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Une lecture du combat de Jacob
( Genèse 4:6-7 ; Genèse 32:9-32
; Galates 5:13-26 )
Culte à l'Oratoire du Louvre,
par la pasteur Florence Taubman
Cette semaine une personne a
partagé avec moi une belle citation de Philon dAlexandrie
: « Soyez compatissants, toute personne rencontrée
mène un rude combat. »
Cette phrase est à la fois aussi énigmatique et
sensible que la scène de Jacob luttant contre lange. Pensant à cela je suis allée en voir la reproduction
par Delacroix dans une grande fresque à Saint Sulpice.
Un rude combat ! Un combat contre lange ! ou contre Dieu
!
Que signifie se battre contre lange, se battre contre Dieu
?
Plusieurs des lectures de la lutte nocturne de Jacob y voient:
« le symbole de la lutte intérieure de lhomme
contre les forces du mal. » et quelquefois, plus largement
le symbole du combat que lhomme mène contre lui-même.
Et ce combat, cest sans doute celui qui demande le plus
de courage.
Cest ce rude combat de tout être, qui devrait solliciter
chez chacun cette compassion demandée par Philon.
Combat à la fois existentiel et spirituel, cest-à-dire
combat qui concerne lexistence même de lhomme,
le sens de cette existence, et qui requiert toutes les forces de
son esprit, et plus encore toutes les forces de lEsprit de
Dieu en lui.
Mais quel est ce combat?
Quels sont ces combats courageux quun homme doit mener contre
lui-même tout au long de son existence et pour que son existence
soit une existence dhomme?
Ils sont nombreux ces combats intimes, que nous les partagions
tous ou bien quils soient plus spécifiques à
certains dentre nous : combat contre la peur, combat contre
lindifférence, combat contre légoïsme,
combat contre le désespoir, combat contre le cynisme, contre
le mensonge, contre la tentation du pouvoir et de la domination
combat contre la souffrance, et tant dautres.
Pourtant celui que je retiendrai pour aujourdhui nest
aucun de ceux-là, mais cest le premier combat attesté
dans la Bible, combat dailleurs perdu : combat contre le venin
de la jalousie.
Dès le jardin dEden, le serpent attaque, et il instille
dans lesprit de la femme
Le venin de la jalousie vis à vis de Dieu lui-même.
« Y-a-t-il donc une bonne raison que Dieu soit supérieur
à lhomme, et garde par devers lui ses secrets ? »
demande-t-il perfidement.
Non suggère-t-il à la femme, tu peux légaler,
toi, être comme lui. En savoir autant. Et devenir immortelle.
La femme qui sappellera Eve perd ce combat contre la jalousie.
Car en réalité elle na pas mené le combat.
Par inconscience. Elle na pas vu le danger.
A la génération suivante Caïn, pour sa part,
est prévenu par Dieu lui-même. Ombrageux à légard
de son frère Abel, il reçoit cet avertissement: «
Attention, le mal est tapi à ta porte et il cherche à
tatteindre, mais toi, sache le dominer. » Or la passion
lemporte et il tue son frère Abel. Il perd le combat.
Ce combat contre la jalousie est une épreuve terrible.
Ce nest pas seulement un combat psychologique ou moral. Autrement
il ne concernerait que les gens jaloux et pas les autres.
Or ce combat contre la jalousie nest étranger à
personne.
Cest un combat ontologique, qui concerne lêtre
de lhomme dans sa relation à lautre, cest-à-dire
dans sa relation à Dieu et dans sa relation au frère.
Parfois la jalousie semble justifiée par une injustice,
une inégalité, ou une tromperie.
Mais elle peut aussi se développer en dehors de toute raison
ou justification.
Car elle a partie liée avec la souffrance originelle, qui
est souffrance de la
séparation, souffrance de la différence, souffrance
de laltérité des êtres. « Comment,
ce Dieu qui mest si proche et si bienveillant recèle
un quant à soi lointain, inaccessible, auquel je nai
nulle part ? »
« Comment, ce frère qui mest si proche, si
familier, si intime, cache quelque chose qui méchappe
totalement, qui en fait cet être unique, inconnu, que jai
devant les yeux et que je ne puis pourtant percer à jour
? »
« Comment, cette femme, ou cet homme, ne mappartient
pas totalement ? »
Des écrivains, entre Shakespeare et Proust ou Robbe-Grillet
ont mis en scène cette jalousie, en montrant bien que littéralement
ou symboliquement elle conduit à létouffement,
à lobsession, à la mort, à la destruction.
Abel, linsaisissable « buée », comme
son nom lindique, est toujours tué par son frère
Caïn, le « possédé », selon une étymologie
possible.
Caïn, pourtant prévenu, perd le combat contre la jalousie.
Il ne résiste pas à sa morsure
Venons-en maintenant au combat de Jacob, ce combat qui peut être
lu comme
« le symbole de la lutte de lhomme contre les forces
du mal. »
Quelle part y tient la jalousie, alors que Jacob nest pas
présenté comme le jaloux, mais au contraire comme
celui qui est jalousé par son frère, car il la
supplanté ?
Pour rappel, il sagit des jumeaux dIsaac et Rébecca.
Esau est né le premier, talonné par Jacob, comme
le souligne une première étymologie du nom Jacob.
Il lui a vendu son droit daînesse contre un plat de
lentilles un jour où il revenait affamé de la chasse.
Et Jacob, pour assumer ce droit daînesse, a obtenu
la bénédiction de son père Isaac à la
place de son frère, ce qui fait de lui le « protégé
» de Dieu selon une autre étymologie.
Sa tromperie a mis Esaü hors de lui. Esaü, voyant «
rouge » comme son nom lindique, a projeté de
tuer Jacob. Et Jacob a dû fuir.
14 ans ont passé : 14 ans de refuge chez son oncle Laban
dont Jacob a épousé les deux filles Rachel et Léa,
Il revient maintenant riche et puissant, se prépare dans
la crainte à rencontrer, à affronter ce frère
quil na pas revu.
Pour certains interprètes du récit du Yabbok, lhomme
qui lutte avec Jacob est en réalité le « génie
» malfaisant dEsaü.
Ce « génie » dEsaü peut être
compris comme lesprit de la jalousie.
En ce cas cela signifie que Jacob, au gué du Yabbok, lutte
contre le serpent de la jalousie qui a mordu son frère.
Autrement dit, il assume sa propre part de responsabilité
dans cette jalousie, il prend en lui le mal dEsaü , son
désir de meurtre, pour lui livrer combat.
Si on suit cette interprétation, lenjeu de cette
lutte de Jacob dans la solitude de la nuit est énorme.
Cest lenjeu de la fraternité des frères,
de la fraternité des humains, de la fraternité des
peuples. Comment cette fraternité peut-elle se vivre autrement
que dans la rivalité, la jalousie, la violence ?
Comment des frères peuvent-ils se séparer, cest-à-dire
se différencier, se singulariser sans déchirement,
saccepter mutuellement, et se retrouver dans la paix ? Et
cette question qui vaut pour les frères vaut pour les peuples
et les nations.
Le combat de Jacob contre lange peut être compris
comme un combat pour devenir le frère qui pourra rencontrer
son frère : chacun dans sa différence et son altérité
enfin acceptée par lautre.
Mais pour quils deviennent ces frères lun de
lautre, il faut quils soient libérés
des liens de jalousie, cest-à-dire des liens de haine
et de peur qui les tiennent prisonniers depuis 14 ans.
Pour Jacob et Esaü ce combat sera victorieux. Dès
le lendemain de la nuit au Yabbok, les deux frères se rencontreront
, sembrasseront, se pardonneront, puis iront chacun leur chemin,
dans la paix retrouvée.
Mais si ce combat contre la jalousie est victorieux, on peut penser
que cest parce quil a été porté
et vécu à un autre niveau.
Lhomme ou lange- qui a lutté contre
Jacob ne représente pas seulement le génie dEsaü.
Il symbolise lEternel lui-même.
Cest bien contre Dieu que Jacob a lutté pendant toute
la nuit, et pas seulement contre lesprit de jalousie de son
frère Esaü.
Cest bien contre Dieu quil a combattu et la bénédiction,
le nom et la blessure physique reçues à laube
le disent pour les siècles des siècles : Jacob le
boiteux devient Israël, celui qui a lutté avec Dieu.
Avec Dieu et avec les hommes : « Jacob-Israël, tu as
lutté avec Dieu et avec des hommes et tu as triomphé
».
Alors quest-ce que cela veut dire par rapport à la
question de la jalousie ?
Faut-il lutter contre Dieu pour vaincre la jalousie ? Pour neutraliser
ce venin qui empoisonne la vie des individus, des sociétés,
des religions, et des nations !
Un commentateur fait remarquer que pour lutter contre le mauvais
génie dEsaü Jacob a finalement utilisé
une triple défense : les cadeaux, la prière et le
combat.
La lutte contre Dieu est-elle alors un combat de remplacement
?
Plutôt que se battre contre le frère, contre le prochain,
plutôt que sopposer à lui par la force et la
violence, y aurait-il transfert de cette force et de cette violence
sur Dieu ?
Pour que la relation fraternelle impossible devienne possible
?
Mais on peut comprendre autre chose.
On peut comprendre que la question de la jalousie est si profonde
quelle concerne également lêtre de Dieu.
Jacob ne lutterait donc pas seulement contre lesprit de
jalousie dEsaü, mais également contre lesprit
de jalousie en Dieu et en lui-même.
Comme je lai dit tout à lheure, cet esprit
de jalousie, ce venin du serpent, distille dans le cur et
la vie de lhomme la souffrance de la séparation, la
souffrance de laltérité, et donc de lextrême
solitude : lautre ne mappartient pas et ne mappartiendra
jamais. Il est séparé de moi par son altérité
irréductible.
Comment Dieu lui-même néprouverait-il pas cette
souffrance, lui qui a séparé lhomme de lui-même
en lui offrant la liberté et laltérité
?
Comment Dieu lui-même ne serait-il pas ce Dieu « ardent
», accaparé par le souci de son peuple, de ses créatures,
de ses enfants ? Ce Dieu anxieux de laltérité
et de la liberté dangereuses des hommes, qui peuvent les
pousser à faire nimporte quoi, y compris à détruire
la création en se détruisant eux-mêmes ?
Ce Dieu tenté parfois, comme dans le récit du déluge,
dengloutir sa création quand le mal sy propage.
Ou comme dans lhistoire du veau dor, danéantir
son propre peuple quand il se livre à lidolâtrie
?
Ce Dieu dont le bras nécessite parfois le bras de lhomme
pour larrêter ?
Il ny aurait donc quun combat, quune lutte,
cette lutte que symbolise la lutte de Jacob avec lange : lutte
contre la jalousie originelle, cest à dire contre la
souffrance dévastatrice de la séparation, qui menace
de faire couler le sang de lhomme dans la terre ou de faire
couler leau du déluge pour engloutir le monde. Qui
menace de tout détruire.
Celui qui lutte vraiment contre la jalousie de lhomme
la sienne ou celle du frère-, celui qui veut la vaincre,
défaire ses liens, neutraliser son venin, celui-là
rencontre la jalousie de Dieu, lardeur de Dieu, comme le signifie
le mot hébreu.
Mais il découvre que cette jalousie de Dieu porte aussi
lamour de Dieu.
Comme Jacob réalise avec stupéfaction, au petit
matin, quil a vu Dieu face à face et que son âme
est restée sauve. »
La jalousie de Dieu nest que lexpression de sa non-indifférence
à lhumain. Expression désespérée,
quand elle porte la souffrance de Dieu, la peur de Dieu pour ses
enfants, son peuple, sa création.
Mais en même temps expression transformée, car entre
lui et lhomme, Dieu a déjà posé le pacte
de lAlliance. Il a guéri la jalousie par lAlliance.
Ce qui se joue alors dans le combat nocturne au gué du
Yabbok, sur ce lieu frontalier, concernerait le cur de lAlliance
:
Le cur de lAlliance est un arrachement, larrachement
vital par lequel lhomme qui lutte contre Jacob et Jacob parviennent
à se dessouder lun de lautre au terme dune
nuit de combat.
Le cur de lAlliance est la victoire de la séparation
sur la fusion, de la vie sur la mort.
Autrement dit cest la victoire de lamour sur la jalousie.
Mais cest le fruit dun inévitable combat.
Inévitable car, semble-t-il, lamour réel,
cest-à-dire lamour vivant, lamour incarné,
ne peut grandir que sur le socle dune jalousie originelle
vaincue.
Il est le fruit dune dépossession, ce qui indique
bien quil y a eu, sinon possession, du moins désir
ou tentation de posséder, de refuser toute altérité,
toute séparation.
La jalousie originelle, dont nous avons la trace dans toutes les
expressions de nos jalousies humaines, correspondrait à lardeur,
à la pulsion naturelle qui porte un être vers un autre
être au point de vouloir se fondre en lui , être lui
ne supportant ni séparation ni différence.
Et cet être serait aussi bien Dieu que lhomme
travaillé
par un même désir et une même quête lun
de lautre.
Cest donc ensemble quils devraient de tout temps,
accomplir la tâche de transformer la jalousie en amour.
Ensemble, dans la passion de cette lutte pour la vie contre la
mort.
Cest la mémoire de cette lutte pour la vie, la cicatrice
de cet amour vainqueur
quIsraël porte dans son nom et son corps.
Cest aussi cette mémoire et cette cicatrice que Jésus
le Christ porte sur la croix, où par sa lutte il vainc la
mort, cest-à-dire la victoire de la jalousie originelle.
Et pour nous, au cur de notre foi chrétienne doivent
retentir sans cesse ces paroles :
« Rendez-vous, par amour, serviteurs les uns des autres.
Car toute la loi est accomplie dans une seule parole : Tu aimeras
ton prochain comme toi-même.
Mais si vous vous mordez les uns les autres, prenez garde que
vous ne soyez détruits les uns par les autres. »
Frères et surs soyons, les uns pour les autres, plein
damitié et de compassion : chacun dentre nous,
chaque personne rencontrée mène un rude combat. Amen
!
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