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Enquête sur Jonas
( Livre de Jonas )
Culte à l'Oratoire du Louvre,
par la pasteur Florence Taubmann
Chers amis,
Je voudrais, en ces deux dimanches de lété,
vous proposer tout simplement une lecture biblique. Une lecture
de ce livre de Jonas quen général nous connaissons
bien depuis lenfance, à cause du célèbre
gros poisson quon assimile faussement à une baleine.
Le cheminement de ce jour se fera autour de deux
questions, et je poursuivrai dimanche prochain avec dautres
questions nées des deux derniers chapitres du livre.
Première partie les questions
seront :
- Comment comprendre la mission de Jonas et sa fuite ?
- Qui est le Dieu des marins ?
Deuxième partie les questions
seront :
- Qui est le Dieu de Jonas ?
- Quest-ce que le repentir ?
Introduction : Présentation de Jonas
Jonas est un hébreu,
comme il se présente lui-même. Il est fils dAmittaï
de Gat-Hépher, à 6 kilomètres au nord de Nazareth. Son nom fait quon lassimile à un prophète
mentionné dans le Livre des Rois (2 Rois 14,25) . Ce prophète
a vécu sous le règne de Jéroboam II (entre
783 et 743 avant JC), à une époque où le royaume
dIsraël, cest-à-dire le royaume du nord
était menacé en tant quEtat et devait se battre
contre son grand voisin assyrien, qui après lui avoir infligé
des défaites devait prendre la ville de Samarie en 722 avant
JC. Mais le déclin politique dIsraël correspondait
également à un déclin religieux, et le peuple
se livrait souvent à des cultes idolâtres.
Quon assimile lauteur du Livre de Jonas à ce
prophète qui lui est antérieur de 2 siècles
est très significatif, car Ninive, la capitale de lAssyrie
où Jonas va être envoyé pour prophétiser
est vraiment la ville dun ennemi très ancien et très
puissant.
Il faut encore préciser, sur le plan symbolique, quen
hébreu le nom de Jonas, ou Yona, signifie la colombe. Cest
loiseau de Noé. Cest aussi loiseau qui
symbolise la loyauté dIsraël vis à vis
de son Dieu. Si à première vue cela semble contradictoire
avec la fuite de Jonas, nous verrons que derrière lapparence
dinfidélité, il y a en fait chez Jonas une fidélité
plus profonde. En même temps il est fils dAmitaÏ,
et ce nom signifie « Dieu est vérité. Dieu est
fidélité ».
Donc nous voici avec ce Jonas « colombe », fils de
« Dieu est vérité », un homme plongé
dans lhistoire difficile de son temps, et que Dieu va appeler
pour une mission particulière et très précise.
Première question : la mission de Jonas et sa fuite
Comme les autres prophètes bibliques Jonas reçoit
un appel et une mission à accomplir de la part de Dieu. En
effet, plus quun état la prophétie est une action
Une action induite par la Parole et lEsprit de Dieu. Pour le dire autrement, cest en prophétisant quon
devient vraiment prophète, même si la vocation prophétique
précède parfois la naissance, comme ce fut le cas
pour le prophète Jérémie.
Jonas est donc envoyé chez lennemi héréditaire,
devant lui, pour faire entendre à ses oreilles le cri de
Dieu. « car sa méchanceté est montée
jusquà moi. »
Lordre est bref et concis, et la fuite immédiate
de Jonas nous alerte sur limportance et la gravité
de cette décision divine.
Sil ny avait pas cette fuite de Jonas peut-être
que nous ne pourrions pas vraiment prendre conscience de cet enjeu.
Autrement dit la fuite de Jonas nest pas une simple désobéissance,
elle traduit un dilemne fondamental devant la Parole de Dieu.
Ce dilemme vient de ce que Jonas prend tout à fait au sérieux
la Parole de Dieu . Cest-à-dire quil la reçoit
dans son sens littéral, mais aussi dans son sens spirituel.
Alors que comprend-il ? Et pourquoi senfuit-il ?
Ce que Jonas comprend, en allant au-delà des mots, cest
que sa prophétie peut résonner aux oreilles des Ninivites
comme un avertissement. Et donc la menace peut les conduire au repentir.
Or Jonas connaît Dieu, et il croit en un Dieu de bienveillance
et de miséricorde.
Ce que Dieu lui demande, cest donc daccepter que sa
propre prophétie participe au salut de lennemi.
Mais pourquoi senfuit-il ? On a vu dautres prophètes
sinsurger contre Dieu, refuser une mission, sen déclarer
incapable. Abraham a plaidé contre Dieu pour sauver les habitants
de Sodome, Moïse a défendu son propre peuple menacé
de la colère de lEternel après lépisode
du veau dor.
Mais la situation de Jonas est différente.
Elle est indéfendable. Et intenable. Sil ne peut
vouloir être linstrument de salut des habitants de Ninive,
comment pourrait-il plaider devant Dieu pour leur anéantissement
? Cest impossible.
Donc la seule solution est de senfuir.
La tradition juive donne deux explications importantes pour expliquer
cette fuite.
La première concerne le peuple dIsraël.
Jonas sait que les gens de Ninive vont se repentir ; il ne peut
sempêcher de penser à son propre peuple, au peuple
dIsraël qui, malgré les admonestations des prophètes,
refuse souvent découter Dieu. Aller à Ninive
signifierait pour lui devenir linstrument dune accusation
terrible contre Israël.
Comment ! Que des païens écoutent Dieu et se repentent
alors que le peuple même de Dieu sobstine dans ses erreurs
!
Le choix de Jonas est cornélien : obéir à
Dieu ou sauvegarder lhonneur dIsraël.
A tel point que lorsque Jonas demandera aux marins de le jeter
par-dessus bord, les Sages diront quil voulait signifier par
là quil préférait mourir plutôt
que de causer du tort à Israël.
Cette attitude de Jonas peut nous faire penser à celle
de Jésus dans lhistoire de la syro-phénicienne.
Dans un premier temps, Jésus lui refuse la guérison
de sa fille en se justifiant par ces mots : « Je nai
été envoyé quaux brebis perdues de la
maison dIsraël ; il nest pas bon de prendre le
pain des enfants pour le jeter aux petits chiens. » Mais on
sen souvient, Jésus accèdera finalement à
la demande de cette femme.
La seconde explication de la fuite de Jonas concerne Jonas lui-même
et sa mission prophétique.
Sa mission prophétique est de crier contre Ninive, de lui
annoncer une catastrophe. Or Jonas sait que quand les hommes se
repentent, Dieu nexécute pas sa sentence. Il pardonne.
De ce fait le prophète se trouve dans une situation très
inconfortable. Ce quil a annoncé ne se réalise
pas. Il devient un faux-prophète. Ou du moins on lui donne
cette réputation . Et il risque donc de ne plus être
écouté à lavenir.
Dans la conscience de Jonas cela signifie encore que la Parole
de Dieu peut se trouver discréditée.
Car il est évident que là où certains verront
dans la non réalisation de la menace un signe de la miséricorde
divine, le plus grand nombre verra un signe de faiblesse ou dimpuissance.
On va rire dun Dieu qui ne fait pas ce quil dit.
Cette double interprétation est très intéressante
car elle présente un Jonas très humain et plein de
finesse psychologique. Un Jonas à la fois attaché
à son peuple et à son Dieu, et qui souffre de ce double
attachement. Car remplir la mission que Dieu lui confie risque de
nuire et à lun et à lautre.
- Le repentir des habitants de Ninive risque de disqualifier Israël
- Linaccomplissement de la prophétie risque de disqualifier
Dieu, sa Parole et son prophète.
Donc on peut lire la fuite de Jonas, non plus comme une désobéissance
de petit garçon boudeur, mais à la fois comme un signe
de désespoir et un signe de fidélité. Ce que
fuit Jonas, ce nest pas Dieu. Jonas na pas peur de Dieu.
Jonas na pas peur de mourir.
Ce que fuit Jonas, cest lui-même. Cest sa vocation
prophétique. Cest sa mission. Jonas rend son tablier
en quelque sorte. Il renonce à sa qualité de prophète.
On pourrait presque parler dune dépression prophétique,
dans le sens où on a déjà rencontré
ce phénomène chez dautres prophètes,
Elie par exemple, ou encore Jérémie.
Cela conduit Jonas à sembarquer sur ce fameux bateau
qui de Jaffa doit le conduire à Tarse. Il devait aller vers
lest ; il part vers louest.
Et non content de séloigner du bord il senfouit
et sendort dans la cale du bateau au moment de la tempête.
Puis nous connaissons la suite. Se dénonçant comme
responsable auprès des marins, il leur demande de le jeter
à la mer, ce quils finissent par faire à contre-cur.
2) Quel est le Dieu des marins ?
Je voudrais maintenant parler de ces marins. Qui sont-ils ? Ils nont pas de noms, ni didentité précise.
Mais on peut penser quils symbolisent les nations, cest-à-dire
lunivers non juif dans sa pluralité, auquel la tradition
attribue le nombre de 70.
De ces marins on apprend quand même certaines choses.
Dabord ils sont pieux. Au moment de la tempête il
est dit que chacun crie vers son dieu.
Ce qui est suggéré au niveau de cette piété,
cest quelle se situe dans un entre-deux. Dun côté,
elle semble se situer déjà au-delà de la superstition
idolâtre. Les marins sont dans la parole, et non dans une
ritualité magique. « Chacun crie vers son dieu. »
Et le capitaine invite Jonas à en faire autant avec le sien.
En même temps ils pratiquent le tirage au sort pour désigner
le coupable, ce qui relève quand même de la superstition.
Par ailleurs ces marins font preuve desprit pratique, nhésitant
pas à sacrifier la cargaison pour sauver leur vie.
Enfin lépisode de linterrogatoire de Jonas
révèle une autre caractéristique des marins
: cest le niveau de leur conscience morale.
Malgré lauto-accusation de Jonas et la solution quil
leur apporte, ils répugnent à y recourir et font des
tentatives désespérées pour retourner à
terre.
On peut comprendre cette réticence de plusieurs manières
: ils peuvent désirer épargner Jonas par un simple
sentiment dhumanité, ou parce quils sont soumis
à linterdit du meurtre. Ils peuvent aussi craindre
que leur participation à la mort de Jonas les place sous
le coup de la colère de Dieu. Car alors la mission à
Ninive serait définitivement à leau.
Autrement dit les marins vivent un dilemme qui peut apparaître
en miroir du dilemme de Jonas au début du récit.
Leur salut immédiat passa par la mort dun homme.
Mais ils ont conscience quils ne pourront échapper
à la culpabilité de la mort de cet homme.
Et ce quil y a dextraordinaire dans cette histoire,
cest quà ce moment-là de dilemme, ils
vont souvrir au Dieu de Jonas. Cest dans une crise de
conscience quils vont orienter leur prière, leurs questions
vers ce Dieu qui poursuit Jonas dans la tempête.
Le dilemme de Jonas le rendait muet devant Dieu, le portait à
la fuite, le conduit même à choisir la mort plutôt
quà assumer sa mission prophétique.
Le dilemme des marins les conduit à la parole et à
la prière, et comme ils choisissent la vie et non la mort
ils jettent finalement Jonas à la mer.
On ne va pas se demander ici sils ont bien ou mal fait.
Cest un autre débat.
En tout cas ils lont fait et la scène se termine
sur une offrande à lEternel, et sur des vux,
souvent interprétés comme un engagement à la
conversion.
Ce nest quen désespoir de cause, et en sadressant
au Dieu de Jonas pour obtenir son absolution, quils jettent
finalement Jonas à la mer.
Dans la tradition juive, on dit que les marins hésitèrent
jusquau dernier moment à jeter Jonas à la mer.
Ils ne firent pas dun seul coup mais en plusieurs étapes
:
Dabord ils le prirent et le plongèrent dans la mer
jusquaux genoux, et la tempête se clama. Mais lorsquils
le soulevèrent hors de leau pour le sortir, la mer
redevint houleuse. La fois daprès ils le firent entrer
dans leau jusquau nombril, et la tempête sapaisa,
mais de nouveau, lorsquils le tirèrent de leau
pour le ramener sur le pont, la mer recommença à se
déchaîner. La troisième fois ils le plongèrent
jusqquau cou et ce fut le même scénario. Alors
ils estimèrent que ces trois expériences constituaient
une confirmation de la responsabilité de Jonas et ils le
jetèrent à la mer.
EPILOGUE
A travers cette aventure les marins ont donc découvert
le Dieu de Jonas, cest-à-dire à la fois un Dieu
personnel et un Dieu créateur. Un Dieu personnel puisque
cest à travers la relation conflictuelle de ce Dieu
avec son prophète quils lont connu. Cest
parce quils ont été mouillés dans une
histoire qui nétait pas la leur quils sont entrés
en relation avec ce Dieu. Mais ils ont également découvert
un Dieu créateur car il est lEternel qui commande au
ciel , à la terre, et à la mer. Jonas la dit
aux marins et ils lont vu par eux-mêmes. Il faut ajouter quelque chose de très important. Cest
que finalement Jonas sauvé par son Dieu dans le ventre du
gros poisson retrouve la voix et les mots de la prière. Il
parvient enfin à sadresser à Dieu, à
exprimer son désespoir et son espérance, sa souffrance
et sa consolation. Au fond du gouffre la rencontre à lieu.
Le prophète a droit lui aussi aux mots du psalmiste, cest-à-dire
à la plainte, à la demande daide, à la
louange, au miserere.
Ce parcours de la première partie du livre de Jonas nous
propose donc un cheminement spirituel extrêmement riche. Dune
mission refusée pour de bonnes ou de mauvaises raisons-
Dieu fait de lor.
Des compagnons dun voyage hasardeux Dieu fait des signes
pour son prophète.
De cette dépression prophétique de son serviteur,
Dieu fait un temps de recueillement et de prière.
Chers amis, Je vous propose ce matin de continuer notre réflexion
sur le Livre de Jonas. Dimanche dernier, à partir des chapitres
1 et 2 nous avons réfléchi dabord à
la mission de Jons et aux raisons possibles de son refus, puis
à lattitude religieuse des marins, qui finissent
par souvrir au Dieu de Jonas dans la prière. Mais qui est le Dieu de Jonas ?
Aujourdhui, à partir des chapitres 3 et 4 je vous
propose de méditer cette question, puis celle du repentir.
1) Qui est le Dieu de Jonas ?
Sans conteste le Dieu de Jonas, comme il le dit lui-même
est lEternel, le Créateur du ciel et de la terre. Le Dieu de Jonas, cest encore le Dieu de lAlliance.
Cest le Dieu des commandements, le Dieu de la Tora, le Dieu
de Moïse, puisque Jonas se revendique comme hébreu.
Enfin le Dieu de Jonas, cest aussi le Dieu des prophètes,
cest-à-dire le Dieu plongé dans les affres
de lhistoire avec son peuple. Le Dieu qui rappelle ses exigences
de justice, le Dieu dont Jérémie pouvait dire :
« Ainsi parle lEternel :
que le sage ne se glorifie pas de sa sagesse.
Que le fort ne se glorifie pas de sa force.
Que le riche ne se glorifie pas de sa richesse.
Mais que celui qui veut se glorifier
se glorifie davoir de lintelligence et de me connaître,
De savoir que je suis lEternel
Qui exerce la bonté, le droit et la justice sur la terre.
Car cest à cela que je prends plaisir dit lEternel.
»
Le Dieu de Jonas, cest celui dont la connaissance lui
a été transmise par ses pères et par ses
pairs. Cest celui de la confession de foi dIsraël.
Mais cest aussi celui qui sest adressé personnellement
à lui, afin de lui confier une mission.
Une chose est dhériter de Dieu, dune histoire
et dune connaissance de Dieu Autre chose est de vivre une
rencontre personnelle et cruciale avec lui. Autre chose est de
recevoir une vocation particulière. Et Jonas fait partie
de ces êtres qui ont reçu une vocation particulière.
Enfin Le Dieu de Jonas est également le Dieu qui sauve,
le Dieu qui protège de la mort, le Dieu qui relève
même de la mort. Limage de Jonas passant trois jours
et trois nuits dans le ventre du gros poisson sera dailleurs
réutilisée pour illustrer la mort et résurrection
du Christ.
Matthieu 12:40 En effet, tout comme Jonas fut trois jours et
trois nuits dans le ventre du grand poisson, de même le
Fils de lhomme sera trois jours et trois nuits dans le cur
de la terre.
Par rapport à Jonas, ce Dieu qui sauve et ressuscite
est également un Dieu qui fait miséricorde, un Dieu
qui sabstient de toute condamnation mortelle.
Car dans lexercice de sa fonction prophétique,
Jonas a commis une faute grave. Il a désobéi à
Dieu et fui sa Parole. Il mériterait la mort.
Or Dieu le sauve et lui confie à nouveau sa mission.
Cela signifie deux choses supplémentaires :
Dabord que le Dieu de Jonas nest pas un Dieu pour
la mort, mais un Dieu pour la vie. Cest un Dieu qui se révèle
positivement dans lépreuve. Comme un Dieu qui a compassion.
Nous lavons entendu, à Jonas le prophète
il est donné, dans le ventre du gros poisson, cest-à-dire
au temps de lépreuve, de prier avec la voix du psalmiste.
Il est donné de trouver les mots de la prière vers
Dieu.
Le Dieu de Jonas est un Dieu quon peut appeler à
laide, du fond même du gouffre. Le Dieu de Jonas nest
pas un Dieu qui punit de mort, mais un Dieu qui éveille
la conscience avant de rendre vie et force.
La deuxième chose cest que le Dieu de Jonas est
un Dieu de projet. Un Dieu qui a une volonté pour lavenir.
Et qui ne saurait y renoncer.
Doù cette scène que nous avons lue, et qui
répète la première scène : «
Debout ! Pars pour Ninive, la grande ville, et fais-y entendre
le message dont je te charge. » Et il nous est dit que cette
fois Jonas obéit à Dieu, va à Ninive, une
ville si grande quil faut trois jours pour la traverser.
Mais dès le premier jour la prophétie de Jonas
obtient des résultats.
Et Dieu, voyant le repentir des Ninivites, les exempte du malheur
annoncé.
Alors nous apprenons encore que le Dieu de Jonas est un Dieu
qui fait miséricorde à lennemi. Car cest
aussi le Dieu de lennemi. Cest le Dieu de toute la
création et de toutes les créatures.
Et nous avons cette scène tragique, où finalement
Jonas est pris dans un paradoxe insoluble.
Il sait, comme il le dit lui-même, que « Dieu est
un Dieu bienveillant et compatissant, patient et dune immense
bonté, toujours prêt à revenir sur ses menaces.
» Il le sait. Cest en ce Dieu-là quil
croit, quil a mis sa confiance. Cest même ce
Dieu-là qui la pardonné et sauvé du
gouffre
Il le sait mais il ne peut laccepter.
En lui quelque chose de profond résiste devant cette
évidence et devant cette connaissance : son Dieu, le Dieu
de son peuple, fait miséricorde à lennemi.
Il est aussi Dieu pour lennemi.
Dimanche dernier jai évoqué deux raisons
données par la tradition juive pour expliquer le refus
et la révolte de Jonas : la première, qui sera reprise
par les Evangiles, cest que le repentir de Ninive peut être
accablant pour Israël qui ne se repent pas à lécoute
de ses prophètes.
« Luc 11:32 Les hommes de Ninive se lèveront, lors
du jugement, avec cette génération, et ils la condamneront,
parce quils ont changé radicalement à la proclamation
de Jonas ; et pourtant il y a ici plus que Jonas.
La seconde cest que la non-réalisation de la menace
contenue dans la prophétie de Jonas peut le faire apparaître
comme un faux-prophète, et donc disqualifier in fine la
Parole de Dieu.
Mais au-delà de ces explications, la mission de Jonas
peut être considérée comme une épreuve
spirituelle très profonde, car elle comporte un enjeu théologique
majeur.
Et la scène entre Jonas et Dieu devant Ninive peut rappeler,
de manière inversée, la scène entre Dieu
et Abraham devant Sodome. Devant Sodome menacé de destruction
pour ses fautes, Abraham plaidait contre Dieu au nom de la justice.
« Sil y a 50 justes vas-tu détruire la ville
? Et sil y en a 40, 30, 20, 10
. ? »
Devant Ninive cest Dieu qui plaide contre Jonas au nom
de sa miséricorde :
«Tu voudrais que moi je naie pas pitié de
Ninive, la grande ville, où il y a plus de 120 000 êtres
humains qui ignorent ce qui est bon pour eux, ainsi quun
grand nombre danimaux ? »
La résistance de Jonas, vue de manière critique,
peut être comprise comme du chauvinisme, ou comme un signe
de jalousie spirituelle. Jonas ne peut partager lamour de
son Dieu avec lautre, avec les autres, a fortiori si cet
autre est un ennemi. Ceci peut nous faire penser par exemple,
à la réaction du fils aîné dans la
Parabole du Fils prodigue, qui se révolte de laccueil
si festif que le Père réserve à son frère
repentant.
Mais si on lit cette résistance de Jonas de manière
positive, on peut la comprendre comme un signe de la liberté
imprenable de Dieu.
Cette liberté fait que sa miséricorde dépasse
tout ce que lhomme peut attendre, imaginer ou espérer.
Il y a en Dieu de linconcevable pour lesprit humain,
comme lexprime si justement le prophète Esaïe
:
« Cherchez lEternel pendant quil se trouve
; invoquez-le pendant quil est près.
Que le méchant abandonne sa voie,
et lhomme diniquité ses pensées ;
quil retourne à lEternel, qui aura pitié
de lui,
à notre Dieu, qui ne se lasse pas de pardonner.
Car mes pensées ne sont pas vos pensées,
et vos voies ne sont pas mes voies. »
Le Dieu de Jonas est donc ce Dieu du monothéisme qui
ne se laisse enfermer dans aucune image de lui-même, dans
aucune idéologie, et que personne ne peut sapproprier,
car quiconque le connaît reçoit immédiatement
mission de le faire connaître aux autres, et de témoigner
de lui. Dieu ne donne connaissance de lui-même que dans
le but que cette connaissance devienne bénédiction
pour toute les nations. Cest bien dans ce sens quIsraël
est dite lumière des nations.
Et ce quil y a de remarquable et dexemplaire chez
Jonas, cest quil accomplit sa mission, même
sil est dépassé et en désaccord profond
avec ce que Dieu lui demande.
2) Quel est le sens du repentir de Ninive ?
Notre seconde question pour aujourdhui concerne le repentir
de Ninive. Je voudrais juste faire trois remarques : - Nous lavons entendu : Jonas annonce une catastrophe
dans quarante jours, et il est dit que les Ninivites eurent foi,
eurent confiance en Dieu. « aminou » en hébreu.
Notre traduction dit très justement : « Ils prirent
au sérieux la Parole de Dieu. » Et ils la prirent
tellement au sérieux quils simposèrent
immédiatement lexpression du repentir, cest-à-dire
le jeûne et les habits de deuil.
Cela pose deux questions :
- quel rôle joue la peur dans leur repentir ?
- quel est le sens des signes extérieurs ?
Un commentateur dit que le repentir des ninivites étaient
mû plus par la crainte du pouvoir dune divinité
de châtier ses sujets que par la reconnaissance de lEternel
comme Dieu.
Mais un autre commentateur insiste sur les 40 jours de grâce
: les habitants de Ninive y voient la possibilité de samender
et dabolir le décret divin.
En tout cas ce quon peut retenir, cest que la peur
peut avoir parfois une vertu pédagogique. Elle peut servir
de déclic à des actions et réactions positives.
Et de toute façon, lessentiel chez les Ninivites,
cest quà lécoute de Jonas ils
ont foi en Dieu et prennent au sérieux sa Parole.
Et le jeûne spontané, ainsi que les habits de deuil
apparaissent comme une manifestation non seulement physique mais
également symbolique de ce repentir.
Pour linstant il ne se traduit pas encore sur le plan
éthique. Rien nest dit de lattitude de cur
des gens de Ninive, mais lattitude du corps peut être
comprise comme un signe ou une préparation dune nouvelle
orientation de leur vie.
- Seconde remarque : Paradoxalement, la dimension éthique
du repentir va apparaître avec lintervention du pouvoir
politique. Est-ce parce que lexemple vient den haut
?
Le roi de Ninive touché lui-même par les événements,
va prendre le deuil et proclamer un décret de repentance.
Et ce décret ne va toucher seulement les humains mais également
les animaux. Il ne va pas toucher seulement lapparence extérieure,
mais également lintériorité des consciences
: « Que chacun appelle Dieu au secours de toutes ses forces,
que chacun se détourne de son mauvais chemin et du vol
qui est dans ses paumes. »
Là encore on peut sinterroger sur le rôle
de la peur dans le repentir du Roi de Ninive. Mais après
tout si la peur nous conduisait à pratiquer davantage la
justice, le respect, et la fraternité sur le plan politique,
il faudrait lui reconnaître une vertu pédagogique
intéressante.
Surtout ce qui apparaît intéressant dans ce passage,
cest la solidarité de trois niveaux : le niveau politique
(puisquil sagit dun décret royal et public),
le niveau personnel (puisque les consciences sont sollicitées
sur le plan éthique) et le niveau écologique ou
cosmique (puisque les animaux sont également concernés
et quon peut penser quils symbolisent la création
toute entière.)
Alors lhistoire du repentir de Ninive peut être
lue comme un rêve. Un rêve qui ne concerne pas un
autre monde, mais notre monde. Un rêve qui nest pas
un songe creux, une illusion ou une évasion de la réalité,
mais un rêve qui réalise la volonté de Dieu
sur cette terre.
Et cette volonté on découvre alors que ce nest
pas la construction babélienne du meilleur des mondes,
mais cest un monde dont le fondement, ou la clef de voûte,
est le repentir. La puissance de lamour en ce monde est
liée à la possibilité du repentir.
Quand il ny a pas de possibilité du repentir, quand
il y a refus du repentir, la puissance damour est étouffée,
elle ne peut se déployer.
Et ce qui est vrai pour les consciences et les vies personnelles
lest également au niveau des groupes humains, des
peuples et des nations, cest-à-dire au niveau de
la vie politique.
Et cest encore vrai au niveau de la création, au
niveau cosmique. Sans cette possibilité fondamentale du
repentir, le monde ne serait pas viable.
- Et ceci me conduit à une dernière remarque,
sur le plan théologique : cest que le Dieu créateur
est en même temps le Dieu miséricordieux. La Dieu
de lAlliance, de la Loi et de la justice est en même
temps le Dieu de la grâce et du pardon.
Et cest ce « en même temps » qui importe
ici. Car il évite toute chronologie trompeuse sur laction
de Dieu. Et il nous apprend que création et rédemption
sont intimement mêlées.
Dieu ne donne pas la vie sans donner lamour qui est le
sens de la vie
Et sans donner cette clef fondamentale de lamour quest
le repentir.
« Cest le moyen préconisé par Dieu
lui-même, le don fait à lhomme peut-être
le plus grand de tous ses dons, car sans lui, lhomme naurait
aucune possibilité de se redresser après avoir trébuché.
»
Chers amis, nous avons donc ainsi terminé pour
le moment- notre parcours dans le livre de Jonas.
Depuis la fuite de Jonas jusquà laccomplissement
de sa mission, nous avons découvert un homme et un Dieu.
Un homme dans sa fidélité et sa fragilité.
Un Dieu qui se révèle être Dieu pour chacun
et pour tous, pour son peuple et pour la terre entière,
pour lhumanité mais aussi pour les animaux, les plantes
et le cosmos. Un Dieu miséricordieux et sauveur, qui juge
lucidement du bien et du mal mais dont la volonté est orientée
vers le pardon et la vie. Un Dieu qui offre à lhomme
ce trésor si précieux quest la capacité
de la conscience et la possibilité du repentir.
Amen !
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