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Annoncer Jésus-Christ dans une société
laïque
Culte à l'Oratoire du Louvre,
par la pasteur Florence Taubmann
Chers amis,
Il y a quelques dimanches, javais évoqué avec
vous le thème des synodes de lan prochain : «Annoncer
Jésus-Christ dans une société laïque ;
qui fait autorité dans notre vie ?» Mais je vous avais proposé une question préliminaire
: « de quel Jésus-Christ sagit-il? En quelle
image du Christ chacun dentre nous se reconnaît-il ?
»
Aujourdhui je voudrais aborder plus directement le thème
du synode, et ce nest pas sans lien avec notre assemblée
générale, et avec un thème que nous avons abordé
dans notre journée de réflexion du Conseil presbytéral
: à savoir le prosélytisme, le témoignage,
lannonce de Dieu dans le monde dans lequel nous vivons. Vous
avez trouvé dailleurs un petit article sur ce thème
dans la feuille rose, ainsi quun article sur le piétisme,
qui était lautre thème de notre rencontre.
Pourquoi et comment annonce-t-on Dieu dans le monde ?
Dabord, me semble-t-il, ce désir dannoncer
se fonde sur une conviction universaliste. Mais la question de cet
universalisme se pose à deux niveaux.
Dabord, du point de vue de la Bible, du point de vue du
Dieu que nous confessons, toutes les familles de la terre sont bénies,
y compris celles qui nappartiennent pas à notre religion,
à notre culture, à notre classe sociale, etc
Aux
yeux de Dieu nul nest supérieur, nul nest méprisable.
Le genre humain est aimé de Dieu, les individus sont aimés
de Dieu. La création entière est bénie. Bien
sûr cela semble une évidence, mais est-ce une conviction
profonde en nous-mêmes, est-ce une réalité que
nous vivons sur le plan éthique et spirituel? Il faut toujours
se le demander, me semble-t-il.
Mais alors vient la deuxième question : la Parole qui nous
est confiée et dont nous sommes porteurs vaut-elle dêtre
partagée, annoncée, traduite, enseignée, expliquée
? Cette Parole, cest la Parole de bénédiction
de la Bible, cest la Parole de justice et damour de
Dieu, cest la Parole biblique présentée dans
la multiplicité de ses interprétations. Pas une Parole
assénée comme une vérité qui juge et
qui écrase, pas une Parole dogmatique, mais une Parole ouverte
par tous ceux qui lont interprétée avant nous
et qui linterprètent autour de nous. Donc Parole de
la Bible et Parole de la Bible dans lhistoire. Parole et traditions
au pluriel et sans le grand T de la tradition. Tradition au sens
juif du terme peut-être du commentaire infini.
Voilà donc déjà une condition pour témoigner
et annoncer Dieu dans lespace public : être convaincu
que tous les hommes peuvent se sentir concerner par ce Dieu, par
cette Parole là, par linterprétation de cette
Parole-là. Ce Dieu-là ne regarde pas que les chrétiens,
il regarde toute lhumanité et toute humanité.
La seconde condition pour annoncer Dieu dans le monde, cest
le désir. Le réel désir de témoigner,
dannoncer, daccueillir.
Chez nous quand on pense témoignage, on pense plutôt
témoignage en actes que témoignage en paroles. Cela
correspond à une conviction profonde que nous avons quil
faut une cohérence entre notre foi et nos actes, doù
des efforts pour nous comporter en chrétiens dans le monde
et dans la société. Ce témoignage actif nest
pas forcément explicite. Autrement dit, il ne nécessite
pas que lon dise ici et là qui inspire nos actes, nos
attitudes, nos pensées. Dans notre Eglise Réformée,
où lon est volontiers pudique et réservé
en matière de foi et de sentiment religieux, cest souvent
ce mode de témoignage que lon choisit, à travers
des engagements divers et variés associatifs humanitaires
sociaux politiques.
Cependant, me semble-t-il, le défi daujourdhui
et de demain est aussi le témoignage explicite, lannonce
publique du Dieu de la foi chrétienne. Il y a une transmission
verticale, généalogique, à poursuivre et à
renforcer, mais il y a aussi une transmission horizontale, à
ladresse de nos contemporains et du monde extérieur.
Si nous pensons que le christianisme a quelque chose dimportant,
de riche à dire au monde, il nous faut le partager à
lextérieur. Car les défis spirituels et religieux
de notre monde actuel sont si importants quon ne peut faire
léconomie de cette communication. Sauf à penser
que lhistoire chrétienne protestante réformée
nest quune affaire de famille.
Il ne sagit pas, évidemment, de devenir intolérant
ou méprisant à légard des autres religions
ou philosophies de lhumanité, mais de tenir dignement
notre place parmi ceux qui offrent des outils pour penser le monde,
pour le vivre humainement, pour le rendre plus généreux.
Peut-être faut-il retrouver cette énergie première
des apôtres, habité, tiré, poussé par
une conviction très forte : celle davoir à dire
quelque chose dessentiel et dultime au monde sur Dieu,
sur son amour, sur la vocation humaine, sur lespérance
Trésor
qui brûle les lèvres
puisquil sagit
justement dune bonne nouvelle, comme le dit son nom dEvangile.
Qui ne ferait alors les 42 kilomètres du marathon pour lannoncer
? Ou pour porter ces lettres aux intéressés ces lettres
de Paul, Pierre, Jacques, Jean Jude
? Si lEvangile nest
pas annoncé, il meurt comme évangile.
Désir de témoigner, désir dannoncer,
il faut également ajouter désir daccueillir.
En effet, on ne peut annoncer Dieu dans le monde et dans la société
qui nous entoure si on ne se sent pas prêt à accueillir
ceux à qui on lannonce. Pour mémoire le prosélyte,
en grec, cest celui qui sapproche, cest le nouveau
venu. Faire du prosélytisme, cela devrait vouloir dire être
prêt à accueillir le nouveau venu. Or lon sait
bien, par expérience, quaccueillir des nouveaux venus
change nos habitudes. Avoir des invités à la maison,
ce nest pas comme être entre soi : cela demande un soin
particulier, une attention, des gestes de bienvenue. ET si les invités
deviennent gens de la famille, cela implique forcément des
évolutions, des changements, des remises en question.
Donc cest important, collégialement et personnellement,
de nous demander, en vérité, si nous avons ce désir
de témoigner, ce désir dannoncer, ce désir
daccueillir. Et cela, nous devons nous le demander à
laune de la Parole de Dieu, à laune de la demande
de Jésus telle quelle sexprime dans lévangile
de Matthieu, dans ce texte dinstitution du baptême.
Mais admettons que nous ayons notre conviction universaliste,
admettons que nous éprouvions le sincère désir
de témoigner, dannoncer, daccueillir, maintenant
vient la dernière question : comment ? Comment annoncer Dieu
dans notre monde et dans notre société ? Comment inviter
et accueillir ? Comment témoigner ? Rassurez-vous, je ne
vais pas faire une liste de recettes ou dactivités
nombreuses et variées à mettre en uvre. Car
je ne crois personnellement ni aux recettes, ni à lactivisme.
Dautre part, nous faisons déjà certaines choses
dans notre paroisse, et le rapport dactivités que vous
entendrez tout à lheure vous en rendra compte.
Pour réfléchir à la question du comment,
je crois que cest important daffiner notre identité,
notre vocation, notre style. Pour donner un exemple, larmée
du salut, que nous accueillons chaque année pour son concert,
a un style bien à elle, une devise qui lui donne son orientation
: « soupe savon salut ». Elle vit et partage son christianisme
en manifestant sa vocation propre dans le monde. Quelle est notre
vocation propre, notre tâche spécifique à nous
chrétiens protestants réformés libéraux
? Cela fait beaucoup dadjectifs mais est-ce que tant de précisions
nous encombrent ou est-ce que, au contraire, elles peuvent nous
aider à envisager nos devoirs et nos actions pour aujourdhui
et pour demain ? Il y a là matière à réflexion
personnelle et collégiale.
Par le passé sest développé à
lOratoire un christianisme à la fois spirituel et social
, et le Professeur Gagnebin nous rappelait larticulation essentielle
des deux dans une conférence sur Wilfred Monod. Dans une
société déchristianisée comme la nôtre,
ne pourrait-on y ajouter aujourdhui la nécessité
de promouvoir un christianisme culturel par exemple. Nous qui ne
sommes pas confessants au sens des évangéliques ou
des pentecôtistes, peut-être avons-nous un autre charisme
pour parler à nos contemporains : celui de pouvoir traduire
les questions de foi en termes profanes, en termes existentiels,
voire philosophiques.
Si nous sommes convaincus de luniversalisme de la Parole
biblique et des religions quelle a générées,
si nous pensons que le christianisme est un système de sens
pertinent pour comprendre et habiter ce monde aujourdhui,
comment allons-nous articuler, exprimer, figurer la proposition
chrétienne pour la rendre compréhensible par nos contemporains
? Comment allons-nous leur dire, non pas « Jésus vous
sauve » car ils ne comprendraient peut-être pas de quoi
il sagit, et ce genre de proclamation, les évangéliques
le font mieux que nous, mais « La question de Dieu est trop
importante pour que vous la laissiez aux seuls fous de Dieu, et
même aux croyants raisonnables. » La question de Dieu
est votre question à vous aussi, même et surtout si
vous navez pas eu de catéchisme, même si vous
nêtes pas bien sûr dy croire, même
si cela vous fait peur, ou vous dérange
» La
question de Dieu est une question humaine, profondément humaine.
Dune certaine façon nous sommes responsables de Dieu.
Lui-même nous rend responsables de lui, de son nom, de ses
images, des questions quil suscite. Et il est important de
remettre librement cette question de Dieu au centre de nos existences,
car autrement elle nous sera imposée de lextérieur,
et de la façon la plus terrible qui soit , comme on le voit
aujourdhui avec le terrorisme meurtrier qui sexerce
au nom de Dieu. ».
Annoncer Dieu, présenter le Dieu biblique, Dieu dAbraham,
dIsaac, et de Jacob, Dieu de Moïse et de Jésus
au monde, cela ne peut se faire sans ces trois conditions :
- approfondir notre conviction intime et communautaire que lamour
de ce Dieu sétend à toute lhumanité
et à la création tout entière.
- Travailler notre désir et notre vocation de témoignage,
dannonce, daccueil dans lespace public.
- Réfléchir ensemble à la manière
dagir, manière qui ne peut provenir dun plagiat
de ce que dautres font, mais dune inspiration profonde
issue de notre histoire, de nos expériences daujourdhui,
et déchanges fraternels entre nous.
Nous avons donc du pain sur la planche. Mais comme pour tous les
bons ouvriers, avoir du pain sur la planche cela veut dire aussi
avoir du pain dans sa besace et du pain pour nourrir les siens.
Car ce pain sur la planche, cest évidemment le pain
du partage et de la communion.
Amen
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