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La femme au parfum :
Réflexion sur l'acte
juste
( Marc 14,3-6 ; 1 Corinthiens 13 )
Culte à l'Oratoire du Louvre,
par la pasteur Florence Taubman
En général toutes
nos Eglises ont un service diaconal. Et si elles ne lont pas,
toutes elles se préoccupent, plus ou moins directement, de
questions dentraide.
Et par les grands froids de ces temps derniers, tous nous avons
vu, directement, dans la rue, la nécessité de lentraide.
La nécessité de laide. La nécessité
de lassistance. Nous avons vu des gens dehors, dormant dans la rue, nous avons
vu des tentes distribuées par Médecins du monde.
Nous avons compté
pas loin de 15 000 sans-abris dans
notre ville.
Et nous nous sommes interrogés, peut-être, sur ce
que nous pouvons faire personnellement, ou ensemble en communauté.
Quand lappel de la réalité est si fort, quand
la misère est si étendue, il est difficile de ne pas
y répondre. Et il est difficile dy répondre.
Je veux dire par là que notre seul bon cur ny
suffit pas. Et en même temps notre cur est ému.
Notre cur dhomme. Notre cur de chrétien.
Nous ne pouvons pas nous rassurer sur les seules structures ou
actions sociales qui existent.
Concrètement, en voyant quelquun dormir par terre
devant son immeuble par - 6
on se dit quheureusement le SAMU social ou les Restos du
cur font des maraudes toutes la nuit pour nourrir les gens
ou même les emmener en foyer.
Mais quand même
cela nous interroge nous-mêmes.
Nous avons forcément en tête Jésus soignant
les gens, accueillant les uns consolant les autres, nourrissant
la foule, nous demandant daimer notre prochain sans nous donner
de limite ni de guide à lexpression de cet amour.
Et nous nous demandons, à la fois réalistes et émus
de compassion : que faire ? quel regard porter sur lautre
et sa misère ? quelle attitude adopter ?
Quel est lacte juste ?
En me posant cette question de lacte juste, je suis retombée
lautre jour sur des notes prises à lécoute
dun ancien collègue, le Pasteur Roger Bosiger, commentant
ce texte de lévangile de Marc. Voici les trois grandes
lignes de sa réflexion :
Lacte de cette femme est un acte radical:
« Elle tenait un vase dalbâtre qui renfermait
un parfum de nard pur de grand prix ; elle brisa le vase et répandit
le parfum sur la tête de Jésus.» La femme, réellement ou symboliquement, donne tout ce quelle
a. Non seulement elle verse le contenu du vase, parfum de grand
prix, mais elle brise le contenant, qui donc ne pourra plus resservir.
On se situe là dans la radicalité biblique et évangélique,
celle quon trouve par exemple dans lhistoire dElie
et de la veuve de Sarepta dans 1Rois 17, où celle-ci est
invitée à donner son dernier pain, ou encore dans
lhistoire de la pauvre veuve du Temple de Jérusalem,
qui en donnant quelques piécettes, donne « ce quelle
a pour vivre. »(Marc 12,41-44).
Dans la Bible, ce don total est présenté comme une
expression de foi mais aussi de sagesse.
Dans lEcclésiaste au ch 11 on peut lire :
« Jette ton pain à la surface des eaux, car avec
le temps tu le retrouveras, donne une part à sept et même
à huit, car tu ne sais pas quel malheur peut arriver sur
cette terre »
A contrario le refus de donner est présenté comme
folie : quon songe au riche insensé qui refuse de partager
avec le pauvre Lazare, (Luc 6,19-31), ou encore à lhistoire
étrange dHananias et Saphira dans le Livre des Actes.(5,1-11)
Ils meurent de navoir pas su donner sans mesure.
Au niveau de notre question sur lacte juste, comment pouvons-nous
lentendre ?
Pour donner de manière juste faut-il tout donner ?
La radicalité est-elle quantitative ? Est-elle qualitative
?
Que signifie imiter Jésus-Christ ? Le suivre ? Etre son
disciple ?
Dans un très beau texte qui parle du don spirituel, Bernard
de Clairvaux, au 12ème siècle, utilise limage
du canal et du bassin pour proposer une juste mesure :
« Dans la vie spirituelle, frères, gardons-nous dune
part de donner ce que nous avons reçu pour nous, et dautre
part de garder pour nous ce que nous avons reçu pour le donner.
Tu confisques à ton profit le bien de ton prochain si, par
exemple, tu es non seulement rempli de vertus mais encore doué
de science et déloquence , et que par paresse, ou par
excès de discrétion et dhumilité, tu
enfermes dans un silence inutile, et plus encore coupable, une parole
dont les autres pourraient tirer grand profit. Au contraire, tu
dissipes ce qui te revient, et tu le perds, si avant dêtre
toi-même comblé totalement, tu te dépêches
de répandre ce dont tu nes quà moitié
rempli.
De la sorte, la sagesse consiste pour toi à jouer le rôle
dun bassin et non pas dun canal. Un canal rend presque
immédiatement ce quil reçoit, un bassin au contraire
attend dêtre rempli pour alors communiquer sans dommage
ce dont il surabonde. »
Avec sagesse imite le Seigneur : De sa plénitude nous avons
tout reçu. Apprends, toi aussi, à ne répandre
que ce dont tu es rempli. Ne prétends pas être plus
généreux que Dieu. Si tu nas pas dégard
pour toi-même, pour qui dautre saurais-tu te montrer
bon ?
Si lon applique limage de Bernard de Clairvaux à
la femme qui verse le parfum sur la tête de Jésus,
ce parfum de grand prix peut représenter le surplus quelle
a reçu pour le redonner. Et le vase brisé peut symboliser
Jésus lui-même, qui va vivre cette brisure dans son
propre corps.
Réfléchir à lacte juste nous conduit
donc à nous demander ce que nous avons reçu pour nous-mêmes,
et ce que nous avons reçu pour autrui.
Et ce qui est valable pour la vie spirituelle est sans doute également
valable pour la vie matérielle.
Quavons-nous reçu pour nous-mêmes, pour notre
vie ? Quavons-nous reçu pour autrui ?
Je vous propose un petit temps de réflexion silencieuse
..
Lacte de la femme est accompli au moment juste.
Quelques-un exprimèrent entre eux leur indignation :«
A quoi bon perdre ce parfum. On aurait pu vendre plus de trois cents
deniers et les donner aux pauvres. Mais Jésus dit : Laissez-la.
Pourquoi lui faites-vous de la peine ? Elle a fait une bonne action
à mon égard ; car vous avez toujours les pauvres avec
vous, et vous pouvez leur faire du bien quand vous le voulez, mais
moi, vous ne mavez pas toujours. Elle a fait ce quelle
a pu ; elle a davance embaumé mon corps pour la sépulture.
» On est là dans un débat bien connu entre lutile
et linutile, lurgent et lessentiel ?
Cest le débat entre Marthe lactive et Marie
la contemplative. Cest aussi, dune certaine manière,
le débat qui préside à linstitution des
diacres dans le livre des Actes au ch 6, où les apôtres
désirant garder leur énergie pour lenseignement
de la Parole, chargent les diacres ou « serviteurs »
du service des tables.
Pourtant lacte juste ne relève pas seulement du domaine
de laction. Lacte juste relève aussi de la prière,
de la méditation.
Lacte juste répond aussi bien à la nécessité
de « limmédiat » quà lécho
de « léternel » dans nos vies. Et nous
savons que quand ce second aspect est absent, nous tombons facilement
dans un activisme parfois contre-productif.
Dans notre histoire biblique, ce qui donne sens à laction
de la femme, ce nest certes pas son caractère utile.
Mais cest son entrée en résonance avec la mort
proche de Jésus.
Elle fait exactement la seule chose quelle puisse faire
à ce moment-là.
Il ny a rien dautre à faire.
De même, ce qui donne un sens chrétien à nos
actes, ce qui peut leur donner cette justesse que nous espérons,
cest dêtre accompli dans cette extrême simplicité,
cette certitude tranquille du cur qui donne la joie la plus
profonde.
Il sagit de la simplicité et de la joie du règne
de Dieu.
Et dans certains gestes de notre vie quotidienne, à travers
certains actes, certaines paroles, certains regards
il nous
est donné les vivre, cette joie et cette simplicité
du règne de Dieu.
Mais quand nous sommes appelés à les vivre, alors
il faut dire oui. Il ny a rien de plus urgent ni rien de plus
essentiel.
Mais si ce nest pas le moment, il faut aussi savoir attendre,
sous peine de sacrifier lessentiel à lurgent.
Un texte du Pasteur Alain Houziaux nous invite à savoir
vivre cette attente :
Si tu ne sais quel doit être ton chemin,
Attends, car la semence germe et croît sans quon sache
comment.
Attends que simpose à toi le chemin où tu
supporteras dêtre sous le regard de
Dieu et de tes frères sans avoir rien à dissimuler.
Attends quun chemin de justice et damour simpose
à toi comme une évidence à laquelle tu ne peux
que consentir si tu ne veux pas trahir ce quil y a de plus
vrai en toi. Et demande que te soit donnée la voie de la
simplicité, celle où tu nauras pas à
tricher avec tes faiblesses, celle où le pardon de Dieu et
de tes frères sera ton pain nécessaire pour chaque
jour.
Tu seras alors sans abri.
Tu seras toi-même comme un abri contre le vent.
Lacte de la femme est un acte rayonnant.
« En vérité, je vous le dis, partout où
on annoncera lévangile, dans le monde entier, on racontera
ce que cette femme a fait et on se souviendra delle.» Non seulement lodeur du parfum sest répandue
dans la maison et alentour, mais cette fragrance peut être
lue comme un symbole de la « Bonne Nouvelle » qui va
se répandre dans le monde entier. Et donc la femme qui a
accompli ce geste, fait partie intégrante de lEvangile.
Son geste a quelque chose dinaugural.
Ceci nous fait réaliser deux choses :
- aucun acte nest dérisoire, quand cet acte est juste.
Un simple geste, un regard, une attention aussi minimes soient-ils
sont porteurs de Bonne Nouvelle. Je crois que cest important
de se le dire, car souvent nous pouvons penser que cest si
peu de choses que nous sommes tentés de nous en abstenir.
- Cet acte juste, appelé à rayonner, cest
un acte habité par lamour de celui qui le commet. En
ce sens il sagit autant de justice que de justesse. Il ne
peut y avoir dacte juste sans amour, cest-à-dire
concrètement sans respect, sans compassion, sans un cur
qui bat.
Cest ce que dit très fortement lapôtre
Paul dans 1 Corinthiens 13 :
« Et quand je distribuerais tous mes biens pour la nourriture
des pauvres, quand je livrerais même mon corps pour être
brûlé, si je nai pas lamour, cela ne me
sert de rien. »
En écho, voici quelques lignes de Limitation de Jésus-Christ,
texte du 15ème siècle :
« Sans la charité, laction extérieure
ne vaut rien ; au contraire, une action faite par charité,
fût-elle la plus petite et la plus inaperçue, se transforme
toute en fruits.
Quel peut alors être le rayonnement de lacte juste?
Dieu seul le sait, car lEvangile nous invite à une
certaine discrétion sur nos actions bonnes. Mais quand même,
que leur rayonnement soit plus spirituel que médiatique nenlève
rien à la réalité de ce rayonnement.
Dune part je crois personnellement à la contagion
du bien, à lencouragement fraternels, à la transmission
de petits et grands exemples de génération en génération.
Dautre part nos actes justes sont nourris par notre confiance
en un Dieu qui nous aime, et nos efforts pour être fidèles
à sa Parole et ses commandements.
Et donc cest à lui quils renvoient, en même
temps quà Jésus notre inspirateur.
Chacun de nos actes, dès lors quil est habité
par lamour parle la langue de Dieu.
Chacun de nos actes, dès lors quil est habité
par lamour, fait rayonner la présence de Dieu. Et si
cest pour un seul être, cest pour le monde.
Et si, comme lacte de la femme de lévangile,
il peut sembler inutile sur un plan strictement matériel,
cette inutilité nest que le voile de la grâce
de Dieu. Amen !
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