. Psaume 90, 5 et 6.

Cette vieille parole biblique réveille en nos cœurs de douloureuses sonorités. Dans cette simple image de l'herbe séchée et couchée sur le sol, il y a une des plus poignantes expressions de la grande plainte humaine devant la fragilité de la vie, les visages aimés qui, soudain immobiles, pâlissent et s'effacent. L'homme est comme l'herbe qui fleurit un temps, puis elle sèche et tombe, et le lieu qui la portait ne la reconnaît plus.

Mais, dans cette parole désolée, un mot se détache, lumineux, chargé d'une réalité mystérieuse : elle fleurit. L'herbe a fleuri, elle a manifesté quelque chose d'autre que sa nature, et la faux peut siffler et couper, et le vent chaud du soir peut dessécher, rien ne pourra empêcher qu'il y ait eu là un miracle, un prodige de lumière dressé vers le ciel, et qui doit bien répondre à quelque grand secret : fleurir.

Fleurir ! vision de grâce et de beauté. Oui... mais quand il s'agit de l'homme, de sa vie, c'est une vision de courage, d'héroïsme qui nous saisit, c'est une autre image que celle d'un champ paisible sous le ciel, où spontanément les fleurs s'épanouissent. C'est une image bien plus sévère qu'il nous faut choisir.

Sur un rocher plongeant dans la mer, un arbrisseau tout rabougri, agrippé. Je l'ai vu, tordu comme un infirme les vents du large l'ont courbé, les tempêtes aux longues et rudes nuits d'hiver l'ont assailli, flagellé ; mais, cramponné au roc, il vivait, et voici même que malgré cette lutte pour subsister, il portait des fleurs d'un bleu profond comme celui de là-haut, il dressait vers le ciel un élan de lumière. Poignante et véridique parabole de la vie humaine : avec du rocher, avec de la solitude, devant l'infini hostile de la mer, avec de la tempête et de la douleur, faire de la beauté, un cantique, une adoration tournés vers le ciel.

Fleurir ! A ce seul mot, ce qui était un drame — vivre — devient une épopée, et la plainte de notre tristesse se change en un cri d'admiration ; l'homme pétri de poussière et destiné à la corruption, manifeste un élan spirituel, il dresse sous le ciel son âme, ses tendresses, le transparent éclat, inouï, d'une vie invisible !

Comment l'homme est-il ainsi illuminé ? L'homme, comme l'herbe... Ce primitif dont le sol nous livre l'histoire : la caverne, la lutte inégale contre les bêtes, la terreur d'un monde dont les forces semblent guetter une proie, la nécessité de tuer pour vivre, et, par là même la satisfaction, la joie de tuer ;... l'accablante stupeur devant l'enfant mort, et malgré cela — invraisemblables fleurs de tendresse et d'espérance — le tombeau creusé comme une couche, et le squelette peint en rouge comme pour lui redonner vie. Et, si bien de ces vieilles angoisses ont disparu pour nous, nous avons de nouvelles angoisses : le monde clos et borné des anciens et qui offrait comme une sécurité dans ses limites, a fait place à des visions qui ne cessent de grandir ; les voiles sont tombés, des abîmes se sont ouverts devant lesquels notre imagination succombe, consternée d'effroi.

Engloutis dans l'espace et perdus dans le temps, face à face avec cette immensité sans âme, d'une indifférence morale absolue, comment sommes-nous capables de sourire à nos berceaux et de prier sur nos tombeaux ?

Et encore, si ce n'était que le cadre, même infini, de notre existence qui nous accablait, si nous-mêmes, dans notre propre nature, nous trouvions, bien à nous, des forces personnelles neuves, des assurances sur quoi bâtir et nous dresser... Mais, sans cesse, nous sommes courbés et flagellés et par le corps qui souffre et qui nous tire de ses impérieux instincts, et dans les replis de notre être moral, par ces hérédités qui nous soulèvent quelquefois, mais la plupart du temps nous enserrent et nous font bien membres de la race marquée du signe de Caïn, et avant même que nous les ayons acceptées, vicient et paralysent notre volonté. Qui n'a senti le poids de l'animalité lui résister et menacer de l'entraîner ? Quel trouble de songer à tout cet inconscient qui fermente en nous, que nous portons, et que pourtant nous ne connaissons pas, et qui jette ses sourdes poussées, ses obscurs réflexes dans nos sentiments, nos pensées et nos actes !

Comment, pareillement enchaînés à la matière, portons-nous des bondissements de justice, des élans de pitié, des moments d'extase, fleurs merveilleuses de nos âmes ?

Pour sentir vraiment ce que c'est que d'être homme, dans quelle conquête épique nous sommes engagés, sur quels fonds de ténèbres et de poussière, et en recevoir un vivifiant enthousiasme, il faut percevoir dans l'histoire humaine et dans sa propre vie, tout ce qu'il y a d'inattendu, d'invraisemblable, de mystérieux dans cette vie spirituelle que la parole de notre texte exprime dans ce seul mot : fleurir.

Invraisemblable ! il faut bien dire : un miracle, une réalité surnaturelle.

Une philosophie qui flatte l'homme en même temps qu'elle le désespère, prétend qu'il n'y a là rien de surnaturel, que ce que nous appelons ainsi, la floraison spirituelle, est, par l'effort séculaire de l'homme, un affinement, une sublimation des simples forces matérielles, des instincts charnels. L'âme, la vie de l'esprit seraient la fine pointe de la pyramide de la matière. Voilà l'œuvre de l'homme;... qu'il en éprouve de la fierté, mais qu'il sache aussi que du jour où la pyramide s'effondrera en poussière, la pointe audacieuse sombrera elle aussi; et la gloire humaine, une fois encore ici, ne s'est dressée ainsi que pour s'abîmer dans le désespoir.

Mais, ouvrons les yeux ! La réalité, notre réalité spirituelle, s'affirme comme étrangère et même opposée à la nature matérielle.

La pensée humaine n'est pas de la nature, elle peut dire : mon royaume n'est pas de ce monde. Elle se dresse devant la nature, elle l'observe, l'interroge et souvent la défie et la discipline pour la plier à ses desseins ; et nous connaissons tous ce poignant tête-à-tête de la pensée et de l'univers que Pascal a exprimé dans ses quatre lignes sur le roseau pensant.

D'une part, c'est tout le déploiement des forces matérielles qui se précipite sur l'homme si facilement pour l'anéantir, et de l'autre c'est la pensée de l'homme qui se dresse plus haut que toutes les violences, et lui dit : « Tu ne sais pas ce que tu fais... mais moi, je le sais ». Et la méditation de Pascal chante la réalité surnaturelle de la pensée : Tous les corps, le firmament, les étoiles, la terre et ses royaumes ne valent pas le moindre des esprits, car lui connaît tout cela et soi, et les corps ne connaissent rien. De tous les corps ensemble on ne saurait en faire réussir une petite pensée ; cela est impossible et d'un autre ordre.

Plus surprenante que la pensée, la conscience morale ne défie pas seulement la nature, elle la juge, elle la contredit et elle lutte contre elle. Elle lui pose cette question inouïe : quelle est ta valeur ? Tes soleils ne sont rien pour moi s'ils ne portent pas une volonté de Bien, et contre tes écrasements, j'en appelle plus haut à la Justice, et malgré ton immense déterminisme je dis : « Moi, je suis libre ». L'âpre et pathétique lutte de la conscience morale ! C'est l'homme qui, pour cette seule brûlure de l'obligation en lui-même, comme un esclave qui laboure la terre de ses mains meurtries pour se dégager, déchire ses hérédités, ses bien-être, ses intérêts, ses instincts les plus impérieux, et qui jette vers le ciel ce cri plus terrible que les tonnerres des orages : Je suis coupable ! moi, l'enserré de la chair, avec son vieux sang impur. C'est moi que j'accuse.

Voilà bien en nous la floraison spirituelle inattendue et inexplicable. Mais les plus extraordinaires fleurs se dressent plus haut encore :

D'une chair sensible, craindre la souffrance, d'un instinct lié à l'être, redouter de mourir, et, dans un élan de sacrifice volontaire, se jeter tout entier dans la mort pour que d'autres vivent, ou bien se donner en détail, au long des jours, accepter de souffrir, de s'oublier pour que d'autres soient joyeux.

De tous les corps et de tous les esprits, on n'en saurait tirer un mouvement de vraie charité, cela est impossible, et d'un autre ordre, surnaturel. Création incomparable dans l'univers aveugle et fatal, et qui dresse une réelle et efficace négation de la matière et de la mort.

Nous sommes surnaturels et c'est bien pourquoi nous ~ne pouvons nous contenter de rien ici-bas, que notre être est au fond une inquiétude qui appelle, un regard qui attend, une âme qui prie.

L’homme est comme l'herbe, elle fleurit, le soir elle sèche ; mais nous pressentons que toute notre destinée n'est pas dans la faux qui tranche et le vent qui dessèche, mais qu'elle est enfermée dans ce mot : fleurir.

Nous pressentons... Qui nous donnera la certitude ?

Ecoutez, écoutez : Il s'est élevé comme une faible plante, comme un rejeton qui sort d'une terre desséchée, et Il a porté la floraison suprême de l'Esprit. Il a dispensé autour de lui les senteurs d'une vie sans souillure, il a reflété la lumière parfaite, et il a donné sa vie ; et quand les hommes ont cru que c'était fini, qu'il n'y avait plus, au creux de la terre, qu'un rameau tranché, desséché par la mort, voici que s'est épanouie, et qu'elle dure encore au milieu de nous, la fleur merveilleuse d'une éternelle présence.

Fleurir ! Aux regards des hommes, embaumer quand même l'âme du pécheur, fleurir au jardin nocturne des agonies, et, là-haut, au rocher du Calvaire, pour aboutir à l'épanouissement, à la lumière éternelle.

Et nous trouvons ainsi en Christ le secret et l'aboutissement de toute la floraison de l'âme humaine. C'est en nous l'Esprit de Dieu qui travaille et nous veut faire croître jusqu'à la plénitude de vie.

Devant un bloc de marbre informe, animé par son génie, Michel-Ange s'écriait : Je vais le convertir en beauté.

Saisis par une puissance plus géniale, ceux qui communient avec Jésus-Christ convertissent tout en puissance spirituelle; tentations et douleurs, épreuves, nos fautes même, et le granit des tombeaux aussi, leur deviennent élan, nourriture spirituelle, épanouissement de vie.

Oh ! dans cette heure du silence où penchés sur le Livre, nos mains se joignent, savoir qu'il y a dans nos âmes de telles possibilités divines, des réserves inépuisables de forces, capables de faire de la vie, de la beauté, de la joie avec les plus imperméables et les plus dures hostilités ! En vérité, c'est à pleurer de gratitude et à chanter d’extase.

Les Évangiles nous disent que Jésus, un jour, était au désert, au milieu des bêtes sauvages, et que des anges le servaient. C'est là aussi notre état : En nous, nous sommes aux prises avec toutes les stupidités, les instincts et les tentations qui nous résistent ; mais aussi, en nous, une puissance surnaturelle nous spiritualise, nous soulève au-dessus de nos misères et de nos limites.

Ne sentez-vous pas dans vos cœurs, douze légions d'anges, et le battement prophétique de leurs ailes de lumière ?

L'homme est comme l'herbe, il tombe, il se dessèche, mais ici-bas déjà : il fleurit. Il fleurit ; grâces soient rendues à Dieu ! L'herbe fragile est marquée de son sceau, elle porte et les gages de son Esprit et les préludes de la vie qui demeure.

La prière

Oratoire du Louvre, 18 juillet 1937

Eternel, tu me sondes et tu me connais ;
Tu sais quand je m'assieds et quand je me lève ; Tu pénètres de loin ma pensée.
Tu sais quand je marche et quand je me couche, Et tu pénètres toutes mes voies;
Car la parole n'est pas sur ma langue
Que déjà, ô Eternel, tu la connais entièrement. Tu m'entoures par derrière et par devant, Et tu mets ta main sur moi.
Une science aussi merveilleuse est au-dessus de ma
[portée.
Elle est trop élevée pour que je puisse la saisir.
Que tes pensées, ô Dieu, me semblent impénétrables ! Que le nombre en est grand!
Si je les compte, elles sont plus nombreuses que les [grains de sable. Je m'éveille et je suis encore avec toi.
Psaume 139.


Demandez et l'on vous donnera, cherchez et vous
trouverez, heurtez et l'on vous ouvrira ; car quiconque demande reçoit, qui cherche trouve, et l'on ouvre à celui qui heurte. Quel est le père parmi vous qui donne une pierre à son fils quand il lui demande du pain ? Ou s'il lui demande un 'poisson, lui donnera-t-il un serpent au lieu d'un poisson ? Ou s'il lui demande un œuf, lui donnera-t-il un scorpion ? Si donc vous qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus le Père céleste donnera-t-il l'Esprit saint à ceux qui le lui demandent ?
Luc XI, 9-13.


Quand Jésus fut arrivé au lieu où il se rendait, il leur dit : Priez, de peur que vous n'entriez en tentation ; et il s'éloigna d'eux, à la distance d'environ un jet de pierre ; et s'étant mis à genoux, il pria, disant : Père, si tu voulais faire passer ce calice loin de moi ; ...toutefois que ta volonté soit faite et non pas la mienne. Un ange venu du ciel lui apparut pour le fortifier. Etant en agonie, Jésus priait avec plus d'ardeur et sa sueur, pareille à de grosses gouttes de sang, tombait à terre. Après avoir prié, il se leva, vint à ses disciples, qu'il trouva endormis de tristesse, et leur dit : Pourquoi dormez-vous ? Levez-vous et priez, de peur que vous n'entriez en tentation.
Luc XXII, 40-46.


« Je sais que tu m'exauces toujours.»
« En vérité, en vérité, je vous le dis, ce que vous demanderez au Père en mon nom, Il vous le donnera. »
Jean XI, 42 ; XVI, 23.


Au plus profond de la vie religieuse, source mystérieuse et quotidienne de ses richesses, il y a la prière, la prière en esprit et en vérité, telle que Jésus l'a vécue et enseignée.

Si nous ne traînions pas dans nos cœurs des lambeaux de paganisme, des restes de sorcellerie (cette tentative d'effraction du ciel au nom d'un égoïsme cupide ou apeuré), nous saisirions spontanément dans nos véritables relations avec Dieu la nature de la prière en esprit. Mais peut-être n'avons-nous pas assez appris, peut-être n'avons-nous pas assez souffert, trébuché dans les impasses de la chair, pour nous dresser debout, illuminés, sur le seuil de cette prière chrétienne qui est toujours exaucée.

Toujours exaucée ! Frères, nous mesurons tous la distance qui sépare nos agenouillements de cette prière qui ne revient jamais à la vie sans avoir reçu une réponse et un secours de Dieu ! Nous touchons ici à ce lourd secret contre lequel nous tentons de nous raidir et qui fait monter en nous la douloureuse plainte de Job : J'ai crié vers toi et tu ne m'as pas répondu. Je me tiens debout devant toi et tu te bornes à me regarder.

Ce que notre vie religieuse ne réalise pas encore : la prière en esprit, les exaucements constants, assurés, qu'elle obtient en Jésus-Christ ; essayons, dans l'aide de Dieu, de l'entrevoir par la méditation.

Prier, c'est au nom d'un obstacle, d'une faiblesse, d'une souffrance, désirer mieux que ce qu'on a, demander plus que ce que nous offre une existence qui nous heurte et nous endolorit. Vers la force, la paix, la joie, vers la grâce divine, la prière demande que ce qui est et qui nous limite et nous blesse soit agrandi, assoupli, modifié ; elle demande pour nous ou pour les autres une transformation de notre existence. Mais avant de connaître le point vivant où cette transformation s'accomplit, longtemps l'homme erre, dans la prière sans réponse.

Assuré que si la divinité le voulait bien, comme un roi puissant qui accorde ses bienfaits, il serait lui, homme, moins malheureux, plus favorisé par la vie, le primitif de l'Esprit, celui d'autrefois, celui qui vit en Afrique et aussi celui qui vit aujourd'hui en Europe, le primitif conçoit la prière comme une pression exercée sur la volonté divine.

Il prie pour changer son Dieu et par lui l'existence qui le blesse. Les paroles sacrées, liturgiques, les oraisons multipliées à qui on accorde le pouvoir magique d'agir sur le ciel, les longues litanies qui tant insistent pour forcer l'attention divine, les invocations aux saints qui sont priés d'intervenir, d'influencer Dieu, toutes ces prières cherchent à fléchir le Très-Haut, à susciter en lui des sentiments de pitié ou même une simple attention qu'il n'aurait pas de lui-même. « Ah, qu'il nous entende, qu'il tourne sa face vers nous. Criez, suppliez, forcez, contraignez l'Éternel », ainsi parle la Bible dans quelques-unes de ses vieilles pages encore toutes ténébreuses.

Comme il est étrange, ce Dieu qu'il faut tirer de son oubli ou de sa distraction, à qui il faut rappeler que sa créature est là et qu'elle souffre ;... et surtout comme i1 est inquiétant, ce Dieu dont la sagesse, la bonté ont besoin d'être éclairées, stimulées, conseillées par les désirs et les impatientes insistances des hommes.

Il faut comprendre que devant cette tentative d'effraction du ciel, cet essai de mainmise de la volonté de l'homme sur la volonté et même la nature de Dieu, il faut comprendre que devant cette misère morale qui risquait d'obstruer à jamais la source sacrée de la prière, les prophètes hébreux, au seuil de la Révélation, se soient écriés avec une impitoyable rigueur : Dieu est Dieu. Sa volonté se réalisera tout entière, car elle est juste. Herse de fer ou sourire du matin, elle brise qui lui désobéit, elle soulève celui qui la suit.

Et ceux qui ont entendu le message prophétique ont compris : la prière ne transforme pas les desseins de Dieu.

Qu'importe, si ne changeant pas Dieu, elle change les événements qui nous déchirent ! Et c'est la deuxième prière païenne, toujours vivace. Elle a supplié : Écarte de moi les maladies, les insuccès, les tempêtes ; ordonne à la pluie de me servir, à la foudre de m'épargner. Sois avec moi contre mes adversaires, entre en guerre contre eux. Cette prière va du grigri, du talisman au scapulaire protecteur et à la requête qu'on présente pour le succès facile de ses affaires. En un mot elle s'écrie : « Aplanis mon chemin. Devant mes pas ôte les ronciers, les rochers et les mains et les visages hostiles des hommes. » Jusque dans les Psaumes dont la piété est si profonde, il y a encore ainsi de vieilles ténèbres qui surgissent : au Psaume 139 entre autres, après la ferveur et la contemplation : « O Lieu que tes pensées sont grandes et difficiles à embrasser »... tout soudain le cri païen jaillit : « Ah ! si tu voulais tuer les méchants ! Je les hais d'une parfaite haine ».

Mais, progressivement, cette supplication se fait hésitante, comme habitée d'un trouble, un trouble qui va grandir jusqu'à dominer, car, aux yeux des fidèles, avec une permanence, une régularité impressionnante, au travers des siècles, le même drame se déroule : voici des hommes de prière et de consécration, Ésaïe, Jérémie, Jean-Baptiste entre bien d'autres : manifestement Dieu les accompagne et les aime puisqu'il leur murmure sa révélation et leur confie son message ; et pourtant ceux-là qui le mériteraient bien, n'ont pas une existence facile ; plus ils s'offrent à Dieu plus durs sont les obstacles et les peines, et leurs routes plus qu'aucune autre souvent, ont été rudes, escarpées ; sur leurs têtes ont fondu les adversités, les courroux, les misères. Quel étonnement !

Étonnement qui devient de la stupeur, car, par-dessus tous ces visages se dresse plus troublant encore le visage du Christ, le surchargé d'hostilités et de douleurs. Son existence commencée dans la paix accueillante des hommes se creuse peu à peu comme un lit de torrent où se précipitent les éboulis et les avalanches : le Crucifié, l'Homme de douleurs, Lui qui pourtant était si proche, tout proche de Dieu !

Devant ce spectacle, ceux qui ont médité, ceux qui ont pieusement scruté la prière de Gethsémané, ont compris. La prière n'a pas chassé les pharisiens, les prêtres, Judas et la Croix, comme des feuilles mortes sous le souffle de Dieu. La prière ne renverse pas les événements.

Où est donc alors son champ d'action ?Que lui reste-t-il qu'elle pourrait transformer ? — Nous ! notre esprit, la direction, les intelligences, les ressources de ce poste de commandement qu'est notre être intérieur.

La prière est le désir, la recherche, la réception d'énergies et de lumières spirituelles. Elle est l'acte par lequel nous prenons contact avec l'Esprit qui de toutes parts maintient, suscite la vie et qui au fond de nous-mêmes nous attend chargé de ses innombrables richesses. La prière est l'acte viril par lequel nous sommes élevés de l'animalité raffinée ou obtuse à la moralité, ce pressentiment de Dieu, et plus haut encore à la spiritualité, ce contact de Dieu.

Par la prière un être grandit, car de l'Esprit qu'il désire, appelle et accueille, il reçoit des savoirs et des pouvoirs progressivement accrus dans la mesure où il en est digne, c'est-à-dire dans la mesure où il s'en servira non pour lui mais pour le plan salutaire de Dieu. « Vous savez donner de bonnes choses à vos enfants. Combien plus le Père ne donnera-t-il pas le Saint Esprit à ceux qui le lui demandent. »

Et ceux qui ont entendu cette parole retentir dans toute la vie de Jésus ont compris : la prière transforme l'âme, c'est sur notre être intérieur que porte son action et ses exaucements.

C'est bien peu penseront peut-être quelques-uns, c'est un pis-aller car quelle que soit notre illumination intérieure nous n'en restons pas moins aux prises avec les difficultés, les douleurs de notre existence quotidienne.

Oh ! impies ! irréductibles païens, quand comprendrons-nous la grande leçon, quand comprendrons-nous que l'existence n'est jamais vraiment transformée que par le dedans ? Que les événements ne sont pas des réalités massives, imperméables, sur lesquelles on ne peut agir qu'extérieurement ; mais qu'une âme haute et rendue puissante par l'Esprit est capable de les illuminer, de les transfigurer. Echecs, hostilités, souffrances sont d'un métal bien dur, bien lourd, aux angles meurtriers ; mais au feu de l'Esprit le métal entre en fusion, il devient malléable et c'est avec lui que l'humanité a forgé les plus robustes outils, les plus fermes appuis, les inexpugnables remparts.

La vérité magnifique qui soulève la prière, c'est que l'âme croyante qui s'offre à l'Esprit ne subit pas mais transforme la vie, parce qu'elle reçoit de l'Esprit qui crée la puissance de créer à son tour, de répéter dans le chaos de ténèbres : « Fiat lux » ; et l'heure où elle est investie de ce pouvoir est l'heure de la prière.

Comment, nous qui savons ces choses, comment ne tressaillons-nous pas devant cette assurance qu'entre nous et les richesses de Dieu il n'y a rien, entre nous et les réalités éternelles il n'y a pas de barrière, mais seulement cet espace silencieux et nu où s'avance notre prière, pour recevoir l'esprit qui transforme l'âme et par l'âme la vie, toute la vie ?

Que pourrions-nous envier de plus vrai, de plus vivant, de plus à nous que cet esprit ?

Dans les éléments épars de sa biographie intime que saint Paul esquisse dans ses lettres, l'apôtre dit à propos d'une souffrance physique qui le harcèle comme une écharde dans la chair : « Trois fois j'ai prié le Seigneur de m'en délivrer, et il m'a répondu : Ma grâce te suffit ». C'est-à-dire : Tu voudrais, mon enfant, que j'ôte de ton chemin cet obstacle douloureux, que je rende ton sentier facile. J'ai pour toi de bien plus hautes ambitions. L'obstacle demeurera mais je te donnerai la force de le surmonter, de conquérir par lui un élan, un pouvoir spirituel nouveaux qui seront bien en toi et à toi. Car, vois-tu : changer cette existence qui passe ce serait te donner une bénédiction et une délivrance d'un jour; mais te changer toi, te donner en pleine âme la vie qui triomphe, voilà ce que veut mon amour pour toi : une bénédiction et une victoire qui dureront toujours.

Fidèles de Jésus-Christ ! ne sentez-vous pas se dresser ici le visage du Maître, le Christ agenouillé de Gethsémané et qui, par l'Esprit, dans son âme, fait de la coupe qu'il doit boire la source d'eau vive, et de la Croix une victoire.

Amis, vous comprenez maintenant la prière qui peut dire : Tu m'exauces toujours; celle dont Jésus disait aux siens dans son dernier entretien : Priez en mon nom, priez dans cet esprit et tout ce que vous demanderez, le Père vous le donnera.

A ce labeur, le plus haut, le plus fécond, et qui nous est à tous si nécessaire, tendons de toute notre âme, qui n'a besoin ici que de savoir s'agenouiller dans une véridique et parfaite humilité.

Priez au nom du Seigneur Jésus-Christ : ce que vous demanderez, le Père vous le donnera. Ah ! qui pourra mesurer ce que cette promesse tend à chacun de nous de puissance et de vie infinie.

A la fin du manuscrit se lit ce thème préparé sans doute pour la prière du Pasteur :

Pour que nous puissions lire ton Livre avec toute notre âme, que nous y sentions ruisseler de nous à Lui la vie de l'Esprit qui a les réponses et les forces nécessaires aux problèmes et aux difficultés de nos vies actuelles,
Seigneur, enseigne-nous à prier.

Pour que nous ne croyions pas seulement que ton Christ est vivant au milieu de nous, mais que nous sentions sa présence et chaque jour sa compagnie surhumaine avec chacun de nous,
Seigneur, enseigne-nous à prier.

Pour que nous sachions où aller quand nos chemins se perdent,
que faire quand notre avenir est incertain,
que pouvoir quand nous sommes au bout
de nos forces, quand nos énergies se brisent,
Seigneur, enseigne-nous à prier.

Pour que nous puissions lutter pour ton Royaume, disposer dans ce combat d'armes tranchantes, invincibles et qui guérissent en
blessant, qui font vivre en donnant la mort,
Seigneur, enseigne-nous à prier.

Au sol profond de nos âmes fouille, creuse, pour que la source de la prière jaillisse,
purifies-en chaque jour le ruissellement intime, et le désert sera changé en plaine fertile.
Seigneur, toute notre espérance, toute notre foi, avec leurs luttes, leurs ténèbres, et leurs aspirations te cherchent, et pour te trouver elles te disent :
Seigneur, enseigne-nous à prier.

L'âme

Dernier sermon prêché à l'Oratoire du Louvre
25 juillet 1937

La main de l'Eternel fut sur moi, et l'Eternel me transporta en esprit, et me déposa au milieu d'une vallée remplie d'ossements. Il me fit passer auprès d'eux, tout autour ; et voici, ils étaient fort nombreux à la surface de la vallée et ils étaient complètement secs.
Il me dit : Fils de l'homme, ces os pourront-ils revivre ? Je répondis : Seigneur Eternel, tu le sais.
Il me dit : Prophétise sur ces os, et dis-leur : Ossements desséchés, écoutez la parole de l'Eternel ! Ainsi parle le Seigneur : Voici, je vais faire entrer en vous un esprit, et vous vivrez ; je vous donnerai des nerfs, je ferai croître sur vous de la chair, je vous couvrirai de peau, je mettrai en vous un esprit, et vous vivrez. Et vous saurez que je suis l'Eternel. Je prophétisai selon l'ordre que j'avais reçu, et comme je prophétisais, il y eut un bruit, il se fit un mouvement, les os se rapprochèrent les uns des autres. Je regardai et voici, il leur vint des nerfs, la chair crût, et la peau les couvrit par-dessus ; mais il n'y avait point en eux d'esprit.
Il me dit : Prophétise et dis à"l'Esprit : Ainsi parle le Seigneur Eternel : Esprit, viens des quatre vents,
souffle sur ces morts et qu'ils revivent ! Je prophétisai selon l'ordre qu'il m'avait donné, et l'Esprit entra en eux, ils reprirent vie, ils se tinrent sur leurs pieds, et c'était une armée nombreuse, très nombreuse.
Ezéchiel XXXVII, I-10.


Paul, debout au milieu de l'aréopage, s'exprima ainsi : Athéniens, je vous trouve à tous égards, le plus dévot des peuples ; car en regardant les objets de votre culte, j'ai trouvé même un autel sur lequel était écrit : « Au Dieu inconnu ». Eh bien ! ce que vous révérez sans le connaître, c'est ce que je viens vous annoncer : le Dieu qui a fait le monde et tout ce qu'il renferme. Lui, qui est le maître du ciel et de la terre, n'habite pas dans des sanctuaires faits de main d'homme ; il n'est point servi non plus par des mains humaines, comme s'il avait besoin de quelque chose, lui qui donne à tous la vie, la respiration et toutes choses... Et certes, il n'est pas loin de chacun de nous, car c'est en lui que nous avons la vie, le mouvement et l'être ; et comme l'ont dit quelques-uns de vos poètes, « nous sommes aussi de sa race».
Actes des Apôtres XVII, 22-28.


« L'Eternel est vivant et ton âme est vivante. » II Rois II, 2.

A tout homme attentif, l'Evangile et la vie d'une même voix enseignent que l'âme est la seule beauté, la seule force, la seule réalité vivante de ce monde.

Dans toutes ses pages, avec leurs luttes, leurs cris, leurs prières, l'Evangile porte l'affirmation primordiale que l'âme est la valeur suprême. Que d'autres livres rapportent et célèbrent ce qu'on appelle les grands faits de l'histoire humaine, guerres, déplacements de puissance d'un peuple à l'autre, ou même encore les audaces de l'intelligence humaine et ses découvertes, l'Evangile, lui, ne considère et ne recueille que les mouvements et les visages des âmes. Dans ses pages, à peine un mot pour signifier que Tibère existait,.. et tout un récit pour évoquer l'âme d'une femme étrange qui ne prononce pas une seule parole et vient aux pieds du Nazaréen briser un vase d'albâtre.

Plus encore que devant les cieux étoilés, devant l'âme humaine les prophètes ont eu des visions ; et de sa voix si frémissante depuis le chemin de Damas, saint Paul devant l'âme humaine a improvisé l'impérissable cantique de l'Esprit qui est avec nous, en nous, éternellement pour nous.

Devant l'âme humaine, Jésus a eu des tressaillements de joie divine, des compassions infinies; c'est pour elle qu'il s'agenouillait le matin, et pour elle qu'un soir il a accepté de mourir, car pour lui c'était une évidence brûlante : le monde visible avec ses ruissellements de lumière, ses richesses et ses gloires ne peut égaler en valeur le prix d'une seule âme.

C'est ainsi que l'Évangile parle de l'âme.

Et la vie elle aussi, comme un livre qu'on lit page après page — pages sombres ou pages claires — chaque jour davantage dresse à nos yeux l'unique valeur de l'âme. Au travers des expériences, des épreuves, des visions qui nous permettent de dévisager la vie et d'en saisir la réalité, comme l'homme de la parabole qui écarte successivement toutes les perles fausses pour ne garder que celle, unique, de grand prix, chacun de nous progressivement élimine toutes choses, secrètement s'en détache, pour ne plus accorder de valeur qu'à l'âme seule. Une heure vient pour tous où hormis l'âme on n'admire plus rien. L'intelligence la plus haute peut nous éblouir, le devoir le plus strict nous étonner, la musique la plus harmonieuse nous frôler, si l'âme ne les habite pas, notre intime adhésion se refuse, et il arrive un âge où l'on estime même que c'est là du temps perdu, une sorte de jeu qui comporte ou beaucoup de puérilité ou le parti-pris d'éviter la réalité de la vie. Sans âme il n'y a plus d'art, plus de pensée vivante, plus de contacts entre nous ; tout retombe au monde des choses muettes et sans regard.

Mais, avec l'âme, les regards d'un enfant chantent comme un Magnificat dans une cathédrale, les silences sont lourds d'ineffables messages.

Quel homme ignore les divines heures de l'amitié, de l'amour où l'âme règne ? Quand l'âme est absente nous existons, quand l'âme est là nous vivons. Nous pressentons notre destinée, nous nous sentons entre les mains d'une Réalité à la fois intime et qui surpasse nos pensées et même nos forces. Notre vie devient plus qu'elle-même, elle est semblable à une voile que gonfle un souffle mystérieux qui la fait frémir, lui fait rompre ses plus fermes amarres et la pousse incessamment vers de nouveaux et plus larges horizons.

O la suprême découverte, celle que nous sommes appelés à faire ici-bas, après quoi nous serons dignes de partir, c'est-à-dire de mourir : la découverte de notre âme, et de celle, toute proche, de l'enfant, de l'ami, celle du Christ dans le Livre où le Christ vit, tout offert.

Et nous pressentons bien que notre vie véritable ne se compose pas de cette multitude d'heures consacrées au sommeil, aux repas ou à notre travail machinal ou même intellectuel, mais seulement des heures où nous avons aimé, pleuré, chanté, prié, les heures où notre âme a dressé son visage.

Qu'est-elle donc ton âme ? Elle est vêtue de ta sensibilité, ton corps est son serviteur, ton visage, ta parole et surtout ton silencieux regard sont ses traducteurs, ton intelligence lui est offerte comme un outil et ta conscience veille à sa porte.

Plus profondément ton âme est en toi la source permanente de ta vie, le lieu mystérieux et sacré où à toute heure tu reçois l'être. En elle une main délicate, surhumaine, charitable, te donne la vie, car tu n'es certainement pas assez léger pour croire que la vie qui est en toi c'est toi qui te la donnes et que c'est à toi qu'elle appartient.

S'il faut prendre une comparaison, ton âme est le point d'attache où le sarment qu'est ta personne spirituelle, reçoit la vie du Cep inépuisable qu'est Dieu.

Comment ne fléchis-tu pas les genoux ?

Les grands poètes religieux, les Églises, les visionnaires de l'Esprit ont célébré les heures de l'histoire, heures solennelles, où Dieu s'est approché des hommes. Épiphanies, inspirations, buisson ardent, incarnation que domine le grand cri « Emmanuel », Dieu avec nous; et devant ces visitations de Dieu tous se sont agenouillés, frissonnants, tant ils en éprouvaient le mystère de grandeur et de charité divines.

Oh ! ami, dans ton âme, à toute heure s'accomplit une visitation divine aussi riche et solennelle que celle qui remplit la vision d'Ezéchiel ou la nuit sereine de la Nativité. Pourquoi n'en ressens-tu pas la grandeur et la charité ?

Tu serais plus attentif et peut-être te prosternerais-tu, si ton Dieu venait à toi à la façon humaine des hérauts puissants, environné de richesses visibles qui éblouiraient ton regard.

Tu serais plus attentif et peut-être te prosternerais-tu si ton Dieu venait à toi dans la suprématie d'une Pensée qui soudain ferait culminer ton intelligence jusqu'au dernier secret de la vie.

Mais tu ignores ou tu méprises peut-être ce jaillissement mystérieux, miséricordieux, qui en toi suscite la vie ! Oh ! païen, confondrais-tu la violence avec la puissance et l'intelligence avec l'Esprit ? Et cependant quel Dieu saurait être plus proche, plus secourable, plus vivant que le Dieu, qui à toute heure te fait vivre ?

Ton âme est jointure sacrée de ta personne et de la personne de Dieu. C'est pourquoi en regardant à elle tu peux dire : c'est moi; mais dans le même moment il te faut dire : c'est Lui aussi ; et le grand aveu, la grande découverte religieuse est de confesser : c'est moi par Lui.

Et c'est parce qu'Il est là, Lui, que l'âme, est insondable. Musiciens, poètes, et plus haut les saints agenouillés l'ont seulement effleurée, elle garde encore tout son infini. C'est parce qu'Il est là, Lui, que ton âme, toujours insatisfaite des seules nourritures terrestres, soulève en toi des nostalgies, des mélancolies qui regardent au-delà. C'est parce qu'Il est là, Lui, que ton âme est chaque jour inédite, en état d'incessante création. C'est parce qu'Il est là, Lui, que ton âme est éternelle,... éternelle à cause de Lui et non certes à cause de toi.

De cette divine présence dans ton âme, ne doute jamais. N'as-tu pas éprouvé que ton âme est ici-bas une forteresse imprenable, un inviolable sanctuaire ? Tout ce qui est humain en toi peut succomber aux entreprises des hommes ou des événements, on peut déchiqueter ton corps, dévier ton intelligence, violenter ton cœur et même troubler ta conscience ; mais au seuil de l'âme toutes les puissances expirent, et le plus faible, le plus déshérité des hommes, peut fermer sur son secret une porte que nul ne saurait forcer ; comme Jésus devant Hérode, il peut demeurer silencieux. Ici est l'inviolable asile, ici la liberté ; et tous les martyrs ont buriné dans l'histoire humaine cette vérité : Ne craignez pas ceux qui peuvent bien tuer le corps, mais qui, après cela, ne peuvent rien de plus.

Jean Huss, au bûcher, manifestait une telle sérénité que ses persécuteurs en furent épouvantés. Sa chair brûlée, sa voix étouffée, son âme dans son regard se montrait inaccessible, surhumain refuge au-dessus des mains humaines, comme une demeure de Dieu.

Et s'il fallait encore une autre preuve de la présence active de Dieu dans nos âmes,.. n'avez-vous jamais été surpris de retrouver en vous et souvent malgré vous toutes les possibilités d'une vie spirituelle ?

Comment ? nous sommes impurs, défaillants, hostiles,.. volontairement et parfois même avec une application soutenue nous dévions, nous brisons les élans de notre vie intérieure ; et pourtant, malgré nos ruines, nos prostitutions, nos souillures entretenues,.. en somme malgré nous, il y a et il demeure en nous, ô miracle, un sanctuaire où nous attendent, prêtes à nous recevoir et qui même nous appellent, des adorations encore possibles, des innocences, dés fraicheurs spirituelles qui ont un goût de Genèse... et nous n'en sommes pas surpris ?

Si nous étions seuls dans nos vies intimes, si personne n'était là en nous pour y entretenir miséricordieusement les ressources de la vie... il y a longtemps que nous serions morts spirituellement, que nous serions incapables de sourire à notre ami et même d'ouvrir les bras à nos enfants.

Mais Dieu veille, Dieu travaille. Nous avons beau nous défaire, intimement, Dieu nous refait. Nous pouvons descendre aux poussières, Dieu nous ressuscite ; et il faut même penser que la miséricorde qui nous soulèvera dans les tombeaux aura alors bien moins à faire pour nous que dans cette incessante résurrection quotidienne où Il nous maintient une âme malgré nos corruptions, nos affaissements et nos résistances.

Au repli du terrain, une source ouvrait sa limpidité. Puis des hommes, des bêtes au pas lourd vinrent et piétinèrent, et l'eau claire où se reflétait le ciel devint un bourbier. Mais là même patiemment, un filet clair se fit jour, propageant sa pureté, dissipant les souillures, chassant les eaux polluées, rétablissant la vertu première du jaillissement mystérieux.

Amis, l'image est transparente. Ce filet d'eau claire qui lutte silencieusement, cette limpidité qui refuse de mourir... voilà votre âme et l'œuvre de Dieu en vous.

Et, au milieu de nous, suprême témoignage de ce que Dieu veut : l'âme de limpidité parfaite du Christ, source qui dit son secret : Je ne fais rien par moi-même. Celui qui croit en moi, des sources d'eau vive ruisselleront de son sein.

Quelle conclusion pratique pourrons-nous donner à cet entretien ? Je ne sais, car elle devrait être multiple comme nos vies et nos besoins.

Au découragé il faut dire : Debout quand même, tu as une âme.
Au superbe : fou qui t'enorgueillis de vanités... mais tu as une âme.
A l'impur : oh ! tu as une âme.
A celui qui s'épouvante sur les tombeaux : Courage ! au-dessus de tout ce qui passe il y a l'âme.

Seigneur, que ton Esprit en chacun de nous maintenant nous instruise et que venus ici pour Te rencontrer, tous nous puissions Te redire : J'ai vu, Seigneur, tout ce que Tu fais à mon âme ; et mon âme Te bénit, Seigneur.

A la fin du manuscrit se lit ce thème préparé sans doute pour la prière du Pasteur :

Nous venons accomplir le geste le plus profond et le plus vrai de la vie : tendre la main et te dire : Donne-nous.
Nous savons que la vie est un don qui ruisselle de ta main, et que c'est dans ta main que nous buvons, que nos âmes reçoivent, que nos prières s'agenouillent et respirent, que nos cœurs espèrent, et nous te disons : Donne-nous...
Mais c'est dans ta main, aussi, soutenus par elle, c'est dans la vie que tu nous donnes, que nous affirmons nos orgueils, que nous disons « moi », que nous rejetons notre prochain. Alors notre geste devant Toi est de joindre les mains et de te dire : Pardonne-nous !

Et nous avons ainsi en nous la source des grands abandons, des certitudes et de la foi. O Toi qui donnes, Dieu de Noël, ô Toi qui pardonnes, Dieu de Pâques, nous venons à Toi.

In memoriam

Prière

Père !
Notre cœur est lourd d'angoisse et de douleur. Nous ne pouvons nous empêcher de crier : « Pourquoi ? » — mais il n'y a dans notre cri ni récrimination ni révolte, seulement de la souffrance.
Viens près de nous ! A travers notre peine, monte vers Toi une action de grâces pour ce pasteur, ce beau pasteur, que tu as donné à nos églises et à nos âmes. Il est monté de la douleur et par la douleur à la lumière, et sa lumière a brillé et brille devant les hommes. Elle éclaire notre nuit. Il a fait de sa foi un hymne, un poème, et ce poème chante et chantera dans nos cœurs pour leur donner de la force, de la paix, de la joie.
Cette porte que le Christ a ouverte pour nous dans le Ciel, et qu'une enfant bien-aimée avait éclairée et élargie pour lui, il l'a éclairée et élargie pour nous. Il a rendu le Ciel plus proche, plus lumineux à bien des âmes. — Père, sois loué pour toutes ces richesses que tu nous a données par lui.
Nous souffrons, mais nous savons que tu es là. Tu as été près de lui le Père au chevet, dans la souffrance et dans la maladie. Reste avec nous, Toi qu'il appelait « le Berger des bergers », pour conduire notre troupeau appauvri et désolé. Accompagne notre frère dans le douloureux voyage vers la maison des pères. Soutiens la compagne de notre ami le long du chemin qui monte,T,et aide-lui à reprendre courage en lui montrant, à chaque pas, les traces qu'il a lui-même laissées.
Père céleste, de toute cette souffrance, fais une force pour nos Eglises et pour nos âmes.
Amen.

Montpellier, 15 septembre 1937.
Pasteur G. VIDAL

Service funèbre

Célébré à Roquecourbe (Tarn) le 16 septembre 1937 par Le pasteur A-N. Bertrand.

Invocation

Nos cœurs s'élèvent vers Toi, Dieu de Jésus-Christ, Dieu Sauveur ; car notre unique espérance est en ta miséricorde, notre unique refuge est dans l'amour que tu nous as témoigné en Jésus-Christ.
Amen.

Fragments bibliques

Du fond de l'abîme je t'invoque, Eternel, Seigneur écoute ma voix.
Si tu gardais le souvenir de nos iniquités, Eternel, Qui pourrait subsister devant Toi ?
Mais le pardon se trouve auprès de Toi, Afin qu'on te vénère.
Mon âme attend le Seigneur,
Aussi fidèlement que le veilleur attend le retour du matin.
Psaume CXXX, passim.


Nous portons ce trésor — de l'Evangile — dans des vases d'une argile grossière, pour qu'on voie bien que cette incomparable puissance vient de Dieu et non pas de nous. Nous sommes pressés de toute part, mais non pas écrasés ; inquiets, mais non désespérés; persécutés, mais non abandonnés ; terrassés, mais non anéantis. Nous portons toujours dans notre corps la mort de Jésus, afin que la vie de Jésus se manifeste aussi en nous.
II Corinthiens IV. 7-ro.


Nous sommes considérés comme des mourants, et voici que nous vivons ; comme des condamnés, et nous ne sommes pas exécutés ; comme des affligés, et nous sommes toujours joyeux; comme des pauvres, nous qui enrichissons les autres ; comme dépouillés de tout, nous qui possédons tout.
Ibid. VI, 9-10.


...Ce jour viendra pour nous comme un voleur dans la nuit. Quand on dira : « Paix et sécurité », alors soudain, la ruine fondra sur nous, comme sur la femme les douleurs de l'enfantement.
Mais vous, mes frères, vous n'êtes pas dans les ténèbres, pour que ce jour vous surprenne comme un voleur ; vous êtes tous enfants de la lumière ; vous êtes fils du jour.
I Thessaloniciens V. 2-5.


Allocution et prière

Quels mots pourront jamais dire le trouble, l'angoisse, la douleur qui ont pesé sur nous tous et sur bien d'autres, au cours de ces quatre semaines qui trouvent ici leur tragique conclusion ! Tout semblait réuni pour augmenter le poids de ces interminables journées : l'appréhension d'une catastrophe dont on n'osait pas mesurer l'ampleur avant qu'elle fût devenue réalité, l'âpreté d'une lutte dont on soupçonnait de loin toute la silencieuse horreur, enfin, pour tout dire en un mot, le mystère d'une épreuve dont les aspects spirituels ne restent pas moins impénétrables à nos pensées que ses origines matérielles.

Laissez-moi dire toute ma pensée, chers Frères et Sœurs, car elle est certainement la pensée de tous : ce mystère n'est pas seulement celui de l'heure présente, c'est celui de toute une vie, de cette existence si terriblement dépouillée faite à nos chers amis Guiraud, depuis que leur enfant avait été rappelée à Dieu. Combien de fois, en les voyant l'un et l'autre porter avec tant de vaillance à travers la vie, à travers la joie et la souffrance de tous, leur muette douleur, j'ai cherché dans la fécondité d'un si beau ministère, la réponse au « Pourquoi ? » de ce redoutable problème.

Mais aujourd'hui le mystère devient bien plus angoissant encore. Entre nos deux amis qui marchaient sûrement, fidèlement appuyés l'un sur l'autre, la mort vient de se glisser ; les voici chacun d'un côté du grand voile. Et le mystère de ces deux existences tragiques se double du désarroi où sont jetées toutes les âmes qui étaient tendues vers notre ami, appuyées aussi en quelque manière à sa force spirituelle, et qui maintenant, à travers leurs larmes, se demandent et nous demandent, et demandent à Dieu : Pourquoi ? Pourquoi une telle force nous a-t-elle été reprise ? Pourquoi tant de lumière refusée à nos pauvres yeux, tant de travail utile interrompu, tant de paix et de consolation enlevées à ceux qui souffrent ? Pourquoi ?

Mes Frères, la réponse à ces « pourquoi ? >. c'est notre ami lui-même qui va encore nous la donner ; non par des paroles, non que nous voulions chercher dans quelqu'un de ses sermons un fragment où il traiterait magistralement du problème de la souffrance ; non, bien plus puissamment, bien plus profondément, il nous la donne par son ministère et par sa vie tout entière.

Car ce « pourquoi ? » qu'il aurait eu tant de droits à poser au sujet de son destin personnel, il ne le posait jamais. Non seulement il ne le posait pas devant ceux auxquels il livrait sa pensée, comme il aurait pu le faire s'il avait eu conscience de détenir quelque définitive réponse à leur angoisse ; mais il ne le posait même pas pour son compte personnel : il vivait au-dessus de la question. Trop cruellement meurtri par le choc des réalités matérielles, par la brutalité du visible, il avait refusé une fois pour toutes de reconnaître leur souveraineté ; il s'était installé dans une réalité plus haute, la réalité essentielle dont l'Apôtre dit qu'elle est éternelle ; et il vivait là, non pas en plein rêve, certes, au contraire en plein réel ; mais dans un réel que beaucoup ne connaissent pas, celui que peuplent les grandes figures spirituelles qui s'appellent le Souvenir, le Renoncement, l'Espérance, la Foi, l'Amour. Là était son véritable univers.

Et cet univers n'est pas distinct, séparé de celui où nous marchons chaque jour ; c'est celui-là même où les hommes aiment, travaillent, souffrent et meurent ; c'est l'univers dans lequel nous vivons tous, mes Frères, celui où nous avons à lutter et à vaincre, mais envisagé d'un autre point de vue, regardé de plus haut et par conséquent mieux connu et mieux compris.

Il était là, très près de nous, très compréhensif pour toutes nos peines, pour toutes nos douleurs, et en même temps très au-dessus de tout ce qui meurt, fermement établi dans le Royaume de l'éternité. Il ne demandait pas pourquoi il y a de l'ombre ; il s'établissait dans la lumière, parce que, aimait-il à dire, « nous sommes fils du jour ». Et lorsqu'on posait devant lui les « pourquoi ? » de la souffrance, les « Pourquoi Dieu reprend-Il ?... », « Pourquoi Dieu permet-Il ?... », il écartait d'un mot ces questions qui renferment déjà en elles-mêmes des affirmations trop péremptoires pour notre ignorance ; il les écartait d'un mot, et il continuait, par sa parole et par sa vie, à entraîner ses frères dans l'invisible univers qui était la véritable Patrie de son âme.

Comprenez-vous maintenant, chers Frères et Sœurs, quel était le ressort caché de son ministère, et comment à l'exemple de l'Apôtre c'est dans sa faiblesse même qu'il trouvait sa force ? Depuis que sa vie intérieure autant que sa vie de famille avait été ravagée par la catastrophe qui lui avait ravi son enfant, tout avait été changé en lui ; il était devenu un autre homme et un autre pasteur. Il avait mesuré tragiquement la vanité de tant de choses sur lesquelles s'appuient les hommes et la faiblesse de tant de prétendues forces qui leur sont offertes, et tout en lui était résolument centré sur le spirituel.

Sa puissance de rayonnement venait de ce qu'il avait su reléguer impitoyablement au second plan tout ce qui était accessoire, et mettre l'accent sur l'essentiel, c'est-à-dire sur la valeur que donne à l'âme et à la vie le contact avec Jésus-Christ et l'humble abandon entre les mains de Celui qui nous a sauvés. Lui aussi, il ne voulait savoir qu'une chose : Jésus-Christ, et Jésus-Christ avec qui il avait été crucifié. Il était le pasteur qui refuse obstinément d'être autre chose que le berger des âmes. Nous tous qui essayons de porter en nous une âme pastorale, nous gardons toujours, quoi que nous en ayons, quelque chose ou du théologien, ou du philosophe, ou de l'homme d'Eglise, ou de l'homme d'action. lui, il était et voulait être pasteur et rien de plus. Aussi était-ce pour lui une souffrance de se heurter parfois à des esprits pour qui les questions concernant la valeur de l'âme devant Dieu étaient dédaignées au profit des questions d'Eglise ou de doctrine ; alors sa figure ordinairement apaisée prenait une sorte de contraction douloureuse, comme s'il avait vu piétiner des fleurs qui lui étaient chères.

Dans les premiers jours de sa maladie, il s'écria tout à coup d'une voix forte : « Mon âme s'attache à Toi seul, Dieu de mon salut ». Ce cri de sa détresse ou de son espérance pourrait servir d'épigraphe à tout son ministère et à toute sa vie. C'est que sa pensée, et par conséquent sa prédication, n'était pas déterminée par ce qu'on apprend dans les livres, ni même par ce que peut donner la pure réflexion ; elle avait été laborieusement reconstruite après la tourmente qui avait ravagé sa vie. Venue du cœur elle allait au cœur, née de la vie elle créait la vie, elle engendrait spontanément l'adoration, la prière, l'action de grâces ; elle lui permettait de côtoyer sans en être ébranlé des deuils semblables au sien et de les consoler par les consolations dont il avait été consolé lui-même.

Cependant cela, on n'ose pas dire : c'était naturel, — car tout ici est surnaturel, tout est don de Dieu ; — mais enfin c'était normal ; c'était ce que l'on est en droit d'attendre d'un chrétien ou d'un pasteur; ce qui l'était moins, c'était de le voir porter dans la troupe joyeuse de nos Eclaireurs et de nos Eclaireuses la clarté de son regard et la fraîcheur candide de son rire. Combien parmi nous, ayant souffert ce qu'il avait souffert, auraient su réprimer tout mouvement d'amertume au spectacle de cette jeune vie surabondante ? Mais non, ce qu'évoquaient pour lui les jeunes visages, ce n'était pas ce qu'il avait perdu, c'était ce qui lui restait de l'enfant que sa chair vient rejoindre aujourd'hui dans la terre du cimetière, mais avec laquelle il avait toujours entretenu à travers l'invisible une si profonde intimité de l'esprit : c'était un même élan vers Dieu, une même soif de ce qui est beau, noble et pur, c'était une même force d'espérance, une même puissance d'amour. C'était ce qui ne passe pas. Je vous l'ai dit : il était établi dans l'éternel.

Et c'est pour cela que son action échappait aux normes du temps et n'avait rien à faire avec lui. Elle avait d'autres mesures. Il n'a passé dans notre Eglise de l'Oratoire que quatre brèves années, et il semblait qu'il fût intégré de toujours dans la substance permanente de notre Eglise ; il y exerçait une influence que d'autres ont mis un quart de siècle à conquérir, et il l'exerçait dans le sens de ce qui demeure. Comme s'il avait eu le pressentiment de ce qu'il devait y avoir de tragiquement bref dans son ministère, il travaillait à établir dans l'Église une communauté d'intercession, un lien de prière ; il nous plaçait avec lui sur le terrain où la mort est impuissante et où rien ne pourra nous séparer.

Quelques instants après que nous venions d'apprendre la terrible nouvelle, une jeune amie nous disait : « M. Guiraud, c'est le type des hommes pour qui il n'y a pas de mort ; alors on est presque étonné que sa présence matérielle puisse nous être enlevée ».

Et c'est bien pour cela que nous sommes si malheureux ; surpris, déconcertés par la soudaineté de l'épreuve ; mais surtout malheureux.

Malheureux en pensant aux Eglises de France, à la place grandissante que notre ami prenait dans leur évolution vers une plus cohérente constitution du protestantisme ; au travail qu'il accomplissait dans la rédaction de nos liturgies, dans le Comité Général des Eglises Réformées, désormais privé d'une action qui s'exerçait toujours dans le sens de la spiritualité, de l'intériorité. Il intervenait rarement, et généralement attendait que l'on sollicitât son avis ; mais il était de ceux que l'on écoute, car on le savait toujours en contact avec les sources. Le Président Marc Boegner, dont un télégramme nous apporte à l'instant les regrets et les sympathies de la Fédération Protestante, me prie de dire ici combien le Protestantisme tout entier se sent appauvri par le départ de notre frère. C'est que la puissance spirituelle qui se déployait dans son ministère et dans sa vie, n'appartenait à aucun groupement particulier ; elle était au service de l'Evangile, dans les cadres de la Réforme par laquelle l'Evangile nous a été rendu.

Malheureux, nous le sommes en pensant au beau travail qu'il accomplissait dans notre Eglise de l'Oratoire, au rayonnement que lui assurait une prédication toute débordante de sève spirituelle ; à l'influence qui était la sienne dans nos groupes de jeunesse, à l'autorité souriante avec laquelle il formait les âmes de ses catéchumènes ; à ce profond attachement enfin que tous avaient pour lui, et qui s'est manifesté par l'émotion, l'inquiétude, la douleur de toute une population, à mesure que se répandaient les funestes nouvelles. Ce n'est pas seulement le sentiment de ses collègues, mais celui de l'Église entière qui s'exprime dans le message de notre vénéré doyen, le pasteur Wilfred Monod : « le cœur déchiré mais débordant de gratitude »; et tous nous regardons avec lui vers les certitudes éternelles, « pleurant mais sous la Croix, pleurant mais pour un jour ». Ainsi nous essayons de réaliser la suprême prière du pasteur, le dernier mot prononcé par lui en guise de bénédiction à son dernier culte, le 31 juillet : « Que votre cœur ne se trouble pas».

Malheureux, nous le sommes surtout en pensant à vous, chère et douloureuse Amie, dont le deuil est sans commune mesure avec le nôtre, quelle que puisse être notre douleur. Vous vous doutiez bien sans doute de toute l'affection dont vous étiez entourés, l'un et l'autre ; mais, au cours de ces quatre semaines d'angoisse, vous avez pu en mesurer la profondeur et vraiment sentir battre le coeur de notre grande famille. Aujourd'hui c'est la douleur de toute une Eglise que je vous apporte, une douleur unanime, sans exception comme sans réserve ; avec, j'en suis certain, la douleur de toutes les Églises où vous avez travaillé ensemble : Mazamet, Limoges, Labessonié.

Mais ce qui touchera particulièrement votre cœur de chrétienne et de femme de pasteur, ce qui a réconforté les collègues de votre mari dans leur détresse, c'est la qualité rare de cette douleur. Depuis que s'est répandue la consternation de la fatale nouvelle, tous ceux que j'ai vus m'ont dit : Comptez sur nous, — Nous ne laisserons pas mourir avec lui son œuvre, — Nous ne permettrons pas que son ministère soit anéanti, — Nous nous grouperons autour de ceux qui restent pour que l'œuvre se continue... Ainsi toute cette foule qui pleure avec vous n'a pas seulement un visage de douleur tourné vers le passé, mais aussi, tourné vers l'avenir, un visage de résolution, d'espérance et de foi

Il nous serait précieux de penser que dans le désert de votre vie, cette silencieuse présence de toute une Eglise, avec la ferveur de ses prières et la fidélité de son affection, pourra vous être de quelque douceur. Nous savons aussi de quelles vigilantes tendresses vous êtes entourée par les vôtres, par ceux qui ont donné sans compter leur temps et leurs forces et jusqu'au sang de leurs veines, pour tenter de sauver votre mari, et qui continueront auprès de vous la vigilance de leur piété fraternelle

Nous savons surtout que depuis longtemps vous marchez, avec votre compagnon de route, les yeux fixés vers le ciel, que les chemins qui mènent de la mort à la vie ne vous sont point inconnus, et qu'avec lui vous vous êtes nourrie du pain de vie, du pain du ciel, et plus que les nourritures de cette terre, vous avez aimé celles qui rassasient pour la vie éternelle. Tout meurtris que nous sommes de votre douleur, nous sommes sans inquiétude à votre égard : celui que vous perdez ne peut pas être pleuré comme pleurent ceux qui sont sans espérance et sans Dieu ; une telle vie porte en elle-même les forces qui consolent d'une telle mort.

Aussi, au moment de vous remettre par la prière entre les mains de Dieu, entendons-nous monter du fond de nos cœurs endeuillés des paroles de douleur et de victoire qui ressemblent au cantique de l'Apôtre : Nous sommes frappés mais non écrasés, affligés mais non découragés, éprouvés mais non abandonnés, terrassés mais non anéantis. On nous croit humiliés et nous marchons vers la gloire, pauvres et nous enrichissons les autres, dépouillés de tout et nous possédons tout, désespérés et c'est nous qui semons l'espérance ; on nous croit morts et voici, avec nos bien-aimés, nous sommes vivants au siècle des siècles !

Amen.

Pendant les jours de sa maladie, notre Ami a demandé qu'on lui cherchât « la prière de [Charles] Wagner» que, disait-il, il avait emportée avec lui. En elle il a retrouvé sa foi et sa paix ; en elle aussi nous chercherons ensemble l'expression de notre propre prière :

Quand je dormirai du sommeil qu'on nomme la mort, c'est dans ton sein que j'aurai ma couchette. Tes bras me tiendront comme ceux des mères tiennent les enfants endormis. Et Tu veilleras. Sur ceux que j'aime et que j'aurai laissés, sur ceux qui me chercheront et ne me trouveront plus, sur les champs que j'ai labourés, Tu veilleras. Ta bonne main réparera mes fautes. Tu feras neiger des flocons tout blancs sur les empreintes de mes pas égarés ; Tu mettras la paix sur les jours évanouis passés dans l'angoisse ; Tu purifieras ce qui est impur. Et de ce que j'aurai été, moi pauvre apparence ignorée de moi-même et réelle en Toi seul, Tu feras ce que Tu voudras. Ta volonté est mon espérance, mon lendemain, mon au-delà, mon repos et ma sécurité. Car elle est vaste comme les cieux et profonde comme les mers ; les soleils n'en sont qu'un pâle reflet, et les plus hautes pensées des hommes n'en sont qu'une lointaine image. En Toi je me confie ; à Toi je remets tout.

Seigneur, exauce pour notre Ami cette prière ; fais-le reposer en paix dans Ton sein, auprès de Celui qu'il a aimé, annoncé, servi : Jésus-Christ.

Prolonge parmi nous l'écho de sa voix, afin que dans notre nuit se lève un peu de la lumière de Pâques, et que soit glorifié par lui à travers le silence de la mort Celui dont la voix vibrait dans sa parole vivante : Jésus-Christ.

Apprends-nous à le suivre par la foi et par la prière, jusque dans ta lumière éternelle, afin que nos coeurs s'apaisent et que nous venions sans crainte nous remettre entre les mains de Celui que Tu nous as donné : Jésus-Christ.

Et tant que nous restons dans la nuit de nos souffrances, fais-nous la grâce de demeurer auprès de Celui qui a souffert et qui est mort afin que, dans la souffrance et dans la mort, nous suspendions à sa Croix notre unique espérance : Jésus-Christ.

Alors, avec notre Sauveur, nous serons dans Tes bras, et, que ce soit pour la vie ou pour la mort, ce sera dans une même joie que nous répèterons avec tous les saints la prière de Jésus-Christ :

Notre Père qui es aux Cieux ; que Ton nom soit sanctifié ; que Ton règne vienne ; que Ta volonté se fasse sur notre terre comme dans Ton ciel. Donne-nous aujourd'hui notre pain quotidien. Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés ; et ne nous conduis pas vers la tentation mais délivre-nous du mal, puisque c'est à Toi qu'appartiennent dans tous les siècles, le règne, la puissance et la gloire.

Amen.

Service commémoratif

Célébré en l’Eglise Réformée de l'Oratoire Du Louvre
le 16 octobre 1937.

Invocation

Notre secours est en Toi, Maître de la vie et de la mort, notre Seigneur et notre Père ; car Tu nous as appelés à la vie, et par delà la mort Tu nous appelles encore à la vie, à la Vie éternelle par Jésus-Christ notre Sauveur.
Sois avec nous, pendant ces quelques instants que nous voulons consacrer ensemble au recueillement et à la prière, au souvenir et à l'espérance ; et fais-nous trouver, dans la Communion du Ressuscité et dans la méditation de son Evangile, les consolations que nous attendons de Toi seul et de ton Fils Jésus-Christ.
Amen.

Chers Frères et Sœurs,
Nous sommes réunis dans ce sanctuaire, pour donner une voix au deuil de l'Église, à sa douleur et à son espérance, à son action de grâces et à sa prière, à l'heure où Dieu vient de rappeler à Lui le fidèle berger de notre troupeau, notre frère et collègue dans le Saint Ministère, Émile Guiraud, endormi dans la foi, le 14 septembre, à l'âge de 54 ans.

Liturgie

Nous voici donc une fois de plus, mes Frères, en présence de la mort ; ainsi passe la vie ; ainsi s'accomplit chaque jour sur quelqu'un d'entre nous l'antique sentence prononcée sur le premier homme : « Tu n'es que poussière et tu retourneras dans la poussière » ; ainsi se révèle la tragique vérité de ces paroles de l'Ecriture : « Toute chair est comme l'herbe ; l'herbe sèche, la fleur tombe et tout son éclat périt ; en vérité l'homme est comme l'herbe et toute sa gloire est comme la fleur des champs ». « Notre vie est comme rien devant Dieu ; un homme debout n'est qu'un souffle ; il se promène sur la terre comme une ombre, et c'est pour des vanités qu'il s'agite quelques instants. »

Ces pensées sont graves et solennelles, mes Frères ; ne nous hâtons pas de les oublier, de les ensevelir en quelque sorte avec la dépouille de nos morts ; rappelons-nous plutôt qu'elles expriment seulement un des aspects de la vie et de la destinée humaine. S'il est vrai que la figure de ce monde passe et que nous passons avec elle, l'Ecriture nous rappelle aussi que l'homme porte, sous son enveloppe fragile, une réalité éternelle, une âme faite à l'image de Dieu et créée pour sa ressemblance. S'il est vrai que bien des vanités encombrent souvent notre vie, l'Évangile nous invite cependant à la remplir de choses qui demeurent : l'amour, le désintéressement, l'effort spirituel, la prière et la foi. Dans les quelques heures de sa vie terrestre, l'homme peut enclore des trésors qui ne passent pas.

C'est pourquoi nous ne perdons pas courage; alors même que notre être extérieur se détruit, nous savons que notre être intérieur se renouvelle de jour en jour. La vie chrétienne est une quotidienne victoire de l'Esprit sur les puissances de destruction. Bénissons Dieu, lorsqu'il nous permet d'en contempler l'image dans une existence où tout ce qui est de la chair et du temps recule de jour en jour devant ce qui est de l'Esprit et de l'éternité ! Aussi ne voulons-nous pas regarder aujourd'hui aux choses visibles, qui ne sont que pour un temps, mais aux invisibles qui sont éternelles. La lumière que Dieu a fait briller pour nous en Jésus-Christ éclaire infiniment plus loin que la vie présente : étrangers et voyageurs sur la terre, nous marchons avec une ferme confiance vers la Patrie céleste, vers les demeures éternelles que Dieu a préparées pour ses enfants, afin de les mettre en possession de l'héritage que rien ne peut altérer ni flétrir.

La vie que Jésus donne n'est pas née de la terre et son cours n'est pas borné aux horizons de ce monde ; elle est la vie même de Dieu, telle que nous l'avons contemplée, pleine de grâce et de vérité, dans la Personne du Crucifié, dans sa vie, dans sa mort et dans sa victoire. Unissons-nous donc étroitement à ce Sauveur miséricordieux ; sachons prendre part à ses souffrances afin d'avoir aussi part à sa gloire ; si nous mourons avec Lui, nous aurons aussi la vie avec Lui.

Prière

O Dieu, ces grandes vérités de la révélation chrétienne, combien de deuils elles ont éclairés à travers les siècles, et dans ce Temple même où ton serviteur aimait à les proclamer ! Et voici qu'aujourd'hui il semble que ce soit notre deuil qui les éclaire ; elles ne sont plus des pensées lointaines, des idées que l'on peut examiner, accueillir, accepter ; elles sont une réalité devant nos yeux, une vie et une mort : une vie si détachée qu'elle portait en elle tous les enseignements de la mort ; une mort si paisible qu'elle est déjà une vie et une victoire.

Et nous Te bénissons, Seigneur, pour la lumière qui a été ainsi projetée pour nous sur les mystères de la mort et de l'au-delà. Ce sont des mystères ; ce seront toujours des mystères pour notre esprit ; mais pour nos cœurs, ce sont des certitudes dans lesquelles nous entrons comme le navire entre dans la paix du port après la tourmente. Et si jamais nous pouvions craindre d'avoir été le jouet d'un rêve ou d'une illusion, Tu nous rappellerais ce que nos yeux ont vu, ce que nos mains ont touché, et combien tout cela était simple lorsque notre ami en parlait, parce que ce n'étaient pas des paroles, c'était sa vie même et le sang de son cœur qu'il nous livrait ainsi.
Et maintenant, Seigneur, ne permets pas que la nuit descende sur nous ; ne permets pas que s'éteigne cette lumière fidèle, fais-la briller sur notre Eglise, sur les Eglises sœurs, dont la sympathie nous a si puissamment réconfortés dans notre épreuve, sur toutes les Eglises où le nom de ton Fils est invoqué ; fais-la briller sur toutes les routes où marchent les solitaires, les affligés, les douloureux, et surtout sur le sentier de l'Amie dont l'âme s'attend à Toi seul, ô Dieu de notre salut, et que notre prière va chercher dans sa solitude et dans ses larmes.

O Toi qui es lumière, Toi par qui la nuit resplendit comme le jour, fais-nous vivre dans Ta lumière, et la nuit de notre deuil s'effacera devant l'aurore éternelle, parce que Tu seras là, notre Père, pour nous garder dans la communion de Notre Seigneur Jésus-Christ.
Amen.

Allocution de M. le pasteur A.-N. Bertrand

Il y a un mois aujourd'hui, dans un petit cimetière de campagne, au milieu de la paix des choses et parmi les larmes d'une immense assemblée, le pasteur qui vous parle avait le privilège — douloureux, certes ! mais infiniment précieux — d'apporter à son frère d'armes l'hommage de l'Eglise, sa gratitude et sa fidèle espérance. Trois jours plus tard, il rencontrait ici la paroisse de l'Oratoire, en un dialogue d'âmes auquel la douleur de tous conférait une humble et solennelle grandeur. Il est donc naturel qu'il laisse aujourd'hui à ses collègues et à ses frères la douceur de dire ici ce qu'a été le chrétien et le pasteur que nous pleurons, et pourquoi il y a tant de lumière dans la nuit de notre deuil.
Qu'il me soit permis seulement de saluer la présence au milieu de nous des frères, beau-frère et belle-soeur de M. et Mme Guiraud, ainsi que de leur neveu. Dans leurs personnes, c'est quelque chose encore de notre ami qui vient jusqu'à nous, c'est l'image de ce cercle familial si souvent éprouvé dans ces derniers mois, qui a soutenu, entouré, bercé son agonie comme dans des bras maternels, à l'heure où lui qui avait si souvent secouru les autres eut aussi besoin des secours de la tendresse et de la foi. Et puis, chers amis, vous êtes aussi parmi nous les messagers, les représentants de celle dont le deuil dépasse de si haut le nôtre et que nous aurions voulu entourer plus directement de notre affection et de notre sollicitude. Vers elle s'en vont toutes nos pensées et toutes nos prières.
Car le deuil de l'Eglise ne doit pas nous faire oublier celui de la famille, et nous savons bien que sous le pasteur et le chrétien il y avait l'homme, avec son charme unique, que nous comprenons mieux, maintenant que nous l'avons perdu. C'est ainsi : nous vivons à côté des hommes, nous les aimons, certes ! nous nous réchauffons au contact de leur foi ; mais nous ne nous demandons pas d'où vient la puissance de leur rayonnement. Et puis quand la mort les a revêtus de leur physionomie véritable, éternelle, alors nous comprenons.
Nous comprenons ce qui fait que notre ami a été parmi nous une âme transparente, à travers laquelle les réalités de la vie chrétienne étaient devenues comme visibles, tant elles avaient de netteté et de relief. En lui, il n'y avait rien d'artificiel, rien d'appris, rien d'importé du dehors, mais seulement ce que le Maître appelle « le bon trésor d'où l'homme bon tire de bonnes choses ».
De là chez lui cette atmosphère de sobre poésie, qui baignait sa pensée et sa parole ; il saisissait sous les apparences les réalités dont elles sont l'enveloppe ; la vie lui était une vaste parabole ; et là où d'autres ne voient que des scènes banales de l'existence quotidienne, il découvrait le jeu de la vie profonde, l'âme secrète des hommes et des choses.
De là aussi cette gaieté, cet humour même qui lui assurait un si chaleureux accueil parmi les jeunes. Nul ne savait comme lui percer à jour les fausses solennités et souligner d'une malice sans cruauté la disproportion entre l'être véritable et les apparences. L'humour et le rire jaillissaient chez lui de l'écroulement des prétentions vaines sous la poussée du réel.
Mais cette gaieté était celle d'une âme héroïque. Sa sérénité, sa joie même étaient bâties sur un fond de douleur, d'une douleur non pas acceptée mais vaincue.
Il y a des hommes qui cachent sous le masque d'une fausse joie une douleur que l'on croit morte, mais qui continue cependant au fond d'eux-mêmes son œuvre de négation. Rien de pareil chez lui. Sa douleur n'était pas cachée ; elle était au contraire offerte à tous, visiblement incorporée à sa vie et à son être ; mais dépassée, dominée, recouverte par la marée paisible de la grâce, recouverte, dirait le Prophète, « comme le fond de la mer par les eaux qui le couvrent ». Héroïsme non de tension, mais de paix et de sérénité, fruit spontané d'une foi totale et souveraine.
Ainsi se révèle tout ce qu'il y a d'artificiel à vouloir parler ici de l'homme sans parler du chrétien et du pasteur. En dehors de sa foi il n'aurait plus été lui-même ; il n'aurait plus été rien ; car il ne faut pas dire qu'il portait en lui une foi profonde et un profond amour : il était une foi, il était un amour vivant.
Dieu soit béni de ce que, selon la promesse faite au Sauveur et à ceux qui ont mis en lui leur foi, cette âme vivante est devenue parmi nous un esprit vivifiant.               Amen.

Allocution de M. Le Pasteur W. Monod

« Mon âme a son secret, ma vie a son mystère. » Cette parole énigmatique du poète plane sur la terrestre destinée de celui que nous pleurons.
Maintenant qu'elle nous apparaît dans un raccourci poignant, sous l'éclair d'une mort quasi foudroyante, nous prenons conscience d'un fait indistinct, pressenti par nos coeurs et peut-être deviné par nos âmes : Emile Guiraud fut un élu, un mis à part.
Touché par une grâce particulière, il portait en soi — transportait sur soi — un charme d'En-Haut. Un baptême d'Esprit et de feu l'avait consacré ; sa présence dégageait parfois je ne sais quelle phosphorescence, toute spirituelle assurément, mais d'autant plus réelle. Quand il prêchait, le « message » devenait « mission ».
Tous, en l'écoutant, nous éprouvions une impression presque ineffable ; en cet instant même, les paroles manquent pour la dépeindre... Le sentiment d'impuissance qui m'étreint est, sans doute, le plus fidèle hommage.
« Mon âme a son secret, ma vie a son mystère. » Notre disparu aurait pu résumer de la sorte sa terrestre carrière, car c'est le langage même de l'expérience « chrétienne », une expérience d'ordre « surnaturel », une expérience imposée par le « témoignage intérieur du Saint Esprit », une expérience qui est un « don » de la grâce divine, le doigt de l'Eternel inscrivant en lettres de flamme sur la paroi de notre âme : « TU ES A MOI ».
Emile Guiraud n'était point parvenu à cette ineffable certitude par les chemins faciles d'un mystique sentimentalisme, ou d'un credo récité, ou même de la fidélité pastorale aux tâches professionnelles du saint ministère. Pour devenir un « homme de Dieu », dans l'acception pleine et biblique du terme, il faut creuser plus profondément.
Un jour, on le ramassa évanoui en rase campagne, estropié pour-la vie, à côté de la dépouille mortelle de son enfant unique, fillette lumineuse et pieuse, déjà orientée vers l'au-delà.
Après l'accident brutal, Emile Guiraud, enfermé dans une clinique, éprouva les affres d'une longue agonie morale. « Alors, avouait-il plus tard, je suis resté six mois dans l'Enfer. » Il songea même à quitter le ministère pastoral ; le don de consoler autrui semblait près de lui échapper, comme l'eau glisse entre les doigts ; il ne pouvait plus concilier le spectacle du monde avec certaines déclarations du catéchisme traditionnel sur la divine Providence... Et soudain, l'effroyable Problème du Mal, ce masque de la Gorgone, cessa de lui pétrifier le cœur ; il reçut la révélation suivante qui fusa, définitive, à travers la croix de Golgotha, dans les ténèbres du Calvaire : si beaucoup de croyants ont la douceur d'affirmer Dieu PARCE QUE (au nom d'une addition de preuves positives), d'autres croyants ont le bonheur d'affirmer Dieu QUOIQUE, malgré la déficience mélancolique d'une démonstration toujours inachevée qui nous « fuit d'une fuite éternelle ».
Alors, le pasteur vaincu se transforma en un pasteur victorieux, et cette victoire fut celle aussi de la mère qui pleurait avec le père. Rappelez-vous le pathétique tableau, dans la Genèse, du combat de Jacob avec un adversaire mystérieux, tandis que mugissait le torrent de Jabbok dans la nuit. Ecoutez la fin du récit. Vers l'aurore, le patriarche s'écria, dans la grisaille de l'aube : « J'ai vu Dieu face à face, et mon âme a été sauvée ». L'auteur sacré ajoute : « Le soleil se levait. Et Jacob boitait ».
Mais pourquoi en rester à l'Ancienne alliance ? Ecoutons le témoignage énigmatique de l'apôtre : « Il m'a été mis une écharde en pleine chair, un ange de Satan pour me souffleter. Trois fois j'ai prié le Seigneur de l'éloigner de moi, mais il m'a répondu : Ma grâce te suffit ; c'est dans l'infirmité que s'accomplit ma puissance ». Alors éclate l'Alléluia de l'initié : « Je me complais dans les détresses pour le Christ ; oui, quand je suis faible, je suis fort ! »
Et le secret de l'apôtre Paul, fidèlement transmis par l'Eglise et dans l'Eglise, devint, deux mille années plus tard, le secret d'un humble pasteur français. La première fois qu'il monta dans la chaire de l'Oratoire, l'estropié gravit les degrés lentement, à cause de son infirmité ; il ouvrit la Sainte Ecriture ; il chercha le testament spirituel de Jésus dans la Chambre haute ; il trouva le mot central et dominateur qu'il voulait prononcer pour cette rencontre solennelle, le mot qui devait donner le ton, une fois pour toutes, à son ministère parmi nous : et ce mot était simplement — glorieusement — le mot « Joie ». Il osa parler de la joie promise par le Christ aux siens.

 « Mon âme a son secret, ma vie a son mystère. » Cette parole sembla retentir, comme un refrain, d'année en année, chaque fois qu'Emile Guiraud nous distribua l'Evangile de la vie éternelle.
Le halo indéfinissable qui l'enveloppait, alors, était le reflet d'une intense préparation spirituelle dans le domaine intime. Toujours matinal, il se levait plus que jamais dès l'aube, quand il devait prêcher ; et cela non point pour lire et relire un manuscrit (déjà mémorisé, d'ailleurs, avec exactitude), mais pour s'agenouiller, adorer ; il implorait le baptême du Saint-Esprit, il intercédait en faveur des âmes.
Ceux qui l'entendirent se demandaient avec surprise d'où émanait le charme austère d'une parole si concise et pourtant si poétique, une parole tendre mais ferme, qui ne devait' ;rien (malgré la beauté de la forme) à la littérature, car celle-ci demeure glaciale dans le culte ; incapable de réchauffer les cœurs, jamais elle n'eût créé par elle-même le climat extraordinaire, l'atmosphère pénétrante, qui enveloppaient rapidement l'assemblée, l'imprégnaient, l'inspiraient.
Or, le secret d'un tel prestige, bien éloigné de la magie, c'était la prière du prédicateur, persévérante, cachée, dans la solitude. Sa parole restait subordonnée à une personnalité consacrée, dont elle demeurait inséparable, dont elle était le rayonnement, à la fois normal et surnaturel, « normal » puisqu'il était sur-naturel.
De plus, une telle parole appartenait à un service religieux, à une assemblée de fidèles, à une famille de croyants, à une communauté avec laquelle toujours elle faisait corps ; on ne pouvait détacher cette parole de l'organisme liturgique dont elle formait partie intégrante ; elle n'était pas un discours ajouté à l'adoration ; elle était l'adoration elle-même — d'abord silencieuse et anonyme — devenant une voix ; si bien que la prière et la parole offraient un ensemble vivant.
Enfin, si la prédication formait corps avec la personnalité intime de l'homme et avec le culte collectif de l'assemblée, le culte lui-même était comme soudé à l'exercice du ministère paroissial en ses multiples manifestations. Du haut de la chaire, c'était la cure d'âme qui se continuait ou qui se dessinait, et c'était la fascination du catéchète sur les jeunes, la fascination du consolateur sur les affligés, la fascination du croyant viril et doux sur les hommes de son époque, aux prises avec les serpents brûlants de l'heure, mais aussi avec la millénaire angoisse de la créature humaine, ensemble souffrante et pécheresse.

Bien-aimés Frères de l'Oratoire, et vous aussi, membres de la famille affligée, le pasteur bienheureux dont nous ne reverrons plus le terrestre visage n'aura pas emporté dans la tombe le double secret de son ministère : Souffrance, Prière. En cet instant, il semble que nous soyons réellement réunis avec lui en esprit, autour de la Table Sainte ; le deuil de notre paroisse n'est pas seulement le total de tous nos chagrins individuels, il est lui aussi d'une qualité rare, car il condense la douleur mystérieuse d'une communauté chrétienne, laquelle appartient elle-même à un mystique organisme, le corps du Christ vivant, le Ressuscité, le Glorifié.
Emile Guiraud croyait, de toute sa ferveur, à l'Église universelle, visible et invisible, militante et triomphante, porteuse de catholicité ; il croyait donc à une véritable « succession apostolique » des porteurs du flambeau de l'Évangile, et qui se transmettent le dépôt sacré d'âge en âge. Vous savez que notre ami, songeant aux fidèles pasteurs, aujourd'hui disparus, qui le précédèrent dans notre paroisse, avait proclamé publiquement sa résolution d'être une simple « sentinelle » qui prend la relève et qui laissera plus tard à d'autres leur tour de faction.
Voilà sous quel aspect le bon guetteur s'est considéré lui-même, inflexiblement ; et nous le bénissons de nous avoir ainsi livré son suprême talisman : le secret d'un anonymat sublime, dans la grande nuée de témoins, au service du Royaume de Dieu... Un brisé, un vainqueur ! Cela dit tout.
Amen.

Allocution de M. le Pasteur P. Vergara

Au moment de la dispersion des vacances, quand nous prîmes congé du bien-aimé pasteur disparu, nous ne nous doutions point combien solennel était notre adieu. Et lorsque la mort eut accompli son œuvre ce nous fut un déchirement de ne pouvoir nous joindre à ceux qui accompagnèrent la dépouille de notre ami jusqu'au champ de repos. C'est pourquoi il nous est doux aujourd'hui du moins, du sein de notre douleur, de pouvoir enfin, dans un geste collectif, exprimer l'infinie gratitude et l'affection inaltérable qui remplissent nos cœurs.
Le pasteur Emile Guiraud était aimé de tous. Qui ne l'aurait aimé ? Il émanait de lui tant de charme, d'humaine compréhension de toutes les formes de la détresse, d'évangélique amour, qu'il n'avait qu'à paraître pour qu'un lien confiant s'établisse.
Il y a des pertes qui sont vraiment irréparables, car il est des choses que Dieu ne nous dit qu'une fois d'une certaine manière, avec un certain accent, et que nous n'entendons plus lorsque la voix qu'il avait chargée de ce message s'est tue pour toujours. Nous sommes infiniment malheureux de la disparition si rapide et si prématurée de ce pasteur d'élite ; une certitude cependant nous console un peu : c'est la foi qu'il y a des semences qui survivent au semeur parce que la grâce de Dieu y avait caché un germe immortel.
La grâce de Dieu a visiblement fécondé le trop court ministère d'Emile Guiraud. Croyez-vous, mes Frères, au mystère de la grâce se manifestant dans un homme ? Quelqu'un qui n'est rien et ne peut rien par lui-même, avec ses seules forces humaines, qui vient au milieu de ses frères, sans le prestige de la science, mutilé dans ses affections, diminué dans son corps et qui se trouve pourtant continuellement aidé, miraculeusement secouru par une Puissance qui ne vient pas de lui, mais qui agit cependant par le sacrement de ses mains et de son cœur, n'est-ce pas vous peindre votre pasteur disparu ?
L'ordre surnaturel de la grâce est aussi l'ordre de la charité, car savoir aimer comme Dieu aime, ne peut être en nous qu'un don de Dieu. Emile Guiraud avait reçu ce don, il rayonnait parmi nous et en enrichissait beaucoup. Ce n'était pas par des arguments destinés à persuader l'intelligence qu'il faisait croire en Dieu ; il faisait croire en Dieu parce qu'il vivait en Dieu. Si le pasteur que nous pleurons a su se donner si complètement à chacun, c'est qu'il se possédait, or, jamais un homme ne se possède mieux que lorsque Dieu le possède. La surprenante profondeur de l'action exercée par le court ministère de notre ami bienheureux tient à ces grandes réalités-là.
Disciple du professeur Frommel qui avait été son maître à la Faculté de Théologie de Genève, Emile Guiraud croyait et démontrait en sa personne que la véritable autorité en religion n'est ni dans une Institution, ni dans un Livre, ni dans la Raison d'abord, qu'elle doit avant tout être dans l'expérience et qu'en définitive l'ordre mystique est le seul terrain inattaquable sur lequel il faut se placer pour gagner les âmes. S'il fut un grand éveilleur d'âmes c'est parce qu'il avait fait l'expérience qu'un homme reçoit le pouvoir d'agir sur les âmes non pas en vertu de ce qu'il représente officiellement, ou de ce qu'il sait, mais en vertu de ce qu'il est spirituellement.
Son cartésianisme à lui, son Discours de la Méthode, tenait dans ce principe de l'apôtre Paul : « L'homme naturel ne peut connaître les choses de Dieu car c'est spirituellement qu'on en juge».
Bien qu'il travaillât beaucoup, car il avait compris d'instinct qu'un ministère qui veut être efficace ne peut pas plus abandonner la connaissance dans l'intérêt de la foi que la foi dans l'intérêt de la connaissance, Emile Guiraud n'était pas l'homme des livres et du savoir pour le savoir; il travaillait pour être, pour progresser dans la connaissance spirituelle. C'est parce qu'il avait reçu de Dieu sa connaissance selon l'ordre mystique, dans la prière, que sa liberté intellectuelle était entière vis-à-vis des dogmatiques, des préjugés sociaux, ecclésiastiques ou même confessionnels. Spirituellement, il trouvait son bien partout et il ne dédaignait pas un rayon de miel parce que c'était une main catholique qui le lui tendait.
C'est parce qu'il avait été touché par la grâce et que l'amour du Dieu de Jésus-Christ dévorait son cœur qu'il avait la passion des âmes, que comme un bon berger qui donne sa vie pour ses brebis, il passait des journées épuisantes à courir Paris en tous sens avec sa fidèle compagne, voulant connaître chacun pour l'aider personnellement et qu'ensuite il se levait, avant l'aube, pour pétrir le pain qu'il distribuait à tous dans ses messages publics où l'on respirait, en vérité, une fraîcheur d'aurore. « Je me lève quand vous vous couchez, disait-il à l'un de ses collègues, de sorte que nous pratiquons, nous aussi, à l'Oratoire, l'adoration perpétuelle.
Le don que Dieu lui avait fait à un degré unique — les vrais dons de Dieu ont toujours ce caractère — c'était une capacité étonnante d'adapter son spirituel message aux possibilités de réception de ceux auxquels il s'adressait. Il était polyvalent. De ses leçons imagées aux petits de nos Ecoles du Dimanche et du Jeudi, à ses ardentes prédications en passant par ses cours d'Instruction religieuse, ses allocutions à la jeunesse, ses études, ses entretiens intimes, quelle identité de but et quelle variété de moyens employés, quel instinct presque génial de la dose exacte qui peut être assimilée ! C'est parce qu'il aimait individuellement chacun de ceux qui se confiaient à lui que chaque cas devenait pour lui un cas unique. Mais le résultat était le même pour les petits et pour les grands ! L'âme s'éveillait, ou faisait palpiter ses ailes, ou s'envolait, suivant sa saison.
Apprendre aux hommes, aux femmes et aux enfants confiés à sa garde à spiritualiser leur vie, tel a été l'objectif constant de son ministère, aussi bien à Limoges et à Mazamet, ses précédentes paroisses, qu'au milieu de nous à l'Oratoire. Tout ce qu'il laisse derrière lui porte cette marque dominante. Il pratiqua la religion de l'Esprit et fut par ses paroles et par ses actes un noble témoin de l'Esprit.
L'activité d'un bon ministre de l'Évangile n'est pas celle d'un mercenaire, elle n'a ni limites ni règles fixes, elle peut donc difficilement être décrite dans le détail et c'est vous qu'il a consolés, dirigés, aidés de mille manières, qui pourriez dire le plus éloquemment ce que fut Emile Guiraud comme pasteur et combien décisif fut son passage dans votre vie.
Et, maintenant, l'homme extérieur est détruit. Il pourrait y avoir des murmures empreints d'un peu de révolte de notre part, si nous n'avions la foi que l'homme intérieur est demeuré vivant et ne nous a pas abandonnés; si nous n'avions le pressentiment que ce qu'il a fait par sa vie, il le fera mieux encore par sa mort; et déjà nous en avons recueilli des preuves.
Il semble qu'il y ait des êtres marqués pour une sorte de martyre afin qu'une puissance d'influence, hors de proportions avec les moyens ordinaires des hommes, les accompagne aussi. Toujours cette loi de la Croix pour enfanter la Vie. Comme le disait lui-même notre ami : « Nous savons maintenant que la mort au sillon fait l'épi ».
Mais nous ne voulons pas être tristes, nous voulons au contraire, tous, enfants de nos Ecoles, éclaireurs et éclaireuses, hommes et femmes d'âge mûr, vieillards et nous aussi, ses collègues, nous voulons tous nous unir dans une prière de gratitude envers Dieu qui nous avait donné un messager qui nous a rapprochés de Lui.

Allocution de M. le Pasteur Marc Boegner

Quelques brèves paroles sont encore nécessaires pour exprimer l'émotion douloureuse ressentie par le corps pastoral français, par les Eglises protestantes de Paris et toutes les Eglises de France à la nouvelle de la mort si prématurée et si soudaine de notre cher collègue, le pasteur Emile Guiraud.
Aux parents de notre frère présents ici ce soir, je veux dire de quelle sympathie nous les entourons dans leur deuil. Nous savons de quelle tendre sollicitude ils l'ont entouré dans les poignantes semaines de sa maladie, avec quel amour ils l'ont, sans se lasser, présenté à Dieu dans leur intercession. Qu'ils veuillent bien assurer Mme Guiraud, vers qui vont toutes nos pensées, que d'innombrables chrétiens l'enveloppent de leur prière et que toutes nos Eglises s'associent à son immense douleur.
A vous, Frères et Sœurs de l'Église de l'Oratoire, à vous ses Conseillers presbytéraux et ses Pasteurs, j'exprimerai très simplement les sentiments qui nous font communier intensément à votre grande tristesse.
Deux paroles de l'apôtre Paul se sont imposées à ma pensée alors que je méditais sur le ministère d'Émile Guiraud dans votre paroisse et sur la dure épreuve que vous traversez maintenant.« Si un membre est honoré, tous les membres se réjouissent avec lui. » Votre Eglise était grandement honorée par le ministère du pasteur Guiraud. L'extraordinaire influence qu'il a exercée, dès son arrivée, sur un auditoire toujours plus nombreux et sur tant d'âmes qui recherchaient sa direction ou ses conseils, était, pour l'Oratoire, une incomparable richesse spirituelle. Et nos Eglises, membres comme la vôtre du Corps du Christ, s'en réjouissaient avec vous. Car nous savions que vous ne gardiez pas pour vous-mêmes la grâce qui vous était faite et, qu'en quelque mesure, nous y avions part avec vous. Nous étions nombreux à connaître très peu Emile Guiraud lorsqu'il vint s'établir au milieu de nous. L'autorité qu'il prît sur ses collègues n'en fut pas moins immédiate. Non pas qu'il la cherchât jamais. Mais la spiritualité qui émanait de toute sa personne, cette transparence dont on parlait tout à l'heure, le rayonnement de son âme sacerdotale lui gagnaient notre fraternelle confiance et lui assuraient sur nous un ascendant particulier. Dans les trop rares rencontres que permet aux pasteurs de Paris l'accomplissement de leur ministère, quelques mots suffisaient à nous révéler en lui le vrai pasteur, pour qui l'unique affaire de sa vie est le service de Jésus-Christ et, par amour pour Jésus-Christ, le service des âmes et surtout des âmes qui souffrent.
Et ceci nous permet de mesurer la grandeur de votre deuil. « Si un membre souffre, a dit encore saint Paul, tous les membres souffrent avec lui. » Toutes nos Eglises communient à votre souffrance, Frères et Sœurs de l'Oratoire. Et puisque c'est un ancien catéchumène de l'Oratoire qui a la douceur de vous en offrir le témoignage, permettez-lui de vous dire la fraternelle compassion de tous, en homme qui n'oublie pas ce qu'il doit à votre Eglise et peut, plus que d'autres, comprendre ce que signifie, pour votre grande famille spirituelle, la perte humainement irréparable que vous venez de faire.
Tous, nous demandons à Dieu de vous aider à être fidèles aux grâces reçues par le ministère d'Emile Guiraud. Ce qu'il vous a donné de la part de Dieu, incarnez-le dans des vies chrétiennes où soit reconnue et acceptée l'autorité souveraine du Christ, et dans une vie de paroisse dont le rayonnement éclaire, pour nos Eglises, le chemin de la fidélité.
Et je pense à la jeunesse de l'Oratoire que notre Frère a tant aimée et qui allait à lui avec une si émouvante confiance. Jeunes filles, jeunes gens, la mort de votre pasteur est pour vous une douleur qui émeut nos cœurs d'aînés et d'amis. Mais quel appel vous est adressé par son élévation à Dieu ! Ecoutez-le dans les heures de recueillement auxquelles vous conduira votre deuil. Que Dieu vous fasse entendre alors la question qu'il posa à un jeune d'Israël qu'il voulait consacrer prophète : « Qui enverrai-je ? et qui marchera pour nous ? » Et qu'en pensant à nos Eglises, que votre pasteur a tant aimées, vous répondiez dans l'humilité et dans la foi : « Me voici ! envoie-moi ».

Prière et Bénédiction

Notre Père qui es aux Cieux ; que Ton nom soit sanctifié ; que Ton règne vienne ; que Ta volonté se fasse sur notre terre comme dans Ton ciel. Donne-nous aujourd'hui notre pain quotidien. Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés ; et ne nous conduis pas vers la tentation, mais délivre-nous du mal, puisque c'est à Toi qu'appartiennent dans tous les siècles, le règne, la puissance et la gloire.
Amen.

Que l'Éternel vous bénisse et vous garde ; et que le Dieu de l'espérance vous donne par la foi toute la plénitude de la joie et de la paix qui sont en Jésus-Christ.
Allez maintenant dans la paix de Dieu, et que la grâce de Notre Seigneur Jésus-Christ soit avec vous et avec les vôtres, avec les présents et avec les absents, avec les vivants et avec les morts, pour le Temps et pour l'Éternité.
Amen.