|
Méditation sur le manque
( Psaume 23 )
Culte à l'Oratoire du Louvre,
par la pasteur Florence Taubman
Dès le premier verset,
un mot résonne. Un mot ancien et moderne : le manque. Je
ne manquerai pas. Je ne manquerai de rien, dit le psalmiste.
Et une lecture juive nomme, à travers le jeu des nombres,
ce qui pourrait manquer et ne manquera pas: La nourriture ! La bénédiction !
Les 57 mots du psaume sont léquivalent numérique
du mot nourriture.
Les 227 lettres du psaume correspondent au mot bénédiction.
Ce qui peut manquer à lhomme et ne manquera pas,
dès lors que lEternel se fait berger pour celui qui
le prie, cest la nourriture et cest la bénédiction.
« Tu es mon berger. Tu me conduis dans de verts pâturages
près
des eaux paisibles. Tu dresses devant moi une table et ma coupe
déborde
»
Pourtant dire cela ne suffit pas.
Car la nourriture ne signifie pas la même chose pour les
nomades hébreux du désert et pour notre société
dabondance. Elle na pas le même goût aujourdhui
dans les camps de réfugiés du Darfour ou dailleurs,
et à Paris, New York ou Shangaï.
Et si pour certains la demande de pain du Notre Père monte
tout droit depuis le creux du ventre, les autres doivent la contextualiser,
la traduire, en faire lherméneutique spirituelle
Sous
peine de ne plus comprendre non plus le poids du second mot : bénédiction.
Sans faim, il est plus difficile de connaître la simple
réalité de la bénédiction dans nos vies.
Ou de ressentir la gloire de ce mot pour nos curs et nos âmes.
Bénédiction : parole bonne, parole qui fait du bien,
comme un masseur dénouant la nuque ou le dos avec ses mains.
Bénédiction : bonne et juste nomination des êtres
et des choses
Bénédiction : énergie musicale et chorégraphique
offerte pour la joie du monde. Bénédiction prononcée,
bénédiction gestuée à travers une main
posée sur un front. Ou deux bras levés, dans un grand
mouvement douverture, daccueil et denvoi !
Mais pour entrer dans lallégresse de la bénédiction,
pour se réjouir davoir lEternel pour berger,
il faut en revenir à ce simple mot : « nourriture »
qui nous manqua peut-être jadis, qui manque à dautres,
et qui ne nous manque plus.
Comment comprendre si nous navons plus faim?
Il nous faut fermer les yeux, descendre en nous-mêmes
Ecouter
:
De quoi manquons-nous ? Quel est est notre manque ? Quels sont
nos manques aujourdhui ?
Que manque-t-il à lhomme sur cette terre ? Dans cette
vie ?
« Quest-ce que lhomme, pour que tu ten
soucies ?, dit le psalmiste
Et le fils dhomme pour que tu prennes soin de lui ? »
en
le conduisant dans de vertes prairies près des eaux paisibles
en dressant devant lui une table
»
Au fond de limage de rêve ou de fête gît
peut-être une nostalgie douloureuse : de la joie simple, la
présence partagée, la confiance et la sécurité,
la paix, la plénitude
le « Shalom » comme
on lappelle en hébreu.
Ce Shalom, cette plénitude nous manquent. Bien sûr.
Mais ce qui nous manque encore plus profondément, cest
de savoir, cest de ressentir que cette plénitude nous
manque.
Notre gavage quotidien nous anesthésie. Il nous rend difficile
le diagnostic de notre faim, de notre soif de plénitude.
Souvent nous restons à la surface de notre vie, de notre
souffrance
un peu vidés. Un peu fous. Très angoissés.
Incapables de prier. De demander. Mais que demander ?
Le pain qui nous manque aujourdhui nest pas fait deau,
de farine, et de levain. Cest un pain de mots, de souffle
et de confiance.
Cest le pain de la prière. Toute simple. Toute bête.
La prière de lenfant.
Réapprendre les mots du cur par coeur, voilà
ce quil nous faut, voilà la bénédiction
:
« lEternel est mon berger, je ne manquerai rien. »
Oui cest nourriture et bénédiction que de
dire ces mots-là. Dans le secret, dans lassemblée,
avec anciens, avec les petits-enfants. Pour eux.
Mais il manque autre chose à l homme sur cette terre
.
Le psaume nous lapprend en comblant cette attente. Ecoutons
: « Il me conduit dans les sentiers de la justice, à
cause de son nom
»
Comme le Shalom la justice nous manque.
Mais cela nous le savons. Chaque jour nous souffrons des injustices
du monde. Elles sont dénoncées. Nous nous en indignons.
Et nous prions pour la justice. Nous luttons en sa faveur
Mais quest-ce que la justice ? De quelle justice sagit-il
?
Quelle justice nous manque réellement et qui ne nous manquerait
plus dès lors que lEternel nous conduirait dans les
sentiers de la justice, à cause de son Nom ?
Ce nest pas le verdict ou le jugement dun tribunal,
ou dune cour.
Cest plus que la justice comme principe dégalité.
Cest plus que la justice comme figure de la vérité.
Cest la justice comme mode de vie. Cest la justice
comme pratique concrète et quotidienne de léquité
et de la fraternité humaine. La justice comme attention et
générosité.
Cest la justice comme justesse en pensées, en actes
et en paroles
devant Dieu. Et devant son prochain.
Cette justice-là, - cette justesse, plus modeste que la
justice des grands combats et des grandes causes, nous manque autant.
Mais souvent nous lignorons.
Requis par les scandales du monde, les malheurs et les catastrophes
des quatre coins de la terre, nous oublions le soin dû à
notre existence éthique et spirituelle quotidienne.
Nous oublions que celui qui veut être fidèle dans
les grandes choses doit dabord lêtre dans les
petites. Nous oublions la simple justice, la tsedaka.
Cette tsedaka nous est pourtant nécessaire, autant que
le shalom.
Nous avons besoin dêtre conduit dans les sentiers
quotidiens de la justice, à cause du nom de lEternel.
Et cest ce quil fait, nous dit le psaume. LEternel
nous conduit et nous guide de ce côté-là, chaque
jour de notre vie.
Alors que nous manque-t-il encore ?
Une dernière chose, qui concerne notre destinée
ultime : « Quand je marche dans la vallée de lombre
de la mort
»
« Quand les ennemis massaillent
»
Ah il nous faudrait être forts, invincibles, pourquoi pas
immortels
La peur disparaîtrait certainement.
Cette peur qui est si naturelle. Si normale. Si humaine.
La peur de mourir. La peur de souffrir. La peur du néant.
La peur de lennemi. La peur des ténèbres
Mais, dit le psalmiste « Quand je marche dans la vallée
de lombre de la mort je ne crains aucun mal car tu es avec
moi. »
« Ta houlette et ton bâton me rassurent. »
Ainsi il nest pas besoin dêtre immortel, il
nest pas besoin dêtre invincible pour vaincre
la peur.
Il suffit de cette présence qui nous accompagne dans la
traversée des dangers.
Cette présence de Dieu. Cette Chekhina !
Mais est-elle bien réelle, cette présence ? Comment
la rendre tangible, concrète, significative dans nos vies
et celle de notre prochain ?
Que nous manque-t-il pour la faire passer du vu pieux à
léblouissement de la rencontre ou simplement à
la certitude confiante ?
Que nous manque-t-il ?
Le désir de Dieu ? Le temps pour Dieu ? La passion avec
Dieu ?
Ce nest pas sa présence, sa chekhina qui nous manque.
Cest nous qui lui manquons, lui faisons défaut, ne
lui accordons pas suffisamment dimportance.
Pourtant quelle promesse, quelle joie immense et enthousiasmante
que ces mots :
« Oui le bonheur et la grâce maccompagneront
tous les jours de ma vie, et jhabiterai dans la maison de
lEternel jusquà la fin de mes jours. »
La plénitude nous est offerte !
La justice nous est offerte !
La présence de Dieu nous est offerte !
En ce jour et pour toujours. Amen.
Vous pouvez réagir sur le blog de l'Oratoire
|