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Le sacrifice
Culte à l'Oratoire du Louvre,
par le pasteur Florence Taubmann
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Les individus modernes que nous
sommes ont beaucoup de mal avec l'idée du sacrifice.
Ce mot sacrifice renvoie à des pratiques archaïques,
souvent sanglantes, qui nous semblent aujourd'hui inutilement cruelles
et construites sur des superstititons...Et la Bible n'échappe
pas à cette critique, à cause de tous ces textes concernant
des règles sacrificielles devenues incompréhensibles
et insupportables pour nous.
Voici ce que nous pensons, selon Emil Fackenheim: " L 'homme
primitif avait peur de l'inconnu; il le peuplait donc de divinités
colériques et irascibles. Que leur colère fut justifiée
ou non, il fallait apaiser leur courroux, ce qu'il faisait en leur
sacrifiant les produits des champs, les bêtes de moindre valeur
comme les volailles ou plus précieuses, comme le buf
ou le bénélier, et même ses propres enfants,
lorsque la fureur de la divinité était extrême.
"
Et l'auteur cite l'histoire d'Abraham et Isaac comme un texte très
important qui marque l'évolution du sacrifice humain au sacrifice
animal, laquelle s'achèvera
avec l'abolition du sacrifice en général.
Et de fait, dès l'Ancien Testament, on apprend par les psaumes
et par les prophètes que Dieu préfère l'offrande
des lèvres, les sacrifices du cur, les sacrifice spirituels
à tous les types de sacrifices prescrits par la Torah, qu'il
s'agisse de propitiation, d'expiation ...ou d'actions de grâces.
Par exemple on lit au psaume 50:
" Offre pour sacrifice à Dieu des actions de grâce,
et invoque-moi au jour de la détresse; je te délivrerai
et tu me glorifieras! "
Et au psaume 51 :
" Si tu avais voulu des sacrifices, je t'en aurais offert;
mais tu ne prends pas plaisir aux holocaustes. Les sacrifices qui
sont agréables à Dieu, c'est un esprit brisé."
On trouve encore ces lignes chez le prophète Osée
6,6:
" J'aime la miséricorde et non les sacrifices, et la
connaissance de Dieu plus que les holocaustes. "
Prière de reconnaissance, appel à l'aide, repentance
et demande de pardon, amour de Dieu et du prochain ...voilà
qui remplacent avantageusement toute religion sacrificielle, nous
suggère donc la Bible, en particulier dans le Nouveau Testament.
Et nous sommes forcément d'accord avec cette évolution,
d'abord parce que nous avons été formés par
la Bible et la pensée biblique. Nous sommes les héritiers
de cette évolution dans la Bible d'une religion sacrificielle
à une religion du cur.
Et ensuite parce que nous sommes les enfants des Lumières
et de la rationalité, et donc nous sommes pour une religion
spirituelle et éthique plutôt que rituelle.
Pourtant la question du sacrifice ne se règle pas si facilement.
Elle ne peut pas se régler par un simple dépassement,
pour la bonne raison que notre religion chrétienne se fonde
sur la mort et la résurrection du Christ.
Et cette mort est présentée le plus souvent comme
un sacrifice dans le Nouveau Testament et chez des théologiens
ultérieurs.
Par exemple la très ancienne confession de foi de Corinthiens
15,3 affirme : " Je vous ai enseigné avant tout, comme
je l'avais aussi reçu, que Christ est mort pour nos péchés,
selon les Ecritures... "
C'est ce sens expiatoire qu'on entend également dans les
paroles d'institution de la cène: " Prenez et mangez,
ceci est mon corps; Buvez-en tous, ceci est mon sang, le sang de
l'Alliance, qui est répandu pour beaucoup pour le pardon
des péchés. "Matthieu 26,26
D'autres textes comparent la mort du Christ au sacrifice de l'agneau
de la Pâque juive (Christ, notre Pâque, a été
immolé. 1Co 5,7). Et dans l'épître aux Hébreux,
le Christ est le sacrificateur qui par son sacrifice unique abolit
tous les autres sacrifices :
" Tandis que tout sacrificateur fait chaque jour le service
et offre souvent les mêmes sacrifices, qui ne peuvent jamais
ôté les péchés, lui, après avoir
offert un seul sacrifice pour les péchés, s'est assis
à la droite de Dieu ...Et nous sommes sanctifiés par
l'offrande de son corps, une fois pour toutes. "
Donc, même si en nous la voix moderne répugne à
l'idée du sacrifice, même si par ailleurs notre théologie
protestante de la cène n'est pas sacrificielle au sens catholique
du terme, notre référence à l'Ecriture nous
place face au sacrifice du Christ. Et chaque fois que nous célébrons
la cène, nous reprenons les paroles d'institution prononcées
par Jésus, chaque année nous revivons un Jeudi saint
et un vendredi saint.
Nous relisons ces textes où Jésus annonce sa passion:
" Il faut que le Fils de l'homme souffre beaucoup, qu'il soit
rejeté par les anciens, par les principaux sacrificateurs
et par les scribes, qu'il soit mis à mort, et qu'il ressuscite
trois jours après. "
Et nous sommes héritiers d'une théologie biblique
qui interprète sa mort et sa résurrection en termes
sacrificiels.
Nous en avons d'ailleurs de généreuses traces dans
nos cantiques.
En même temps je crois pouvoir dire que l'idée de
ce sacrifice, l'idée du sacrifice du Christ pour nos péchés
est devenue pour beaucoup d'entre nous incompréhensible et
insupportable. Autant que les anciens sacrifices d'animaux, même
si c'est évidemment pour des raisons différentes.
Alors quelles sont ces raisons?
J'en vois trois: une raison théologique, une raison historique,
une raison psychologique.
La première raison, c'est que si la mort du Christ est un
sacrifice pour le péché du monde, l'implication de
Dieu y est terrible.
Non seulement il est le Dieu Père que Jésus appelle
au secours et qui semble ne pas répondre. Mais il est cette
divinité lointaine et mystérieuse qui voudrait la
mort expiatoire de son Fils pour que les péchés puissent
être pardonnés.
Un tel Dieu, à la fois Père et bourreau, apparaît
comme pervers.
C'est le Dieu terrible dont il faut calmer le juste courroux par
l'offrande d'un agneau sans tâche.
Et même si le sacrifice du Christ, Fils de Dieu, est présenté
comme l'ultime sacrifice, le dernier, destiné à mettre
fin à tous les sacrifices, même s'il provoque la déchirure
du voile du temple, il entretient dans nos esprits la vision archaïque
d'un Dieu qui fait peur, un Dieu qui juge et condamne.
Alors il devient difficile de voir dans le sang qui coule de la
croix la joie et la paix d'une absolution.
Finalement un tel Dieu semble nous river à la faute bien
plus qu'il ne nous invite à vivre le pardon. Il nous retient
à la douleur de la croix, bien plus qu'il ne nous pousse
à la découverte du tombeau vide et à la joie
de la résurrection.
Or un tel Dieu, Dieu du sacrifice et de l'expiation, a longtemps
été prêché dans les Eglises. En toute
bonne foi d'ailleurs car cette prédication se fonde sur des
textes bibliques. Mais aujourd'hui une telle image de Dieu nous
révolte.
Pas seulement parce qu'elle contredit la voix de notre raison, mais
parce qu'elle semble en pleine contradiction avec une autre image
de Dieu, celle en laquelle nous croyons, celle qui nous fait vivre:
le Dieu d'amour et de miséricorde.
La deuxième raison, historique, réside dans l'annonce
que Jésus fait de sa mort. Jésus la présente
comme une nécessité. " il faut que le Fils de
l'homme .... "
Ce " Il faut que " nous suggère qu'il y aurait
un plan de salut pour la création et l'histoire du monde.
Et ce plan passerait par cette mort nécessaire, par ce sacrifice
inéluctable du Christ. Aujourd'hui nous sommes sceptiques
devant cette logique.
Et ce qui nous a rendu sceptiques, c'est une certaine philosophie
de l'histoire, qui a voulu justifier le sacrifice de générations
pour le bien-être des générations suivantes.
Mais après tout, pourquoi faudrait-il que des êtres
humains soient sacrifiés pour tel ou tel avenir? Et pourquoi
fallait-il que le Fils de l'homme soit crucifié?
Ne faut-il pas se méfier d'une vision utilitariste des événements,
surtout en théologie?
Mais en même temps nous sommes saisis par la question cruciale:
" Pourquoi et en quoi Jésus lui-même a-t-il vu
sa mise à mort comme nécessaire? "
Autrement dit pourquoi l'a-t-il transformé en sacrifice,
en assumant consciemment qu'il allait à la mort et en ne
faisant rien pour l'éviter?
Le Deutéronome ne dit-il pas: " J'ai mis devant toi
la mort et la vie...choisis la vie! "
Jésus n'avait-il pas le devoir de sauvegarder sa propre vie?
Pourquoi ne l'a-t-il pas fait?
Evidemment la théologie répond pour nous à
cette question: Jésus accomplit la prophétie du Serviteur
souffrant d'Esaïe, Jésus se laisse conduire à
la mort par amour, parce que c'est nécessaire au salut du
monde.
Pour vaincre la mort il passe par la mort.
Pourtant cette affirmation traditionnelle nous heurte aujourd'hui.
Peut-être parce que nous ne croyons plus vraiment à
l'efficacité du sacrifice du Christ.
Si nous croyons toujours qu'il est notre Sauveur, nous ne pensons
plus vraiment, au fond de nous, qu'il nous a rachetés par
son sang.
Nous ne pensons plus que la vie éternelle vaut qu'on sacrifie
cette vie-ci.
Par ailleurs l'histoire du monde et des hommes semble vouloir nous
prouver que le sacrifice du Christ n'a pas mis fin aux sacrifices.
Où est le salut du monde? Quels en sont les signes?
Bien souvent le monde ne semble pas sauvé, mais plutôt
au bord du gouffre.
Et ce qui selon Paul semblait scandale pour les Juifs et folie pour
les grecs apparaît aujourd'hui à beaucoup de nos contemporains
comme un message antique, qui ne peut plus faire sens pour nous.
Mais il y a une troisème raison, plus psychologique, qui
explique aussi notre réticence à accepter la mort
du Christ comme un sacrifice.
C'est que le prix de son sang -destiné à nous sauver,
a souvent été bien lourd à payer.
Il a pesé comme une malédiction sur les juifs pendant
2000 ans.
Et pour les chrétiens il a souvent signifié culpabilité,
désespoir spirituel, peur de l'enfer, ...sentiment d'une
indignité radicale devant cet innocent saignant sur sa croix
-non seulement pour nos péchés mais à cause
de nos péchés.
Péchés liés à notre nature humaine,
encline au mal plutôt qu'au bien!
Comment s'étonner alors que l'Eglise médiévale
ait pu développer une théologie du mérite?
Face à un tel sacrifice pour notre salut, n'était-il
pas humain de vouloir y être pour quelque chose ? De vouloir
payer de sa personne pour acheter une part de son propre salut?
Avec tous les abus, toutes les perversions que l'on sait.
C'est là que la Réforme protestante a protesté.
Et inversé les choses, en rappelant la théologie biblique
de la grâce, et en invitant à la foi seule.
Mais finalement, pour les protestants le prix du sacrifice n'est-il
pas parfois aussi cher à payer?
Car ne pas démériter du salut qu'on reçoit
gratuitement peut être aussi lourd à assumer que devoir
le mériter.
Dans les deux cas il faut accepter d' être sauvé au
prix d'un sacrifice - le sacrifice de Jésus le Christ, Fils
de Dieu.
Et au cours des siècles il y a eu des chrétiens, des
croyants sincères, dont la vie, loin d'être éclairée
et libérée par la certitude du pardon, a été
écrasée sous le poids d'une grâce trop lourde
à porter.
Une grâce qui aggravait la culpabilité de l'homme au
lieu de l'en libérer.
Donc l'enjeu de l'enseignement et de la prédication, pendant
tous ces siècles, était de faire sortir les chrétiens
de la culpabilité pour les faire vivre la libération
pascale, la réalité vivante du salut.
Et cet enjeu a toujours été un rude combat, soit pour
les prédicateurs qui en avaient conscience, soit pour les
fidèles que de mauvais prédicateurs soumettaient à
une vision terrible de Dieu et d'eux-mêmes.
Mais aujourd'hui, comme le disait Paul Tillich dans son livre "
Le courage d'être ", ce que nous devons affronter n'est
plus tant l'angoisse de la culpabilité que l'angoisse de
l'absurde.
Aujourd'hui l'enjeu est de trouver du sens, non seulement à
la morale chrétienne et à l'enseignement de Jésus,
mais également à ce qui a fondé le coeur du
christianisme , à savoir la mort du Christ et sa résurrection.
Car aujourd'hui le danger qui guette le christianisme, c'est qu'au
moment où il est très largement salué comme
éthique il devienne absurde ou insignifiant comme religion.
Et c'est ce qui arrive si les chrétiens ne peuvent plus
dire pour quoi est mort le Christ de manière actuelle, c'est-à-dire
de telle sorte que cela représente une puissance de changement
aujourd'hui encore, à nouveau.
Mais pour essayer de dire cela, il faut sans doute retourner à
l'idée de sacrifice?
La retravailler. La comprendre autrement.
Le sacrifice du Christ n'est pas un sacrifice expiatoire. Ou alors
c'est un sacrifice raté, car ce monde n'est pas délivré
du péché et du mal. L'agneau de Dieu, ou le bouc émissaire
de la cité n'ont pas emporté avec eux la cruauté
et la souffrance des hommes.
Et le grand inquisiteur de Dostoïevsky a raison quand il reproche
à Jésus d'être venu troubler l'ordre du monde
en apportant aux hommes de fausses espérances.
Car le sacrifice du Christ ne fait table rase ni du passé,
ni de la nature humaine, ni de la condition humaine.
Ce n'est pas un rachat des fautes passées.
En revanche le sacrifice du Christ peut être compris comme
un acte gratuit qui concerne l'avenir.
Il s'agit d' une offrande. L'offrande de sa vie.
"Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour
ceux qu'on aime. " dit Jésus dans l'Evangile de Jean.
Et dans ce long discours d'adieu à ses disciples , tout nous
indique qu'il y a une équivalence entre donner sa vie et
donner connaissance de Dieu.
Si Jésus donne sa vie jusqu'à en mourir, ce n'est
par appétit de la mort ni par sublimation du sacrifice ou
du martyre.
C'est parce qu'il en va de sa fidélité à Dieu
et aux hommes. Il est le lieu de rencontre et de connaissance mutuelle
entre Dieu et les hommes.
Il doit l'être jusqu'au bout, c'est-à-dire jusqu'à
l'ultime instant de sa vie, jusqu'à son dernier soupir. Il
ne peut faire autrement sans trahir la conscience qu'il a de lui-même.
Donc ce don de sa vie devient absolument nécessaires, non
pas pour payer le poids des péchés du monde.
Mais pour que le monde connaisse et reconnaisse Dieu.
Jusqu'au bout il enseigne la connaissance et la reconnaissance
de Dieu. C'est-à-dire de ce Dieu amour qui s'approche de
l'homme au point de le toucher, de le pénétrer, de
le transfigurer.
Et quand Jésus se taît, mort sur la Croix, une voix
prend la relève de son enseignement: celle de l'officier
romain qui dit: " Vraiment cet homme était Fils de Dieu!
"
Frères et soeurs,
le mot korban, qui signifie sacrifice en hébreu, a un sens
d'approche, de proximité. Approche, proximité de Dieu
et de l'homme.
Ce qui se réalise en plénitude en cet instant de la
mort du Christ.
Ce que nous devons nous-même mettre en oeuvre, par l'offrande
de nos lèvres, de notre cur, et de notre vie, c'est-à-dire
tout ce qui nous inscrit dans le souvenir quotidien de l'amour de
Dieu, dans son intimité.
C'est-à-dire la prière.
C'est par cette attention et cette tension de la prière,
c'est par cette oritentation de tout notre être que nous pouvons
signifier au Christ Jésus que nous avons reçu pleinement
son offrande.
Alors nous pouvons confesser qu'il a vécu et qu'il est mort
pour le salut du monde, non pas en payant la dette sans fin des
péchés des hommes, mais en donnant pour toujours au
monde la connaissance d'un Dieu qui est Amour.
Amen!
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