Culte à l'Oratoire du Louvre,
par le pasteur Florence Taubmann
J'ai eu, il n'y a pas très
longtemps, une longue conversation avec une personne .
qui me parla de problèmes au sein de sa famille. Elle essayait
d'apaiser des conflits difficiles mais elle avait le sentiment d'être
impuissante.
Je lui fis remarquer qu'en fait elle jouait un rôle bien plus
important et positif qu'elle ne le pensait
.et qu'il fallait
sans doute du temps. Du temps pour que son travail porte ses fruits.
Et je lui dis alors : " J'ai l'impression que ce que vous
faîtes est comme un travail de réparation ; vous êtes
au milieu de la réparation et pour l'instant cela ne peut
encore rien donner
mais c'est certainement la seule chose
que vous puissiez faire. "
Et je lui racontai que cela me faisait penser à une notion
importante de la pensée juive et qui est le " tikun
", la réparation du monde. Et je lui expliquais ce qu'est
le " tikun "
Cette notion vient d'Isaac Louria un cabaliste du 16ème
siècle et elle est liée à la vision cabaliste
de la création du monde.
Au commencement le monde ne peut pas exister, car il n'y a pas
de place pour lui. Le Dieu éternel remplit tout l'espace
et se suffit à lui-même.
Quand il décide de créer quelque chose en dehors de
lui-même, il lui faut faire de la place pour cette création,
et donc se rétracter en lui-même.
Cette rétractation pour créer le monde, on l'appelle
le tsimtsum. Dieu ne remplit plus le tout, il s'exile en lui-même
pour laisser place à la création. (Analogie de l'ascenseur.)
Ensuite, de ce Dieu qui s'est retiré émane une lumière
qui, dans l'espace laissé vide, est destiné à
prendre forme d'émanations divines ou " sefirot ".
Mais un accident a lieu, l'accident originel qui fait que les choses
ne se passent pas comme elle le devraient.
Une des explications de cet accident est que la lumière divine
est si forte et si intense que les vases divins destinés
à la recevoir se brisent. C'est ce qu'on appelle la chevirah,
" la brisure des vases " et la lumière divine revient
donc à son point de départ, laissant derrière
elle une création imparfaite, et donc habitée par
le mal.
Ce qui me semble important dans cette vision allégorique,
c'est que cette chevirah, cette part d'échec dans la création,
n'incombe pas à Adam et Eve, Il leur est antérieur,
il fait partie du processus de création lui-même.
Et à partir de là, l'homme, et donc Adam et Eve en
premier lieu, reçoivent vocation de réparer les dommages
causés par la chevirah. Ils reçoivent vocation de
réparer le monde, et cette réparation du monde participe
prépare l'uvre de rédemption. Elle est tournée
vers l'avenir et donne à l'humain une immense responsabilité
en même temps qu'une responsabilité à sa mesure.
Il ne s'agit pas de changer le monde, ou de changer de monde, mais
d'habiter celui-ci et de le corriger dans ce qu'il a d'injuste et
de cruel, de réparer ses blessures, ses infirmités,
ses maladies.
Quand j'eus fini d'expliquer cela à mon interlocutrice,
elle eut un grand sourire et me dit :
" C'est drôle que vous me parliez de cela, de la réparation,
car moi-même je suis réparatrice "
Et comme je la regardai étonnée elle ajouta :
- " Oui c'est mon métier. Je ne répare pas des
vases brisés, mais des tissus anciens. Je retisse les fils
rompus ou abimés. Et pour tout dire encore plus qu'un métier,
c'est pour moi un mode de vie. Cela correspond vraiment à
ce que je suis, à ma nature profonde. "
Et comme j'étais émerveillée de la coïncidence,
elle me parla de son travail qui, me dit-elle, consiste à
faire passer, à transmettre, des uvres du passé
vers l'avenir. " Et si je travaille bien me dit-elle, mon ouvrage
ne doit pas se voir. C'est pourquoi je travaille souvent sur l'envers
J'ai
ma méthode
Ce travail de réparation, attentif, soigné, rigoureux,
humble, invisible
vous imaginez toutes les pensées
qu'il a pu suscitées en moi.
Et si je vous raconté tout cela, c'est pour vous monter
combien les rencontres de la vie nous donnent souvent un nouveau
regard sur les choses, et peut-être une nouvelle manière
d'entendre l'Evangile.
Et cela va donc éclairer ma lecture de me permettre de l'Evangile
que j'ai retenu pour aujourd'hui.
1) l'homme est né aveugle.
Sa cécité a une double force symbolique.
Par rapport au thème de la lumière, très présent
dans la Bible, et central dans l'Evangile de Jean.
Au chapitre précédent Jésus s'est adressé
à la foule par ces mots :
" Je suis la lumière du monde. Celui qui me suit aura
la lumière de la vie et ne marchera plus jamais dans les
ténèbres. "
Les guérisons d'aveugles ont par conséquent un sens
très fort dans les Evangiles, et a fortiori dans l'Evangile
de Jean. Et elles se présentent comme l'accomplissement de
paroles prophétiques annonçant les temps messianiques.
Ceux qui étaient dans les ténèbres sont désormais
dans la lumière.
Et donc ces guérisons correspondent à des pièces
à conviction. Les temps sont venus, puisque cet homme Jésus
guérit les aveugles
.comme ailleurs il fait marcher
les boiteux, il relève les morts.
Il est bien celui qui devait venir.
Mais ce n'est pas tout. Il se trouve que cet aveugle de l'Evangile
de Jean nous est présenté comme aveugle de naissance.
Et la précision est d'importance.
Elle renvoie à la question de l'origine, elle renvoie à
la question d'un mal avant la vie.
C'est à la fois la question de Job et plus que la question
de Job.
Job s'interrogeait sur le malheur qui lui arrivait. Il avait été
heureux, béni, comblé. Et il perdait tout.
Mais cet homme, lui, a toujours été aveugle. Il est
né ainsi. Pourquoi ?
Qu'est-ce que cela veut dire ?
2) Les disciples de Jésus posent la même question
que les amis de Job.
A notre échelle humaine, le mal, la souffrance, l'infirmité
semblent toujours nous renvoyer à la question de l'innocence
ou de la culpabilité.
Les amis de Job lui disaient : " Si un tel malheur t'atteint,
c'est que tu as fait du mal, c'est que tu as péché,
toi ou tes enfants. "
Les disciples de Jésus lui demandent : " Pourquoi cet
homme est-il né aveugle ? Est-ce à cause de son propre
péché ou du péché de ses parents ? "
Autrement dit est-il puni du péché de ses parents
ou sa cécité est-elle le signe qu'il était
pécheur dès l'origine ?
Aujourd'hui nous ne voulons plus entrer dans cette logique rétributive
qui explique le mal et la souffrance par le péché,
qu'il s'agisse du péché personnel ou du péché
originel.
Elle nous semble absurde et nous révolte.
Mais nous sommes également révoltés par la
gratuité et l'absurdité de la souffrance.
Nos questions ne sont peut-être plus les mêmes. Car
nous bénéficions aujourd'hui de beaucoup d'explications
scientifiques.
Mais au-delà, ne sommes-nous pas toujours à la recherche
d'une autre réponse ? D'une réponse métaphysique
? D'une réponse théologique ? En tant que pasteurs
nous sommes toujours autant interrogés sur ces questions
:
Pourquoi le mal ?
Pourquoi cet homme est-il né aveugle ?
C'est là que la vision cabaliste, que j'expliquais tout
à l'heure, peut nous éclairer et nous libérer.
Car elle ne fait pas peser la responsabilité du mal sur l'homme,
elle n'évoque pas la " chute " d'Adam et Eve pour
expliquer la souffrance du monde.
Mais elle propose de lire le mal, la souffrance, l'imperfection
des êtres et des choses de ce monde comme inhérents
à la création elle-même.
Avec l'image des vases brisés par la trop forte lumière
divine, le secret du mal est enfoui dans l'origine. Il ne nous est
pas accessible. Nous ne pouvons pas y porter nos regards.
Cette explication est particulièrement éloquente
dans le cas qui nous occupe. Car s'il ne s'agit pas d'un vase brisé
par l'intensité de la lumière divine, il s'agit d'un
homme aveugle
peut-être aveuglé pour la même
raison.
Cette interprétation est bien sûr symbolique, mais
elle nous fait sortir de la question de la culpabilité. Elle
nous en libère.
Et de ce fait elle nous oriente vers une nouvelle responsabilité.
Cette responsabilité, je vous propose de l'appeler la réparation
du monde.
3) Que fait Jésus sinon réparer le monde ?
D'abord dans la manière dont il répond à ses
disciples, Jésus corrige, répare leur vision de l'homme
et de Dieu. Non cet homme aveugle n'a pas péché, ni
ses parents
non Dieu n'est pas un Dieu qui punirait l'homme
dans son corps ou dans sa vie.
Quand les disciples interrogent Jésus sur la cause du mal,
sur son origine, il leur répond par un objectif. Il leur
répond par une proposition d'avenir.
" Tout cela c'est pour que les oeuvres de Dieu soient manifestées
en lui. " Et il les invite à accomplir les uvres
de Dieu tant qu'il fait jour.
Accomplir les uvres de Dieu ? Quel programme ! En sommes-nous
capables ? Voilà qui a de quoi nous effrayer
Mais Jésus joint le geste à la parole. En le regardant
agir on apprend en quoi consistent les uvres de Dieu.
Et là il s'agit justement d'une uvre de réparation.
En regardant Jésus agir, on a un enseignement à la
fois très simple et très fort.
D'abord de quoi se sert-il ?
De sa propre salive et de la terre qui est à ses pieds.
La salive provient du même lieu que la parole, c'est-à-dire
la bouche. Elle représente l'intimité vivante. Dans
le monde animal elle peut avoir des effets thérapeutiques.
On voit parfois des animaux lécher leurs plaies.
Et la terre représente la poussière du sol, l'humus,
c'est-à-dire ce dont nous sommes faits, notre origine, et
ce vers quoi nous retournerons. " Poussière tu redeviendras
poussière.
Mais les psaumes de création associent toujours l'infiniment
petit à l'infiniment grand
les étoiles sont
évoquées en même temps que l'herbe des champs
et le début de la vie comme la fin de la vie.
Dans la boue que fait Jésus à partir de sa salive
et de la poussière, on peut donc voir le symbole du principe
de vie de la naissance à la mort, et même le principe
de la création:
La salive de Jésus anime la poussière du sol en se
mélangeant à elle. Il en fait ressortir les principes
actifs.
Le geste de Jésus qui est de frotter les yeux de l'aveugle
avec cette boue consiste à communiquer ce principe de vie
à ces yeux qui sont morts. Mais dans un premier temps la
boue enténèbre davantage le regard.
Il faut l'ordre de Jésus et que l'aveugle se lave lui-même
le visage pour qu'il retrouve la vue et naisse à la lumière.
Cette guérison accomplie par Jésus peut être
comprise comme une véritable réparation. Elle en a
le côté matériel et physique. Contrairement
à ce qui se passe pour d'autres signes, d'autres miracles,
ici Jésus agit concrètement.
Cette réparation peut donc devenir très parlante pour
nous, en nous renvoyant concrètement à nos expériences
de vie, à nos rencontres, à notre responsabilité
dans le tikun, dans la réparation du monde.
Tout à l'heure j'évoquais cette personne qui répare
les tissus anciens, en leur redonnant vie et leur permettant de
passer à la postérité. Cette personne qui,
au sein de sa propre famille, essaie finalement d'exercer le même
office : retisser les fils cassés, usés ou abîmés,
des relations entre les êtres.
Je crois que chacun d'entre nous a, au sens propre comme au figuré,
sinon un champ de ruines à restaurer, du moins un vase brisé
à recoller, ou des fils à renouer, des situations
à refaçonner pour les rendre plus vivables
Je crois que chacun d'entre nous, s'il accepte de mettre ses lunettes
de réparateur, peut trouver des chantiers à la mesure
de ses possibilités, et des occasions qui se présentent
à lui.
Et nous pouvons garder comme exemple pour nous inspirer aussi bien
cette femme avec ses tissus que Jésus avec la boue réparatrice
qu'il crée à partir de sa salive et de la poussière
du sol.
Dans un cas comme dans l'autre cela veut dire qu'il n'y a pas de
réparation sans un don venu de notre intimité, sans
une implication profondément personnelle. Et cela veut dire
aussi qu'en même temps la réalité la plus proche
nous offre la matière nécessaire au travail de réparation.
Car cette réparation n'est pas d'une ambition démesurée
, comme serait l'ambition de changer le monde, ou de changer de
monde
Cette réparation ne relève pas du rêve ou de
l'illusion.
C'est le travail, c'est la responsabilité de tout ouvrier
du royaume qui d'abord rend grâce pour cette vie, trouve ce
monde beau et bon à vivre, tout en voyant avec lucidité
ce qui est juste et ce qui est injuste, ce qui est beau et ce qui
est laid, ce qui doit être encouragé, ce qui doit remplacé.
Et contrairement à ce que l'on pourrait penser, la modestie
apparente de ce projet ne signifie pas qu'il ne soit pas enthousiasmant.
Elle signifie simplement que rien n'est dérisoire dans ce
que nous faisons pour notre prochain et pour le monde.
Toute action, tout geste, toute parole qui procède de la
justice et de la miséricorde participe à la réparation
de ce monde.
C'est par nos efforts quotidiens, efforts personnels et efforts
communs,
que nous répondons de la grâce de Dieu, que nous en
témoignons, et que nous luttons le mieux contre le fatalisme.
Dieu a besoin de nous. Il nous confie la responsabilité
d'entretenir, de réparer et de transmettre sa création
à ceux qui nous suivront.
Rendons lui grâce pour ce qu'il nous donne la force de faire.
Car un travail extrêmement joyeux.
Amen
Amen !
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