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Le bonheur dans les Évangiles de Matthieu
et Marc
Culte à l'Oratoire du Louvre,
par la pasteur Florence Taubmann
Chers amis,
Dimanche dernier je vous ai parlé du bonheur. Dabord
nous avons vu que la vie elle-même, dans ses instants heureux,
dans ces moments où lon a conscience de la beauté
du monde, et que tout est grâce, nous invite à laction
de grâce et à la louange. Puis nous avons vu également
que dans lépreuve, quand le bonheur semble sêtre
éloigné , laction de grâce et la louange,
à leur tour, se proposent elles-mêmes comme un itinéraire
possible de joie nouvelle, de joie en Dieu, en dépit de tous
les aléas, de toutes les difficultés, de toutes les
épreuves que la vie nous réserve.
Nous louons Dieu car nous sommes heureux, mais louer Dieu peut
devenir pour nous et en nous une force de joie inattendue et extraordinaire,
au-delà de la plainte et de la lamentation. Car la louange
nest pas le contraire de la plainte ou de la lamentation,
elle les porte en elle-même, elle les retourne en espérance.
Et cette espérance cest de pouvoir louer Dieu, encore
et encore.
Et nous avons vu en effet le renversement qui sopérait
dans le Ps 22, le Psaume que Jésus crie sur la croix, et
qui, partant de la plainte souvrait sur une louange à
venir, louange partagée avec lassemblée.
Je publierai ton nom au milieu de lassemblée.
Aujourdhui, je voudrais poursuivre, et parler du bonheur
encore, mais plus spécifiquement du bonheur que lon
rencontre dans les Evangiles. Et comme cest un thème
immense, jai choisi de le faire à travers une question
toute simple : Quand je dis bonheur, à quoi ou à
qui cela me fait-il penser dans lEvangile de Matthieu, dans
celui de Marc, dans celui de Luc, dans celui de Jean ? Mais
je marrêterai aujourdhui à lEvangile
de Matthieu et à celui de Marc, gardant Luc et Jean et pour
une autre fois.
Je suis bien consciente que si lon posait la question à
chacun dentre vous, il y aurait certainement des réponses
différentes. En tout cas, cest à travers la
première réponse qui mest venue à lesprit
pour chacun des évangélistes que je vous propose un
itinéraire.
Et chez Matthieu évidemment, lévangéliste
symbolisé par le visage de lhomme, la réponse
qui mest venue cest : Les Béatitudes.
. Limage du bonheur dans lEvangile de Matthieu,
ce peut être cet appel au bonheur qui ouvre le Sermon sur
la montagne. Il ne sagit donc pas dun personnage singulier,
mais de lhomme invité à être lheureux
des béatitudes. Bien sûr on pourrait dire la femme,
ou encore tout mettre au pluriel car les Béatitudes sont
au pluriel.
Voici donc la réponse qui mest venue : heureux celui
qui est invité ou exhorté ou aidé à
vivre cette joie annoncée par les Béatitudes. Autrement
dit : Heureux celui qui est proclamé heureux dès
aujourdhui et pour lavenir. Car il bénéficie
de la pleine bonté de Dieu : il possède le royaume
des cieux, mais il hérite aussi la terre, il est consolé
de ses peines, il est rassasié de justice, il obtient miséricorde,
il verra Dieu face à face.
Mais qui est-il cet homme, ou qui est-elle cette femme, ou qui
sont-ils ces heureux ? Bien sûr on pourrait analyser point
après point les pauvres en esprit, les gens dans la peine,
les doux, les assoiffés de justice, les miséricordieux,
les artisans de paix, les curs purs
.et on pourrait s
y trouver une petite place ici ou là pour se féliciter
de -peut-être -faire partie des invités.
Mais il ne sagit pas dune liste catégorielle,
où chacun aurait à remplir les critères de
sa catégorie. Il sagit plutôt dune vision
convergente où ce qui est désigné est une place
vide, cest-à-dire disponible, à habiter. Cette
place vide, cest peut-être tout simplement la place
de lhomme, la place de cet homme que peut être
tout homme. Autrement dit il y a pour lhomme un lieu dêtre
pleinement homme, là, au point de convergence des béatitudes.
Un lieu daccomplissement et de révélation de
lêtre humain qui signifie bonheur.
Ce lieu, appelons-le celui de lhumus de lhomme, cest-à-dire
où la pâte humaine est pétrie par lamour
de son créateur, où elle prend forme et dimension
véritablement humaines. Ce lieu, on peut lappeler la
terre intérieure de lhomme. Ou lhumus intérieur.
Car cest le lieu de lhumilité.
Il semble bien, lorsquon entend les Béatitudes, que
cest vers cela quelles convergent, ou plus exactement
que cest en-cela quelles prennent leur source : en ce
lieu de lhumilité. Ce lieu où sont en premier
lieu, de manière significative, déclarés heureux
les pauvres en esprit.
Et on peut alors lire chacune des autres béatitudes comme
une expression, un acte spécifique, de cette pauvreté
en esprit, de cette humilité. Car le pauvre en esprit, celui
qui donc méconnaît quil est riche, et ignore
même quil pourrait lêtre, cet humble véritable
nest-il pas presque par nature lhomme sensible
à la peine et au mal, nest-il pas presque par
nature un doux (ce qui ne veut pas dire un mou). Nest-il
pas assoiffé de justice ? Nest-il pas plein de miséricorde
? Nest-il pas ce que lon appelle un cur pur ?
Na-t-il pas presque par nature- le courage duvrer
pour la paix ? Nest-il pas prêt à donner sa vie
par amour ?
Cet homme humble suggéré par les béatitudes
na pas de nom. Et dailleurs son humilité va jusquà
le fondre dans un pluriel. Mais on le sent bien, il ne sagit
pas dun portrait-robot. Ce nest pas le portrait-robot
du parfait chrétien. Car lhumilité ne peut se
laisser robotiser. Non plus que le bonheur.
Lhumanité esquissée par les Béatitudes
nest donc pas celle dun portrait-robot. Elle est plutôt
comme lombre portée de lhomme appelé à
devenir homme. Lhomme devant lhomme, lhomme en
avant de lhomme. Lhomme en espérance de devenir
enfin humain.
Alors est-ce que cest Jésus lui-même, cet homme
des Béatitudes, cet heureux ? En effet nous
nous posons la question : Comment Jésus lui-même
se situe-t-il par rapport à cette figure quil déclare
heureuse ?
Transmet-il un simple enseignement à la manière
des maîtres de sagesse ? Ou bien parle-t-il de lui-même
comme dun exemple? Est-il cet heureux des Béatitudes
? Ou encore est-ce pour lui aussi comme une ombre portée
au-devant de lui-même, et dans laquelle il désire inscrire
lui-même ses pas ? Car nest-il pas déjà
menacé de dérapage, à cause du danger que constitue
le succès de ses enseignements et de ses guérisons
?
Mais dun autre côté ne peut-on penser à
Jésus comme au psalmiste qui, dès le Ps 1, commence
par une Béatitude : Heureux lhomme qui ne marche
pas selon le conseil des méchants, qui ne sarrête
pas sur le chemin des pécheurs et qui ne sassied pas
sur le banc des moqueurs, mais qui trouve son plaisir dans la Loi
de lEternel et qui médite sa loi nuit et jour. Il est
comme un arbre planté près dun cours deau
qui donne son fruit en son temps
.
Alors si lon pense à Jésus comme au psalmiste,
il sagirait dune prière: dans les psaumes prière
pour que lhomme soit juste, cest-à-dire dans
lécoute et lobéissance à la loi
de Dieu, et dans les Béatitudes prière pour que lhomme
se situe à sa juste place, dans son humus intérieur,
cest-à-dire dans son humilité .
En inaugurant le Sermon sur la montagne, cest-à-dire
son propre enseignement sur la Torah, Jésus rappelle que
Dieu veut la vie et le bonheur de lhomme, et que si ce bonheur
réside dans lobéissance à la Loi de Dieu,
il ny pas de véritable obéissance selon
lesprit sans pauvreté en esprit, cest-à-dire
sans simplicité de cur, sans humilité. Et tel
va être, semble-t-il, le principe interprétatif de
Jésus dans son Commentaire de la Torah.
Cette figure de bonheur spécifique de lévangile
de Matthieu reste donc, dune certaine manière, énigmatique.
Car il ne sagit pas dune personne singulière,
mais plutôt d un lieu dêtre à habiter,
un lieu ouvert et traversé par Jésus lui-même,
et investi de sa présence vivante pour nous, mais qui reste
disponible pour chacun. Lieu du bonheur de lhumilité.
Lieu où lon est heureux de prier pour recevoir le bonheur
de lhumilité. Heureux de prier pour faire partie des
heureux des béatitudes, cest-à-dire au fond
pour recevoir lesprit de la pauvreté de lesprit,
cest-à-dire lhumilité.
Pour illustrer ce bonheur de lhumilité, je voudrais
citer Saint Isaac le Syrien , un chrétien nestorien du 7ème
siècle qui, après avoir été évêque
de Ninive, a vécu lascèse dans les montagnes.
Il est une humilité due à la crainte de Dieu
et une autre à lamour envers lui ; la première
fait redouter le Seigneur, la seconde a la joie pour principe. La
première se montre toujours modeste en toutes choses, tempérée
dans la vie sensible, contrite dans le cur ; la seconde apparaît
intensément simple ; le cur alors sélève
sans que rien ne puisse le restreindre.
Mais passons maintenant à lévangile de Marc
: Chez Marc, la première figure qui me soit venue est celle
dune femme, la syro-phénicienne. Et cela pourrait sembler
étrange, car ce nest pas à priori une figure
heureuse, bien au contraire. au contraire. Dabord cette femme
a une fille et cette fille est malade. Elle souffre de possession.
Ensuite cette femme na pas lidentité adéquate
pour solliciter une aide quelconque de la part de Jésus.
Du moins cest là ce que le texte met en valeur. Elle
nest pas juive, mais grecque, originaire de Tyr et de Sidon,
comme la reine Jézabel de triste mémoire.
Puis nous lisons quil ne lui est fait grâce daucune
humiliation : Jésus lui adresse une parole dure, par laquelle
il semble la rejeter, en rappelant sa propre identité et
sa propre mission. Il nest pas bon de prendre le pain
des enfants et de le donner aux petits chiens.
Pourquoi alors retenir cette femme comme figure de bonheur ou
de joie ?
Parce que lhistoire se termine bien, évidemment.
Mais pas seulement pour cette raison. Il y a deux choses frappantes
dans ce récit, lune concernant la femme, lautre
concernant Jésus.
Dabord ce qui est remarquable chez cette femme , cest
sa force dobstination dans la demande. Cest son insistance.
Il y a là quelque chose de profondément biblique et
évangélique. Et lon peut penser à cet
enseignement de Jésus sur la prière : Demandez
et lon vous donnera, cherchez et vous trouverez, frappez et
on vous ouvrira. Dieu ne ferait-il point justice à
ses enfants, qui crient à lui jour et nuit, et tarderait-il
à leur égard ?
Cette figure est donc pour moi une figure heureuse, malgré
tout, en ce quelle exprime la puissance et la liberté
de la prière. Autrement dit prier, demander, ce nest
pas être confit en dévotion, ce nest pas non
plus se résigner. Prier cest vraiment prier en désirant
vraiment être entendu et exaucé. Prier cest désirer
prier jusquau bout, y compris en maniant limpertinence
et lhumour comme le fait cette femme avec Jésus.
Et lon rejoint là, au fond, la figure heureuse esquissée
par les Béatitudes. Car cette attitude franche et simple
de la prière ne traduit-elle pas la véritable pauvreté
desprit, la véritable humilité. La véritable
humilité nétant pas dans la résignation
vertueuse mais dans linsistance, dans le courage de lobstination.
Malgré tout.
Et cest donc en cela que la figure de cette femme est une
figure de bonheur possible. Car cest une figure qui vit et
qui respire. Une figure qui espère et qui porte son espérance
comme une offrande.
Lytta Basset, dans son livre Sainte colère, Jacob,
Job, Jésus écrit ceci : Le premier obstacle
à la vie relationnelle divine en nous et entre nous est cette
censure de la plainte qui, en laissant intacte la blessure, en interdit
la guérison et parasite toutes les relations.
La femme syro-phénicienne, elle, ne se censure pas dans
sa plainte, dans sa demande et dans son espérance. Sans avoir
de légitimité particulière, sinon le droit
aux miettes, elle porte sa demande comme une offrande aux pieds
de Jésus.
Et dailleurs cette demande va bien devenir une offrande.
Car une transformation essentielle va sopérer chez
Jésus lui-même. Et cest la seconde chose remarquable
dans le récit de cette rencontre. Par son insistance, la
syro-phénicienne va offrir à Jésus une ouverture.
Et cest en cela quelle va opérer une transformation/
Jésus
Chez Luc, Zachée
Chez Jean, Marie.
Mais annonçant cela, je me rends compte quune question
simpose avant dentreprendre une approche de ce texte
si central pour les chrétiens à travers les siècles.
Cette question, cest : Qui est cet homme ?
Qui est cet homme qui escaladant une colline, en Galilée,
entraîne à sa suite ses tout nouveaux amis afin de
leur donner un enseignement personnalisé sur la Torah ? Qui
est cet homme qui vient de traverser la Galilée en long en
large et en travers, a enseigné dans les synagogues, guéri
un nombre incalculable de gens en souffrance, et bien sûr
impressionné le peuple au point que sa réputation
sest répandue comme une traînée de poudre?
Qui est-il ? Bien sûr je suis comme vous : je sais quil
se nomme Jésus, quil vient de Nazareth, jai lu
les circonstances de sa naissance, la fuite en Egypte, comme vous
jai pensé quil était un peu présenté
comme un nouveau Moïse. Puis il a reçu un baptême,
baptême deau et dEsprit Saint dans le Jourdain,
baptême du mal dans le désert
.
Et le voici, comme Moïse, en haut dune montagne, non
pour recevoir les tables de la Loi mais pour les commenter, à
la manière dun rabbi de son époque, mais en
même temps à sa manière à lui, bien spécifique.
Et il inaugure cet enseignement par la proclamation des Béatitudes.
Qui est-il cet homme qui nous a donné les Béatitudes,
et qui pour nous chrétiens est devenu source de béatitude,
et même béatitude en lui-même, par ce quil
signifie, symbolise, incarne pour nous et notre vie ?
A tel point dailleurs quon la souvent identifié
à ces fameuses béatitudes qui sont devenues comme
une sorte de règle de vie pour de nombreux chrétiens
et de nombreuses communautés monastiques, à travers
les siècles. Et je vous rappelle que le tiers-ordre des veilleurs,
fondés en 1923 par le Pasteur Wilfred Monod a placé
les Béatitudes au cur de sa spiritualité, et
que chaque membre de la fraternité dit les Béatitudes
tous les jours à midi.
Qui donc est cet homme qui proclame les Béatitudes ?
Si je pose cette question, ce nest pas gratuit. Cest
parce que, en y réfléchissant bien, je me suis rendue
compte que, assez facilement, on pouvait être conduit à
faire du Jésus des Béatitudes une image dEpinal,
de la même manière quon peut aussi faire de Moïse
sur le Mont Sinaï une image dEpinal. Et donc on voit
Jésus comme une sorte de visionnaire inspiré qui là,
sur cette montagne, va fonder le christianisme. Et ce christianisme
est fondé contre le judaïsme, quil critique et
quil dépasse. Du moins cest ainsi quon
le comprend souvent.
Et souvent, cest ainsi que lon entend les Béatitudes
: comme une prise de congé de la Loi, de la Torah, et une
entrée solennelle dans le règne de la grâce.
Ou encore, dans le contexte de la théologie de la libération,
on a pu faire du Jésus des Béatitudes le révolutionnaire
par excellence, qui appelle tous les damnés de la terre à
se lever, à se mettre en marche contre loppression.
Et cest vrai que dans le mot hébreu traduit par heureux,
il y a cette idée dynamique de lhomme en marche sur
une route qui va droit vers Dieu.
Mais peut-on pour autant faire de Jésus le révolutionnaire
de nos bonnes causes ? Certainement pas plus quon ne peut
faire de lui le fondateur inspiré du christianisme.
Or le Jésus qui prononce les Béatitudes, le Jésus
qui va donner à ses disciples une leçon d interprétation
de la Loi est aussi celui qui va leur dire : Je ne suis pas
venu abolir la Loi, mais laccomplir.
à ses disciples Le Jésus du Mont des Béatitudes
est un enseignant, cest un maître de la TorahOn ne saurait
trop souligner limportance de ce texte à travers les
siècles et jusquà nos jours : son importance
dans lesprit de tout chrétien, son importance dans
les communautés monastiques en général. Son
importance dans la prière, Les Béatitudes forment
donc une sorte de monument, et pour daucuns, il y a là
la pierre dangle du christianisme. Cest le cur
de lEvangile, on y reconnaît comme la signature authentique
de Jésus. Et on va parfois jusquà lire les Béatitudes
comme le point de rupture entre le Premier Testament, ou monde de
la Loi, et le Nouveau Testament, monde de la grâce. Et donc
bien souvent on déconnecte les Béatitudes de leur
arrière-plan biblique, comme si Jésus, enseignant
sur la montagne et commençant son commentaire de la Torah,
avait pu prononcer ce mot Heureux
sans penser
au Ps 1 par exemple, ou à tous les Proverbes invitant justement
à ce bonheur de la Béatitude.
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