Rahab, ou faire brèche dans notre
« époque de passions tristes »

( Josué 2 et 6)

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Culte du dimanche 10 octobre 2010 à l'Oratoire du Louvre
prédication de la professeure Corinne Lanoir
Faculté de Théologie Protestante de Paris

Chers frères et soeurs,

Il n'est pas vrai que l'Ancien Testament raconte un Dieu violent et vengeur qui serait heureusement corrigé par un Dieu d'amour dans le Nouveau Testament.

Même dans le livre de Josué, celui qui raconte une version de la conquête sans merci, avec de nombreuses batailles sanglantes, même là, on trouve aussi autre chose, on trouve Rahab.

Rahab habite à Jéricho, la ville cananéenne, elle est prostituée ; sa maison est accrochée dans la muraille de la ville et c'est chez elle que vont entrer deux espions israélites envoyès par Josué leur chef, le successeur de Moise, pour aller voir le pays avant de le conquérir.

C'est un moment décisif pour Josué et pour le peuple qui l'accompagne. Ce peuple, né de la grande sortie d'Egypte et de la traversée des eaux de la mer s'apprête à faire une autre traversée : celle du Jourdain, pour entrer dans un pays qui n'est encore et toujours qu'une promesse.

Et entre ces deux traversées, il y a Rahab, la prostituée cananéenne, dans sa maison, sur la muraille, le seul point de contact entre les deux groupes qui se cherchent et se poursuivent dans le récit. Et, c'est elle, Rahab, qui va organiser toutes les entrées et toutes les sorties à partir de sa maison. Et ça rentre et ça sort beaucoup, chez Rahab ! Les deux espions entrent chez elle pour y passer la nuit. Alors, le roi de Jéricho, informé de leur présence, va envoyer dire à Rahab : “fais-les sortir”. Mais elle va mettre en place une sorte de guerre psychologique, manipuler les informations, faire du savoir une arme décisive pour encourager les uns et décourager les autres. Elle va cacher ces deux étrangers sur sa terrasse et dire à leurs poursuivants : “Je ne sais pas où ils sont, ils sont sortis, sortez vite vous aussi les poursuivre hors de la ville”. Et pendant que les poursuivants cherchent vainement dehors, loin, Rahab monte sur la terrasse, et à ceux qu'elle a cachés, elle dit : “je sais que Yahvé votre Dieu, qui est Dieu là-haut dans les cieux et ici-bas sur la terre vous a fait sortir d'Egypte et tous les puissants ici sont liquéfiés et tremblants de peur parce qu'ils savent que rien ne peut vous arrêter. Alors je vous propose une alliance, un contrat, au nom de la loyauté, de la parole donnée, de la hesed, de la grâce : je vous sauve la vie, je vous fais sortir de la ville et descendre par une corde le long de la muraille et vous pourrez aller vous cacher dans la montagne. Et vous, vous aussi vous me sauvez la vie, ainsi que celle de tous les miens quand vous viendrez conquérir Jéricho ! Et donnez-moi un signe de ce contrat !”.

Et les espions, suspendus depuis quelques versets à leur corde le long de la muraille (!), répondent qu'ils sont d'accord, donnent un cordon rouge à Rahab pour qu'elle l'attache à sa fenêtre le jour de l'invasion, avec la consigne de ne pas sortir, alors, sous aucun prétexte de sa maison, sinon, ils ne répondront plus de rien.

Ainsi, les espions regagnent leur camp, le peuple conduit par Josué traverse le Jourdain et campe dans la plaine de Jéricho, célèbre pour la première fois la Pâque ( le souvenir de la grande traversée) dans le pays promis puis fait le siège de Jéricho. Autour de Jéricho fermée et enfermée, le peuple va faire cercle, tourner et tourner encore. Et quand Jéricho sera prise, quand au 7ème jour les murailles vont tomber (murailles qui selon les données archéologiques n'existaient pas à cette époque autour de la ville...) et que tout ce qui y est vivant y sera massacré, Rahab et les siens seront épargnés, selon le pacte établi avec les espions. Josué laisse la vie à Rahab la prostituée et aux siens et elle “a habité au milieu d'Israël jusqu'à ce jour” précise la fin du chapitre 6.

Voilà donc Rahab inséparable du peuple, au centre du peuple qui extermine sa ville. Qui est Rahab ? Est-ce une prostituée étrangère, traitresse, qu'il vaut mieux tenir à l'écart, faire sortir du camp ? Est-ce l'héroïne populaire d'une coalition de marginaux qui se retrouverait dans sa maison pour organiser la chute de l'élite dominante mais apeurée et se rallier à un projet neuf venu d'ailleurs?

Et bien Rahab apparaît à bien des titres comme celle qui fait passer les frontières:

-les frontières géographiques grâce à sa maison, point de passage obligé de tous les parcours, une maison qui sépare et qui met en relation, une maison sur le rempart, la frontière entre le monde de la ville et le monde de la montagne, le monde civilisé urbain et le monde sauvage de la steppe. Quand la porte de la ville est fermée, c'est sa maison qui est le passage, avec sa terrasse et sa fenêtre, deux ouvertures sur cette ligne frontière. Et le passage se fait avec une corde, qu'on utilise aussi pour tracer des limites, mesurer des champs, opérer des partages.

  • Elle fait aussi traverser les frontières sociales, par son métier de prostituée : chez elle, on peut traverser toutes les frontières intérieures de la société. Certains parmi les Pères de l'église ont essayé de lui donner un métier plus respectable en en faisant une aubergiste, mais il s'agit toujours de la situer dans un lieu de mélanges.
  • Chez elle, il n'y a plus de frontières politiques étanches : là se croisent le roi, les habitants de la ville, les espions étrangers;
  • Chez elle, on passe aussi les frontières de la vie à la mort : elle sauve la vie des espions qui à leur tour sauvent son groupe de la mort.
  • Rahab déplace même les frontières du savoir dans le récit, disant ce qu'elle veut à qui elle veut, laissant les espions suspendus au bout d'une corde le temps de faire alliance, elle dont la maison subsiste sur un rempart qui s'écroule...
  • Rahab pourrait aussi évoquer un passage de frontières mythologiques. Son nom, peu courant, pourrait être l'abréviation d'une déclaration : « Dieu a multiplié » ou « Dieu a ouvert »; mais c'est aussi le nom du Rahab, un monstre marin, une bête mythologique qu'il faut terrasser pour vaincre le chaos, qu'il faut percer et mettre en pièces pour faire oeuvre de création selon Esaïe. Monstre marin ancré dans la muraille, Rahab serait donc aussi une sirène...
  • Et Rahab brouille aussi les frontières théologiques puisque cette prostituée cananéenne parle comme un théologien écrivain du Deutéronome. Elle reprend un thème cher à ce théologien, celui du don du pays et sa façon d'évoquer la geste libératrice et fondatrice du Dieu qui fait sortir d'Egypte et sème la terreur chez les ennemis reprend les mots mis dans la bouche de Moïse en Dt 4,34 ou Ex 15,15-16.
  • Rahab est encore celle qui permet de traverser, de dépasser le rituel : en lui laissant la vie sauve, Josué ne respecte pas l'interdit du herem, où rien ne doit subsister car tout est offert à Yahvé. Elle est un reste, sa présence dit que cette fois, la vie a été plus forte que la loi.

C'est elle qui marque, dès les premiers pas du peuple dans le pays, que cet étranger ennemi est aussi une partie de l'identité même du peuple, que les frontières ne sont pas étanches mais traversables. Elle est la passeuse, la traverseuse, comme l'est le peuple hébreu par définition (les « hivrim » ce sont « ceux qui passent, qui traversent »), ce peuple qui est une multitude mélangée, « tout un ramassis de gens » comme dit Ex 12,38.

On ne sait pas ce qu'elle deviendra ; sera-t-elle assimilée, digérée (la tradition juive en fera l'épouse de Josué), ou intégrée dans sa différence (Matthieu la cite parmi les grands-mères de Jésus, épouse de Salmon et mère de Booz, avec d'autres femmes étrangères).

Nous avons aujourd'hui grand besoin de figures comme Rahab. Rahab est une médiatrice qui aide aux passages. L'évangile de Matthieu ne s'y trompe pas qui la remet en bonne place dans la généalogie de Jésus, aux cotés d'autres grands-mères aventurières et aventureuses, d'autres passeuses qui ouvrent un chemin dont Jésus se fera l'héritier en poursuivant le geste, en faisant brèche, en ouvrant le passage même dans la mort.

Le passage, la traversée , voilà une catégorie fondamentale pour celles et ceux qui se réclament du Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. Passage de la mer, passage du Jourdain, traversée du désert, traversée de l'exil, c'est là, dans ce mouvement sans cesse à reprendre que se constitue l'identité de ce peuple. Pas dans le droit du sol, pas dans le droit du sang. Ce peuple naît de ce geste de passer sur l'autre rive, et apprend dans ce geste qu'il dépend totalement, qu'il est à la grâce de celui qui fait passer, qui ouvre le chemin, qui, déjà, l'a fait échapper à la catastrophe. Ce peuple qui découvre qu'il est, depuis le début, un peuple de rescapés.

Nous avons aujourd'hui à réentendre cet impératif de la traversée, à reprendre ce geste de mise en route, non pas dans le but d'une conquête ou d'une croisade, mais pour aller voir et recevoir ce qu'il y a de l'autre côté, construire un nouveau projet, écouter, travailler et faire place avec celles et ceux, qui ,comme Rahab, ouvrent des passages là où tout pouvait sembler fermé.

Faire brèche dans notre « époque de passions tristes », creuser des passages dans les désespoirs trop grands, ouvrir des fenêtres dans les citadelles des certitudes trop fortes : les cercles à briser sont aujourd'hui nombreux et divers beaucoup d'errances de ceux et celles qui fuient la faim, la violence, la souffrance, ainsi que des blocages chez ceux qui s'enferment dans les remparts de leurs privilèges, de leurs dogmes, de leurs certitudes.

Comment faire de ces errances et de ces bloquages des parcours qui prennent sens, des itinéraires ?

Rahab romp le cercle des tabous et des habitudes qui barrent la route. Qui traversera avec elle ?

Amen.

 

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Pasteur dans la chaire de l'Oratoire du Louvre - © France2

Pasteur dans la chaire de
l'Oratoire du Louvre
© France2

Lecture de la Bible

Josué 2

Josué, fils de Nun, fit partir secrètement de Sittim deux espions, en leur disant: Allez, examinez le pays, et en particulier Jéricho. Ils partirent, et ils arrivèrent dans la maison d’une prostituée, qui se nommait Rahab, et ils y couchèrent.

2 On dit au roi de Jéricho: Voici, des hommes d’entre les enfants d’Israël sont arrivés ici, cette nuit, pour explorer le pays. 3 Le roi de Jéricho envoya dire à Rahab: Fais sortir les hommes qui sont venus chez toi, qui sont entrés dans ta maison; car c’est pour explorer tout le pays qu’ils sont venus. 4 La femme prit les deux hommes, et les cacha; et elle dit: Il est vrai que ces hommes sont arrivés chez moi, mais je ne savais pas d’où ils étaient; 5 et, comme la porte a dû se fermer de nuit, ces hommes sont sortis; j’ignore où ils sont allés: hâtez-vous de les poursuivre et vous les atteindrez.

6 Elle les avait fait monter sur le toit, et les avait cachés sous des tiges de lin, qu’elle avait arrangées sur le toit. 7 Ces gens les poursuivirent par le chemin qui mène au gué du Jourdain, et l’on ferma la porte après qu’ils furent sortis. 8 Avant que les espions se couchent, Rahab monta vers eux sur le toit 9 et leur dit: L’Eternel, je le sais, vous a donné ce pays, la terreur que vous inspirez nous a saisis, et tous les habitants du pays tremblent devant vous. 10 Car nous avons appris comment, à votre sortie d’Egypte, l’Eternel a mis à sec devant vous les eaux de la mer Rouge, et comment vous avez traité les deux rois des Amoréens au-delà du Jourdain, Sihon et Og, que vous avez dévoués par interdit. 11 Nous l’avons appris, et nous avons perdu courage, et tous nos esprits sont abattus à votre aspect; car c’est l’Eternel, votre Dieu, qui est Dieu en haut dans les cieux et en bas sur la terre.

12 Et maintenant, je vous prie, jurez-moi par l’Eternel que vous aurez pour la maison de mon père la même bonté que j’ai eue pour vous. 13 Donnez-moi l’assurance que vous laisserez vivre mon père, ma mère, mes frères, mes soeurs, et tous ceux qui leur appartiennent, et que vous nous sauverez de la mort.

14 Ces hommes lui répondirent: Nous sommes prêts à mourir pour vous, si vous ne divulguez pas ce qui nous concerne; et quand l’Eternel nous donnera le pays, nous agirons envers toi avec bonté et fidélité.

15 Elle les fit descendre avec une corde par la fenêtre, car la maison qu’elle habitait était sur la muraille de la ville. 16 Elle leur dit: Allez du côté de la montagne, de peur que ceux qui vous poursuivent ne vous rencontrent; cachez-vous là pendant trois jours, jusqu’à ce qu’ils soient de retour; après cela, vous suivrez votre chemin.

17 Ces hommes lui dirent: Voici de quelle manière nous serons quittes du serment que tu nous as fait faire. 18 A notre entrée dans le pays, attache ce cordon de fil cramoisi à la fenêtre par laquelle tu nous fais descendre, et recueille auprès de toi dans la maison ton père, ta mère, tes frères, et toute la famille de ton père. 19 Si quelqu’un d’eux sort de la porte de ta maison pour aller dehors, son sang retombera sur sa tête, et nous en serons innocents; mais si on met la main sur l’un quelconque de ceux qui seront avec toi dans la maison, son sang retombera sur notre tête. 20 Et si tu divulgues ce qui nous concerne, nous serons quittes du serment que tu nous as fait faire.

21 Elle répondit: Qu’il en soit selon vos paroles. Elle prit ainsi congé d’eux, et ils s’en allèrent. Et elle attacha le cordon de cramoisi à la fenêtre. 22 Ils partirent, et arrivèrent à la montagne, où ils restèrent trois jours, jusqu’à ce que ceux qui les poursuivaient soient de retour. Ceux qui les poursuivaient les cherchèrent dans toute la région, mais ils ne les trouvèrent pas. 23 Les deux hommes s’en retournèrent, descendirent de la montagne, et passèrent le Jourdain. Ils vinrent auprès de Josué, fils de Nun, et lui racontèrent tout ce qui leur était arrivé.

24 Ils dirent à Josué: Certainement, l’Eternel a livré tout le pays entre nos mains, et même tous les habitants du pays tremblent devant nous.