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Questions de Michel Thys sur la laïcité et sur l'éducation religieuse

 

Objet : Un autre point de vue ...

Bonjour Monsieur PERNOT,

J'ai lu avec intérêt "Les objectifs visés par l'éducation religieuse" : vous confirmez que seulement 1% de ceux qui n'ont pas reçu d'éducation deviendront croyants, (ce qu'avait déjà constaté en 1966 le psychologue religieux Antoine VERGOTE, professeur à l'Université catholique de Louvain) et que 50 % de ceux qui l'ont reçue ne resteront pas croyants ... Cela vous incite à accroître votre effort d'évangélisation. A mes yeux, au contraire, cela pose un problème éthique ...

Ancien croyant protestant ( jusqu'à 24 ans, puis devenu athée, j'en ai 70 ), ,je dois au protestantisme ( qui a en quelque sorte "inventé" le libre examen) d'être devenu athée puis franc-maçon, adogmatique s'entend.

Je m'intéresse depuis toujours au phénomène religieux, non plus seulement de manière traditionnelle (philosophique, métaphysique, sociologique, etc ...), mais aussi d'un point de vue psycho-neuro-physio-génético-éducatif.

J'ai résumé cette approche inhabituelle en un texte de deux pages que je me permets de vous transférer ci-dessous.

Votre réaction de pasteur m'intéresserait. Je vous en remercie déjà.

Cordialement,

Michel THYS

Bonjour Monsieur

Je réponds bien volontiers à votre mail qui m’est parvenu, bien que je ne sois plus pasteur à Nancy mais à Paris

Pour plus de simplicité, je vous donnerai mon avis après chacun de vos points,

Bien cordialement

pasteur Marc Pernot

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L'approche neuroscientifique et laïque va-t-elle influencer l'approche philosophique et religieuse?

1. Face à la laïcisation croissante de la société, du moins sous nos latitudes, et bien que la foi relève de la sphère privée, toutes les religions réagissent par des tentatives de réinvestissement des consciences, de re-confessionnalisation de l'espace public et de néo-cléricalisme politique, surtout depuis Jean-Paul II, Benoît XVI et le "chanoine-président" Sarkozy 1er ...

Cette liberté d'expression, bien que communautariste est certes légitime, du moins tant que les prescrits religieux ne prévalent pas sur la loi, mais n'est-elle pas critiquable à notre époque de pluralisme des convictions et d'ouverture à la différence?

MP: La désir de toucher les consciences des autres n’est pas réservé aux religions, mais à bien des idéologies, qu’elles soient religieuses ou non. La question est de savoir si chacune de ces idéologies acceptent le pluralisme ou non de plus ou moins bonne grâce. Le problème est donc plutôt celui de l’intégrisme. Toutes les religions ont leurs intégristes, plus ou moins. Il y a des athées tout à fait intégristes et haineux. Il y a des militants politiques ou syndicaux intégristes... Hélas. Effectivement la loi intervient pour limiter les cas les plus graves (appels à la haine, au meurtre...) mais ne peut pas aller tellement plus loin, heureusement pour la liberté de conscience. C’est plus par l’éducation et le dialogue que cela peut avancer.

2. L' Etat, qu'il soit français ou belge (quand inscrira-t-il enfin la laïcité dans sa Constitution ? ! ), a une obligation de neutralité, et est sensé "garantir" la liberté de conscience et de religion. Mais avant de prétendre garantir (théoriquement) la liberté d’exprimer sa religion, ne faudrait-il pas d'abord garantir (pratiquement) la liberté d'en avoir une ou de ne pas en avoir ?

MP: Bien entendu, théoriquement, l’état français ne garantit pas seulement la liberté d’exprimer et de vivre sa religion, mais aussi le droit de ne pas en avoir.

3. Hélas, la liberté de croire ou de ne pas croire n'est-elle souvent compromise par l’imprégnation de l’éducation religieuse familiale précoce, forcément affective puisque fondée sur l'exemple et la confiance envers les parents ( ne leur en déplaise), ainsi que par l'influence d'un milieu culturel excluant toute alternative humaniste non aliénante, et n'est-elle donc plus symbolique qu'effective ?

MP: Pourquoi faudrait-il que l’enfant ne subisse aucune imprégnation de sa famille ? Pourquoi ne pas vouloir aussi qu’il ne “subisse” pas les gènes de ses parents ? Cette transmission de génération en génération est la base même de l’humanité. Toute la question est de savoir ce que l’on fait soi-même de ce que l’on a reçu des générations précédentes, aussi bien dans le domaine physique que social, intellectuel, artistique, philosophique... Effectivement, un enfant naissant dans une famille intégriste, que cet intégrisme soit religieux ou athée, politique ou philosophique... A moins de chance qu’un enfant naissant dans une famille qui accepte qu’il fasse son propre chemin et qu’il choisisse éventuellement d’être athée ou musulman alors que la famille est chrétienne, ou qu’il vote à droite alors que les parents ont toujours à gauche, ou qu’il aille à la messe en latin chaque dimanche alors que les parents sont des athées convaincus.

4. D'ailleurs, le psychologue jésuite Antoine VERGOTE, professeur à l'Université catholique de Louvain, n'a-t-il pas montré dès 1966 qu'en l'absence d'éducation religieuse, la foi n'apparaît pas spontanément, et aussi que la religiosité à l'âge adulte en dépend ? (et donc l'aptitude à imaginer un "père" protecteur substitutif et anthropomorphique, fût-il "Présence Opérante du Tout-Autre" ...).

MP: Je ne sais pas si ce monsieur Vergote a montré “qu’en l’absence d’éducation religieuse, la foi n’apparaît pas spontanément”, mais mon expérience pratique me montre que c’est faux. Chaque année, je vois arriver de 5 à 10 personnes qui sont issues de milieu complètement athée et qui viennent spontanément me demander ce que c’est que la foi chrétienne. Certes, il s’agit d’un pourcentage minime, mais sur la masse de population sans éducation religieuse cela fait quand même pas mal de monde.

Ce que signifient, à mon avis, les statistiques que j’avais indiquées et que vous avez reprises, c’est qu’une éducation athée est bien plus prégnante sur les choix futur d’un enfant qu’une éducation religieuse dans une famille non intégriste. Grosso modo, 95 à 99% des enfants d’une famille athée sont athée, c’est que l’athéisme est plutôt intégriste actuellement. Si 99% des enfants des familles de mon église étaient membre à leur tour, cela me poserait effectivement des questions sur la liberté de conscience de l’enfant. Heureusement, tel n’est pas le cas dans les églises que je connais, mais la moyenne se situe à peu près à 50 % ce qui me parait être déjà plus raisonnable que l’impact de l'éducation athée actuelle sur la conscience de l’enfant.

5. D'autre part, des neurophysiologistes n'ont-ils pas établi que l' amygdale ( du cerveau émotionnel ! ) est capable, dès l'âge de 2 ou 3 ans, de stocker des souvenirs inconscients, tels que les comportements religieux et les inquiétudes métaphysiques des parents, reproduits via les neurones-miroir du cortex préfrontal ?

6. Enfin, ces chercheurs n'ont-ils pas constaté, par l'IRM fonctionnelle, que le cortex préfrontal et donc l'esprit critique et le libre arbitre ultérieurs s'en trouvent anesthésiés, à des degrés divers, indépendamment de l'intelligence et de l'intellect, du moins dès qu'il est question de religion (ce qui expliquerait la difficulté, voire l'impossibilité, pour bien des croyants, de remettre leur foi en question) ?

7. N'est-il pas logique et légitime dès lors que certains athées, comme Richard DAWKINS, ou agnostiques comme Henri LABORIT, au risque de paraître intolérants, perçoivent l'éducation religieuse, bien qu'a priori sincère et de bonne foi, comme une malhonnêteté intellectuelle et morale ?

MP: Je n’ai pas lu ces études, mais il y a pas grand chose à voir entre un intégriste et un chrétien pratiquant la lecture de la Bible et la prière chez soi et ne mettant les pieds qu’occasionnellement à l’église. Par conséquent, il me semble tendancieux de faire un amalgame global de toutes les “éducations religieuses”, “les inquiétudes métaphysiques” des parents...

Il faudrait de plus étudier les impacts que vous citez dans des familles de militants politiques plus ou moins engagés et les comparer avec des familles de personnes engagées à divers titres dans des églises.

8. Loin de vouloir simplifier ou réduire la complexité du psychisme humain, et en particulier la foi, à un "mécanisme" psycho-neuro-physio-génético-éducatif, n'est-il pas légitime de compléter son approche traditionnelle (philosophique, métaphysique, théologique, anthropologique, sociologique) par une approche neuroscientifique, fût-elle encore partielle, afin de mieux comprendre le phénomène religieux et donc de permettre à chacun de choisir, en connaissance de cause, aussi librement et tardivement que possible, ses convictions philosophiques OU religieuses ?

MP: Ces sont intéressantes, à condition de ne pas pratiquer les amalgames que j’ai cités plus haut.

9. N’est-il pas grand temps dès lors de repenser le rôle de l'Etat, mais aussi celui des parents et des enseignants croyants qui devraient se demander si, de nos jours, ils ont encore moralement le droit, fût-il constitutionnel, de transmettre la même éducation que celle qu'ils ont reçue, de plus en plus inadaptée à la modernité ?

MP: Je ne comprends pas ce que vous voulez dire. Qu’est-ce qui est “adapté à la modernité” et est-ce un critère valable ? La modernité n’est-elle pas plutôt la démission de bien des parents de donner effectivement à leurs enfants une éducation structurante et libérante? A mon avis, il est bon qu’une idéologie, religieuse ou non, soit transmise par leurs parents à leurs enfants en leur disant: moi, je crois à ça, ensuite, toi, tu croiras ou non à ce que tu crois juste. Qu’importe si le “dada” des parents est la philosophie de Socrate, la foi de Jésus-Christ ou celle de Mohamed. L’essentiel est qu’ils y croient et respectent effectivement le choix futur de leur enfant.

10. Sans se départir de sa neutralité, et au-delà du cours d'histoire, l’école ne devrait-elle pas compenser l'influence unilatérale de la famille et celle d'un milieu religieux exclusif, par une information minimale, objective et non prosélyte, non seulement sur le « fait religieux », mais AUSSI, et pour réduire les inégalités socio-culturelles, sur le « fait laïque », ce qui ferait découvrir aux jeunes que les religions incitent toutes à la soumission, tandis que la laïcité prône au contraire l'autonomie et la responsabilité individuelle ?

MP: L’éducation nationale propose effectivement une initiation au fait religieux, et laisse une place aussi à des philosophies athées.

11. N'est-il pas temps que les parents croyants apprennent que la laïcité philosophique, bien qu'elle refuse toute référence divine, n'est pas pour autant anti-religieuse, et qu'elle vise seulement à faire connaître l'alternative de l'humanisme laïque, ses principes, ses valeurs, ses fondements, ses options et ses objectifs, actuellement occultés ?

MP: Ce n’est pas la “laïcité philosophique” qui “refuse toute référence divine”, mais c’est l’athéisme. Une vraie laïcité ne peut certainement pas refuser toute référence divine, car alors elle n’est plus neutre mais a pris partie pour l’athéisme. La laïcité présenterait plutôt, comme le fait l’éducation nationale française, différentes grandes options possibles, religieuses, agnostiques ou athées, dans un esprit de respect des opinions de chacun.

12. N'est-il pas indispensable de découvrir que la morale laïque se fonde, non pas sur la soumission à des "commandements" et à des textes "sacrés", mais sur le libre examen, l'esprit critique et sur une conscience morale autonome, qu'il existe une spiritualité laïque et que l'on peut donner un sens à l'existence autrement que par la spiritualité religieuse ?

MP: La notion de “soumission à des commandements” n’est pas dans la sensibilité de notre église. Nous sommes plus dans cette maxime de Saint Paul dans sa lettre aux Corinthiens : “tout est permis mais tout n’est pas utile, tout ne construit pas”. Nous sommes effectivement pour l’esprit critique, le libre examen de chacun, et c’est pourquoi la réforme a vraiment cherché à apprendre à lire à chaque personne, même dans les milieux les plus défavorisés, afin que chacun puisse réfléchir par lui-même et lire par lui-même la Bible.

13. En bref, la garantie constitutionnelle de liberté de conscience et de religion ne devrait-elle pas avoir priorité sur le respect des conceptions philosophiques, religieuses ou idéologiques des parents ?

MP: A mon avis, c’est le cas.

14. Ne faudrait-il pas dès lors, organiser tant en France qu'en Belgique, un véritable débat national et oser repenser, dans l’intérêt supérieur de l’enfant, certaines notions fondamentales telles que la neutralité de l'Etat, la liberté constitutionnelle d'enseignement, la transmission des valeurs et les limites de la tolérance vis-à-vis des prétentions des religions à imposer leurs vérités exclusives, aussi bien celles du catholicisme, du judaïsme, du christianisme évangélique, de l'islamisme et des sectes que celles inspirées par d' éventuels relents d'athéisme idélogique et dogmatique ?

MP: A mon avis, cela ne se décrète pas mais passe par une éducation au dialogue entre des vraies personnes, de différentes foi, églises, idéalogies athées et agnostiques...

15. Quant à l'enseignement confessionnel, survivance obsolète, inégalitaire et élitiste du Moyen Âge, ne devrait-il pas faire place (après 50 ans de "pacte scolaire" en Belgique) à " l'école pluraliste", mise au frigo depuis 34 ans et, sans crainte d'encore introduire le loup dans la bergerie, à la fusion des réseaux officiel et privé, du primaire à l'universitaire, ne fût-ce que pour des raisons économiques ?

16. N'est-il donc pas légitime que la laïcité, tant politique que philosophique, bien qu'elle soit rétive à tout prosélytisme, se montre à présent non pas combattante mais plus fermement attachée à ses principes, plutôt que conciliante, frileuse, voire laxiste, afin de promouvoir enfin le "vivre ensemble" au sein d'une société interculturelle ?

MP: Je n’ai pas grand chose à dire sur ces deux derniers points tels qu’ils sont présentés.
C'est intéressant, merci bien.

Cordialement.

 

 

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