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La réparation du monde :
une proposition du judaïsme
( Esaïe 42:5-8 ; Jean 9:1-12 )
Culte à l'Oratoire du Louvre,
par la pasteur Florence Taubman
Chers amis,
Jai eu, il ny a pas très longtemps, une longue
conversation avec une personne . qui me parla de problèmes au sein de sa famille. Elle essayait
dapaiser des conflits difficiles mais elle avait le sentiment
dêtre impuissante.
Je lui fis remarquer quen fait elle jouait un rôle
bien plus important et positif quelle ne le pensait
.et
quil fallait sans doute du temps. Du temps pour que son travail
porte ses fruits.
Et je lui dis alors : « Jai limpression que
ce que vous faîtes est comme un travail de réparation
; vous êtes au milieu de la réparation et pour linstant
cela ne peut encore rien donner
mais cest certainement
la seule chose que vous puissiez faire. »
Et je lui racontai que cela me faisait penser à une notion
importante de la pensée juive et qui est le « tikun
», la réparation du monde. Et je lui expliquais ce
quest le « tikun »
Cette notion vient dIsaac Louria un cabaliste du 16ème
siècle et elle est liée à la vision cabaliste
de la création du monde.
Au commencement le monde ne peut pas exister, car il ny
a pas de place pour lui. Le Dieu éternel remplit tout lespace
et se suffit à lui-même.
Quand il décide de créer quelque chose en dehors
de lui-même, il lui faut faire de la place pour cette création,
et donc se rétracter en lui-même.
Cette rétractation pour créer le monde, on lappelle
le tsimtsum. Dieu ne remplit plus le tout, il sexile en lui-même
pour laisser place à la création. (Analogie de lascenseur.)
Ensuite, de ce Dieu qui sest retiré émane
une lumière qui, dans lespace laissé vide, est
destiné à prendre forme démanations divines
ou « sefirot ». Mais un accident a lieu, laccident
originel qui fait que les choses ne se passent pas comme elle le
devraient.
Une des explications de cet accident est que la lumière
divine est si forte et si intense que les vases divins destinés
à la recevoir se brisent. Cest ce quon appelle
la chevirah, « la brisure des vases » et la lumière
divine revient donc à son point de départ, laissant
derrière elle une création imparfaite, et donc habitée
par le mal.
Ce qui me semble important dans cette vision allégorique,
cest que cette chevirah, cette part déchec dans
la création, nincombe pas à Adam et Eve, Il
leur est antérieur, il fait partie du processus de création
lui-même.
Et à partir de là, lhomme, et donc Adam et
Eve en premier lieu, reçoivent vocation de réparer
les dommages causés par la chevirah. Ils reçoivent
vocation de réparer le monde, et cette réparation
du monde participe prépare luvre de rédemption.
Elle est tournée vers lavenir et donne à lhumain
une immense responsabilité en même temps quune
responsabilité à sa mesure.
Il ne sagit pas de changer le monde, ou de changer de monde,
mais dhabiter celui-ci et de le corriger dans ce quil
a dinjuste et de cruel, de réparer ses blessures, ses
infirmités, ses maladies.
Quand jeus fini dexpliquer cela à mon interlocutrice,
elle eut un grand sourire et me dit :
« Cest drôle que vous me parliez de cela, de
la réparation, car moi-même je suis réparatrice
»
Et comme je la regardai étonnée elle ajouta :
- « Oui cest mon métier. Je ne répare
pas des vases brisés, mais des tissus anciens. Je retisse
les fils rompus ou abîmés. Et pour tout dire encore
plus quun métier, cest pour moi un mode de vie.
Cela correspond vraiment à ce que je suis, à ma nature
profonde. »
Et comme jétais émerveillée de la coïncidence,
elle me parla de son travail qui, me dit-elle, consiste à
faire passer, à transmettre, des uvres du passé
vers lavenir. » Et si je travaille bien me dit-elle,
mon ouvrage ne doit pas se voir. Cest pourquoi je travaille
souvent sur lenvers
Jai ma méthode
Ce travail de réparation, attentif, soigné, rigoureux,
humble, invisible
vous imaginez toutes les pensées
quil a pu suscitées en moi.
Et si je vous raconté tout cela, cest pour vous monter
combien les rencontres de la vie nous donnent souvent un nouveau
regard sur les choses, et peut-être une nouvelle manière
dentendre lEvangile.
Et cela va donc éclairer ma lecture de me permettre de
lEvangile que jai retenu pour aujourdhui.
1) lhomme est né aveugle.
Sa cécité a une double force symbolique. Par rapport au thème de la lumière, très
présent dans la Bible, et central dans lEvangile de
Jean.
Au chapitre précédent Jésus sest adressé
à la foule par ces mots :
« Je suis la lumière du monde. Celui qui me suit
aura la lumière de la vie et ne marchera plus jamais dans
les ténèbres. »
Les guérisons daveugles ont par conséquent
un sens très fort dans les Evangiles, et a fortiori dans
lEvangile de Jean. Et elles se présentent comme laccomplissement
de paroles prophétiques annonçant les temps messianiques.
Ceux qui étaient dans les ténèbres sont désormais
dans la lumière.
Et donc ces guérisons correspondent à des pièces
à conviction. Les temps sont venus, puisque cet homme Jésus
guérit les aveugles
.comme ailleurs il fait marcher
les boiteux, il relève les morts.
Il est bien celui qui devait venir.
Mais ce nest pas tout. Il se trouve que cet aveugle de lEvangile
de Jean nous est présenté comme aveugle de naissance.
Et la précision est dimportance.
Elle renvoie à la question de lorigine, elle renvoie
à la question dun mal avant la vie.
Cest à la fois la question de Job et plus que la
question de Job.
Job sinterrogeait sur le malheur qui lui arrivait. Il avait
été heureux, béni, comblé. Et il perdait
tout.
Mais cet homme, lui, a toujours été aveugle. Il
est né ainsi. Pourquoi ? Quest-ce que cela veut dire
?
2) Les disciples de Jésus posent la même question
que les amis de Job.
A notre échelle humaine, le mal, la souffrance, linfirmité
semblent toujours nous renvoyer à la question de linnocence
ou de la culpabilité. Les amis de Job lui disaient : « Si un tel malheur tatteint,
cest que tu as fait du mal, cest que tu as péché,
toi ou tes enfants. »
Les disciples de Jésus lui demandent : « Pourquoi
cet homme est-il né aveugle ? Est-ce à cause de son
propre péché ou du péché de ses parents
? » Autrement dit est-il puni du péché de ses
parents ou sa cécité est-elle le signe quil
était pécheur dès lorigine ?
Aujourdhui nous ne voulons plus entrer dans cette logique
rétributive qui explique le mal et la souffrance par le péché,
quil sagisse du péché personnel ou du
péché originel.
Elle nous semble absurde et nous révolte.
Mais nous sommes également révoltés par la
gratuité et labsurdité de la souffrance.
Nos questions ne sont peut-être plus les mêmes. Car
nous bénéficions aujourdhui de beaucoup dexplications
scientifiques.
Mais au-delà, ne sommes-nous pas toujours à la recherche
dune autre réponse ? Dune réponse métaphysique
? Dune réponse théologique ? En tant que pasteurs
nous sommes toujours autant interrogés sur ces questions
:
Pourquoi le mal ?
Pourquoi cet homme est-il né aveugle ?
Cest là que la vision cabaliste, que jexpliquais
tout à lheure, peut nous éclairer et nous libérer.
Car elle ne fait pas peser la responsabilité du mal sur
lhomme, elle névoque pas la « chute »
dAdam et Eve pour expliquer la souffrance du monde.
Mais elle propose de lire le mal, la souffrance, limperfection
des êtres et des choses de ce monde comme inhérents
à la création elle-même.
Avec limage des vases brisés par la trop forte lumière
divine, le secret du mal est enfoui dans lorigine. Il ne nous
est pas accessible. Nous ne pouvons pas y porter nos regards.
Cette explication est particulièrement éloquente
dans le cas qui nous occupe. Car sil ne sagit pas dun
vase brisé par lintensité de la lumière
divine, il sagit dun homme aveugle
peut-être
aveuglé pour la même raison.
Cette interprétation est bien sûr symbolique, mais
elle nous fait sortir de la question de la culpabilité. Elle
nous en libère.
Et de ce fait elle nous oriente vers une nouvelle responsabilité.
Cette responsabilité, je vous propose de lappeler la
réparation du monde.
3) Que fait Jésus sinon réparer le monde ?
Dabord dans la manière dont il répond à
ses disciples, Jésus corrige, répare leur vision de
lhomme et de Dieu. Non cet homme aveugle na pas péché,
ni ses parents
non Dieu nest pas un Dieu qui punirait
lhomme dans son corps ou dans sa vie. Quand les disciples interrogent Jésus sur la cause du mal,
sur son origine, il leur répond par un objectif. Il leur
répond par une proposition davenir.
« Tout cela cest pour que les oeuvres de Dieu soient
manifestées en lui. » Et il les invite à accomplir
les uvres de Dieu tant quil fait jour.
Accomplir les uvres de Dieu ? Quel programme ! En sommes-nous
capables ? Voilà qui a de quoi nous effrayer
Mais Jésus joint le geste à la parole. En le regardant
agir on apprend en quoi consistent les uvres de Dieu.
Et là il sagit justement dune uvre de
réparation.
En regardant Jésus agir, on a un enseignement à
la fois très simple et très fort.
Dabord de quoi se sert-il ?
De sa propre salive et de la terre qui est à ses pieds.
La salive provient du même lieu que la parole, cest-à-dire
la bouche. Elle représente lintimité vivante.
Dans le monde animal elle peut avoir des effets thérapeutiques.
On voit parfois des animaux lécher leurs plaies.
Et la terre représente la poussière du sol, lhumus,
cest-à-dire ce dont nous sommes faits, notre origine,
et ce vers quoi nous retournerons. « Poussière tu redeviendras
poussière.
Mais les psaumes de création associent toujours linfiniment
petit à linfiniment grand
les étoiles
sont évoquées en même temps que lherbe
des champs
et le début de la vie comme la fin de la
vie.
Dans la boue que fait Jésus à partir de sa salive
et de la poussière, on peut donc voir le symbole du principe
de vie de la naissance à la mort, et même le principe
de la création:
La salive de Jésus anime la poussière du sol en
se mélangeant à elle. Il en fait ressortir les principes
actifs.
Le geste de Jésus qui est de frotter les yeux de laveugle
avec cette boue consiste à communiquer ce principe de vie
à ces yeux qui sont morts. Mais dans un premier temps la
boue enténèbre davantage le regard.
Il faut lordre de Jésus et que laveugle se
lave lui-même le visage pour quil retrouve la vue et
naisse à la lumière.
Cette guérison accomplie par Jésus peut être
comprise comme une véritable réparation. Elle en a
le côté matériel et physique. Contrairement
à ce qui se passe pour dautres signes, dautres
miracles, ici Jésus agit concrètement.
Cette réparation peut donc devenir très parlante
pour nous, en nous renvoyant concrètement à nos expériences
de vie, à nos rencontres, à notre responsabilité
dans le tikun, dans la réparation du monde.
Tout à lheure jévoquais cette personne
qui répare les tissus anciens, en leur redonnant vie et leur
permettant de passer à la postérité. Cette
personne qui, au sein de sa propre famille, essaie finalement dexercer
le même office : retisser les fils cassés, usés
ou abimés, des relations entre les êtres.
Je crois que chacun dentre nous a, au sens propre comme
au figuré, sinon un champ de ruines à restaurer, du
moins un vase brisé à recoller, ou des fils à
renouer, des situations à refaçonner pour les rendre
plus vivables
Je crois que chacun dentre nous, sil accepte de mettre
ses lunettes de réparateur, peut trouver des chantiers à
la mesure de ses possibilités, et des occasions qui se présentent
à lui.
Et nous pouvons garder comme exemple pour nous inspirer aussi
bien cette femme avec ses tissus que Jésus avec la boue réparatrice
quil crée à partir de sa salive et de la poussière
du sol.
Dans un cas comme dans lautre cela veut dire quil
ny a pas de réparation sans un don venu de notre intimité,
sans une implication profondément personnelle. Et cela veut
dire aussi quen même temps la réalité
la plus proche
nous offre la matière nécessaire au travail de réparation.
Car cette réparation nest pas dune ambition
démesurée , comme serait lambition de changer
le monde, ou de changer de monde
Cette réparation ne relève pas du rêve ou
de lillusion.
Cest le travail, cest la responsabilité de
tout ouvrier du royaume qui dabord rend grâce pour cette
vie, trouve ce monde beau et bon à vivre, tout en voyant
avec lucidité ce qui est juste et ce qui est injuste, ce
qui est beau et ce qui est laid, ce qui doit être encouragé,
ce qui doit remplacé.
Et contrairement à ce que lon pourrait penser, la
modestie apparente de ce projet ne signifie pas quil ne soit
pas enthousiasmant.
Elle signifie simplement que rien nest dérisoire
dans ce que nous faisons pour notre prochain et pour le monde.
Toute action, tout geste, toute parole qui procède de la
justice et de la miséricorde participe à la réparation
de ce monde.
Cest par nos efforts quotidiens, efforts personnels et efforts
communs,
que nous répondons de la grâce de Dieu, que nous
en témoignons, et que nous luttons le mieux contre le fatalisme.
Dieu a besoin de nous. Il nous confie la responsabilité
dentretenir, de réparer et de transmettre sa création
à ceux qui nous suivront.
Rendons lui grâce pour ce quil nous donne la force
de faire.
Car un travail extrêmement joyeux.
Amen
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