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Évangile et liberté
Relire le «Notre Père»
La prière du Notre Père
a suscité de nombreux commentaires, interprétations
et reformulations. Les évan-giles en donnent deux versions
différentes, dans Matthieu et dans Luc. La Didaché,
manuel catéchétique, liturgique et disciplinaire,
datant de la fin du Ier siècle ou du début du IIe,
reprend de façon presque identique le texte de Matthieu 6,9;
la structure de ce manuel montre, d’autre part, qu’à
cette époque la prière du Notre Père était
réservée aux seuls membres baptisés de l’Église:
c’était alors un privilège de pouvoir réciter
la prière enseignée par le Seigneur.
Cette prière qui, pour beaucoup de chrétiens, est
«La Prière», n’a pas été donnée
spontanément par Jésus, -d’après Luc.
Il s’agissait, sans doute, pour les disciples de Jésus
qui la lui ont demandée, d’avoir une prière qui
serait leur signe distinctif parce qu’elle exprimerait leur
lien particulier avec Dieu. Les divers groupes religieux de l’époque,
Pharisiens, Esséniens, disciples de Jean-Baptiste, se distinguaient
par l’utilisation d’une forme et d’une règle
particulière de prière. Cependant de nombreux commentateurs
ont remarqué que la formulation du Notre Père n’est
pas totalement originale; elle reprend en partie des termes de prières
juives: Qaddish, bénédictions, liturgie du Yom Kippour.
L’ancienne prière araméenne du Qaddish, qui terminait
le service à la synagogue, était sans doute familière
à Jésus depuis son enfance. Pourtant l’invocation
de Dieu en tant que «Abba» (appellation araméenne
familière – mais respectueuse – du père
par son enfant), à elle seule, est inouïe et fait éclater
les limites du judaïsme. Et cette dénomination est au
cœur du message de Jésus.
Enfin, les problèmes de traduction et d’interprétation
sont aigus dans ces textes. Origène, fondateur de l’exégèse
biblique, s’interroge, dès le début du IIIe siècle,
sur le sens du pain «supersubstantiel» (epiousion),
et Saint Jérôme, au IVe siècle, offre un commentaire
complet de la prière. La présence de deux versions
différentes complique encore la recherche de «l’original».
L’orthodoxie n’accepta pas la traduction œcuménique
sur laquelle catholiques et protestants se sont mis d’accord
en 1966.
La compréhension des textes des évangiles, y compris
celui du Notre Père, n’est pas facile pour nous aujourd’hui,
et leur appropriation encore moins. Le vocabulaire, le sens des
mots, la pensée et la théologie ont beaucoup évolué
en deux mille ans. Les commentaires sont donc importants sinon indispensables.
Louis Pernot, pasteur de l’Église réformée
de l’Étoile et membre du comité de rédaction
d’Évangile et liberté, nous propose ici une réflexion
mettant en valeur la responsabilité de l’homme pour
rendre le monde conforme à l’action créatrice
de Dieu. Il propose aussi une reformulation de la doxo-logie finale
(«car c’est à toi qu’appartiennent le règne,
la puissance et la gloire») correspondant mieux à nos
convictions profondes, et exprimée dans le langage et avec
les idées d’aujourd’hui.
M.-N. et J.-L. Duchêne.
haut 
«Notre Père…»
Matthieu 6,9-13

Santiago Morilla, Arte y Simbolismo.
©Santiago Morilla/Agencía Zegma, Madrid. |
La prière du Notre Père
telle que nous la connaissons vient de l’Évangile de Matthieu
(6,9-13). Il en existe une autre version dans Luc (11,2 ss) plus courte
et un peu différente. L’histoire du texte fait dire aujourd’hui
qu’elle n’est qu’une version altérée du
texte original qui serait donc plutôt celui de Matthieu.
Nous avons là le seul exemple de prière donné
par Jésus dans l’Évangile. Mais il ne s’agit
pas de dire le Notre Père comme une récitation, d’autant
que, d’après Matthieu, juste avant, le Christ condamne les
païens et leurs vaines redites. Répéter mécaniquement
un texte, fût-il le plus beau n’est pas prier. Pour dire
le Notre Père, il faut se pénétrer le plus possible
de son sens pour en faire sa prière, à soi, personnellement.
Il n’est même pas certain que le Christ ait voulu nous
donner là un texte à usage liturgique. On peut penser
plutôt que cette prière est donnée à titre
d’exemple, pour montrer ce que l’on peut demander dans la
prière, et comment le faire. Elle est plus un exemple type de
prière chrétienne dont tous devraient s’inspirer,
qu’un modèle à répéter servilement.
Le Notre Père est formé de 7 demandes, 3 concernant
Dieu, 4 concernant les hommes. La doxologie (car c’est à
toi qu’appartiennent...), quant à elle, a été
ajoutée tardivement au texte original. Le Notre Père a
ainsi une forme symboliquement parfaite, 7 étant le nombre de
la perfection de la création, 3 étant le nombre divin
par excellence, et 4 le nombre du terrestre. On retrouve là quelque
chose qui est courant dans la Bible: l’accomplissement de la création
se trouve dans l’union du spirituel et du matériel, qui
sont nos deux sources de vie.
Ce qui est remarquable dans le Notre Père est qu’il commence
par trois demandes concernant Dieu lui-même. Trop souvent les
chrétiens oublient cela et se précipitent pour réclamer
à Dieu quantité de choses les concernant eux... Il est
bon, donc, de commencer par se préoccuper de Dieu et de sa relation
à Dieu, avant de se préoccuper de soi-même. Dans
le décalogue de même, les premiers commandements concernent
Dieu lui-même, et ceux concernant seulement les hommes viennent
ensuite.
haut 
Notre

Le Notre Père dans l’Évangile
de Matthieu, reproduit du «Nouveau Testament interlinéaire
Grec-Français» édité par Maurice
Carrez, Alliance biblique Universelle, 1994 |
La première particularité
surprenante de cette prière est qu’elle est entièrement
à la première personne du pluriel. Elle ne dit pas «Oh
mon Père donne-moi ci ou ça», mais «Notre
Père, donne Nous».
On peut en tirer plusieurs enseignements. Tous les chrétiens
sont unis dans cette prière, il y a une communion de tous ceux
qui reconnaissent Dieu pour leur Père. L’amour pour Dieu
qui s’exprime dans la prière ne peut être dissocié
de l’amour du prochain. L’un des rôles de la prière
est de se mettre en communion avec tous les autres.
L’amour du prochain suppose une solidarité telle que
l’on ne peut faire à Dieu une demande particulière
sans désirer qu’elle soit aussi accordée aux autres.
haut 
Père
La notion du Dieu-Père se
trouve déjà dans l’Ancien Testament, comme dans
le Psaume 103 (comme l’amour d’un père pour ses enfants
l’amour de Dieu pour ceux qui le craignent), mais il est certain
que le Christ a généralisé cet usage et y a accordé
une importance toute particulière. Appeler Dieu «Père»
est en soi révélateur de toute une théologie,
c’est affirmer un certain nombre de choses essentielles sur Dieu
et sur son rapport avec nous. Mais il faut prendre garde de ne pas
projeter sur Dieu nos expériences plus ou moins heureuses d’un
père terrestre, il faut donc considérer qu’il est
le Père idéal.
Le premier des rôles du père est d’être
le géniteur, il est celui qui a donné la vie. En ce
sens, appeler Dieu «Père» est dire tout simplement
qu’il est notre créateur. Cela peut s’entendre en
deux sens, puisque le Nouveau Testament enseigne qu’il y a deux
créations, une ancienne et une nouvelle. L’ancienne création,
c’est la création matérielle, dans ce domaine,
Dieu est effectivement notre créateur, il est à l’origine
de toutes les choses visibles. Il est aussi celui qui est à
l’œuvre dans la «nouvelle création»,
celui qui nous donne la vie par son Esprit vivifiant, il est la source
de la vie nouvelle qui peut surgir en nous.
Le deuxième rôle essentiel du père est de donner
la loi. Il structure son enfant en lui imposant des limites, en lui
disant ce qui est autorisé et ce qui est interdit. Ce rôle
est essentiel. Il est vrai que c’est surtout la figure du Dieu
de l’Ancien Testament qui répond à cette fonction,
avec la loi de Moïse, mais ce serait une erreur de l’oublier
totalement. Même si le chrétien se considère comme
libre, il ne peut user de cette liberté dans l’anarchie.
Et enfin le dernier rôle essentiel du père est qu’il
est celui qui aime. L’amour d’un père pour son enfant
est en effet, normalement, total et inconditionnel. Le père
aime son enfant non pas parce que l’enfant ferait preuve de qualités
ou de mérites le rendant aimable, mais parce qu’il est
son enfant, et qu’il le reçoit, le reconnaît comme
tel.
haut 
qui es aux cieux
Voilà une affirmation théologique
fondamentale: le Dieu dans lequel nous croyons se trouve au Ciel.
Dans la Bible, la Terre est le monde matériel, le domaine des
choses, des objets et du visible, et le Ciel est le domaine de l’invisible,
de l’inatteignable, du spirituel.
Ainsi, affirmer que Dieu est dans le Ciel, c’est avant tout
dire qu’il n’est pas sur Terre, c’est-à-dire
qu’il n’est pas une réalité matérielle,
il est purement spirituel. Il est par définition l’immatériel,
l’invisible, ce qui échappe à la physique, ce qui
dépasse la matière. Dans l’homme, le divin c’est
cette dimension qui fait que nous sommes plus que des mammifères,
cette part de notre être faisant que nous sommes plus que notre
corps. Aujourd’hui, où le Ciel a perdu de son immatérialité,
et de son inatteignabilité, nous devrions plutôt dire:
«Notre Père qui es au-delà de tout, et même
du ciel».
haut 
Que ton nom soit sanctifié
Dans
la Bible, le nom représente la personne elle-même. Ici,
il nous est demandé de «sanctifier» ce nom de Dieu,
«sanctifier» signifie «rendre saint», or l’on
ne voit pas forcément très bien comment nous pourrions
rendre saint ce qui est saint par excellence. «Saint»,
en effet, aujourd’hui évoque l’idée de perfection,
de divinité, mais dans la Bible cela signifie tout simplement:
«être à part», et «sanctifier»:
mettre à part.
Ainsi, quand il est dit dans les Dix Comman-dements: Souviens toi
du jour du Seigneur pour le sanctifier, ce qui nous est commandé,
c’est de mettre à part une journée dans la semaine
pour la consacrer à Dieu, afin que tous les jours ne se ressemblent
pas, pour que notre être ne se dilue pas dans l’action
matérielle mais garde une part de cette autre dimension du
spirituel.
Dans notre vie, nous avons de très nombreuses préoccupations
de tous ordres, et il convient que la préoccupation spirituelle
ait une place à part. Être humain, c’est se préoccuper
d’autre chose que du quotidien: d’une part d’invisible,
de qualité, de valeurs et d’idéaux. Et il faut
que cette réalité de Dieu dans nos vies ait une place
de choix, que la préoccupation de Dieu soit d’un autre
ordre, pas une parmi d’autres, mais qu’elle ait un statut
spécial. Dieu doit être notre «préoccupation
ultime» (Tillich), la préoccupation des préoccupations,
celle qui est au-dessus de toutes les autres, et qui conditionne les
autres.
La préoccupation ultime du Nom de Dieu n’est pas là
pour annihiler toutes les autres préoccupations, ou nous faire
renoncer au monde dans son ensemble, mais pour les organiser et leur
donner leurs sens propres.
haut 
Que ton règne vienne
Cette
demande pourrait être interprétée comme une requête
que Dieu vienne lui-même imposer son règne dans le monde.
C’est le sens que lui donnent certaines communautés millénaristes,
mais ce type de théologie a de graves défauts. D’abord,
il risque de démobiliser l’homme. Si en effet, le Christ
doit revenir bientôt pour imposer artificiellement son règne,
alors le rôle de l’homme est bien faible, il n’a plus
qu’à attendre que Dieu veuille bien faire venir son règne
lui-même.
Et puis, cette attente de retour matériel du Christ s’oppose
à la foi en Christ en tant que Messie. Si le Messie est vraiment
venu, alors il n’y a pas à attendre autre chose.
La question est, en fait, de savoir ce que l’on entend par
«règne de Dieu» (ou «royaume», puisqu’il
y a un seul terme pour «règne» et «royaume»
en hébreu comme en grec).
Vouloir que le règne de Dieu vienne sur la Terre, c’est
tout simplement souhaiter que Dieu soit de plus en plus reconnu comme
roi, qu’il soit respecté, écouté, obéi,
et que ce soit lui qui gouverne effectivement la plus grande partie
possible du monde. Or, Dieu respectant la liberté humaine,
cela dépend de l’homme. Il dépend de nous que nous
sachions reconnaître Dieu pour notre roi, et il ne s’agit
pas d’attendre passivement qu’il établisse son Royaume
contre la volonté des hommes.
Comme dans toutes les prières, cette demande faite à
Dieu n’a pas pour objectif de vouloir que Dieu fasse à
notre place ce qui nous revient, de façon à nous éviter
d’avoir à le faire, mais au contraire de nous aider à
accomplir sa propre volonté. La prière est une demande
qui nous engage, demande que nous exprimons dans la foi et la confiance
en Dieu, parce que nous savons que nous avons besoin de son aide et
de sa force pour qu’il nous aide à vouloir vraiment et
à accomplir le mieux possible ce dont il est question.
Si l’on s’intéresse enfin au sens courant du terme
«royaume», on peut considérer qu’il s’agit
de l’ensemble de ceux qui reconnaissent quelqu’un pour roi,
qui se soumettent à lui et qui sont gouvernés, protégés
par lui. Mais comme il n’est pas possible d’établir
une division entre les hommes pour désigner ceux qui seraient
totalement fidèles et ceux qui seraient totalement infidèles,
il faut bien penser que les limites du Royaume de Dieu passent au
milieu de nous, il y a une part de nous-mêmes qui reconnaît
Dieu pour roi, et une autre part qui lui désobéit et
qui se soumet à d’autres priorités. Nous pouvons
donc souhaiter que non seulement le monde dans son ensemble soit de
plus en plus soumis à Dieu, mais qu’en nous-mêmes,
la part qui se soumet à Dieu grandisse de façon que,
idéalement, tout notre être soit dans le Royaume de Dieu.
haut 
Que ta volonté soit faite
Là encore, le risque d’une interprétation passive est présent.
On pourrait voir dans cette demande une sorte de fatalisme, d’Inshallah
musulman. Il est vrai que l’on trouve, dans l’épître
de Jacques (4,13-14) un type de théologie se rapprochant de
cela quand il met en garde ceux qui font des projets, en leur conseillant
de dire plutôt: Si Dieu le veut, nous vivrons, et nous ferons
ceci ou cela.
Ce qui est en question, c’est de savoir si l’on pense
que c’est vraiment toujours la volonté de Dieu qui s’accomplit
sur cette Terre ou non. Pour ceux qui le pensent, cette demande peut
signifier que nous sachions accepter la volonté de Dieu, puisque
de toute façon cette volonté divine doit s’accomplir.
Mais on peut penser, au contraire, que tout ce qui arrive n’est
pas précisément la volonté de Dieu, et que là
est l’explication de l’existence du mal: c’est ce qui
s’écarte du projet divin. Dieu ainsi ne peut que vouloir
le bien, et il est à l’œuvre pour que progressivement
ce soit sa volonté, son plan créateur, qui s’accomplisse.
Là est le rôle essentiel de l’homme, sa vocation
est d’accepter de prendre part à la création de
Dieu en di-sant «que je sois capable d’accomplir ta volonté
sur cette terre... et non la mienne».
Ainsi, quand le Christ dit à Gethsémané: Père,
s’il était possible que cette coupe passe loin de moi
sans que j’en boive... toutefois, non pas ma volonté mais
la tienne. Il ne s’agit pas pour lui d’attendre simplement
que les événements s’imposent à lui, mais
qu’il accomplisse lui-même sa mission jusqu’au bout
comme Dieu voudrait qu’il le fasse, et ce quel qu’en soit
le prix.
Ainsi cette demande, comme toute prière, n’est pas une
manière de tout attendre de Dieu pour que nous n’ayons
plus rien à faire nous-mêmes, mais bien une demande qui
nous engage nous aussi, et là plus particulièrement
dans l’accomplissement de sa volonté.
haut 
Sur la Terre comme au Ciel
Le Ciel, c’est le monde spirituel,
le domaine de Dieu. Dans le domaine du terrestre, au contraire, il
y a de nombreuses forces en présences, dont beaucoup sont hétérogènes
à Dieu, et de nombreux événements arrivent qui
ne sont pas la volonté de Dieu, mais le simple fait du hasard,
ou de volontés autres, de volontés d’êtres
créés. Le mieux que nous puissions faire, est de mettre
notre propre capacité d’action dans ce monde au service
de la volonté de Dieu pour que ce monde terrestre puisse devenir
une image du Ciel qui est le seul lieu où Dieu règne
véritablement et totalement.
Certains considèrent que ces quelques mots: «sur la
Terre comme au Ciel» ne concernent pas seulement cette troisième
demande, mais est une agrafe entre les deux parties du Notre Père,
entre les demandes «célestes», et celles qui suivent:
«terrestres». La volonté de Dieu est justement
qu’il y ait un lien entre le Ciel et la Terre, une union entre
le spirituel et le matériel, et c’est à ce lieu
que l’homme doit se tenir, à l’exemple du Christ
qui accomplit parfaitement ce lien.
On pourrait aussi dire qu’il y a là un souhait supplémentaire:
«et qu’ainsi la Terre puisse être comme le Ciel».
Que même dans notre monde, le Nom de Dieu soit respecté,
qu’il soit aussi reconnu comme roi, qu’aussi sa volonté
soit faite, et que toutes les réalités du Royaume de
Dieu (la justice, la paix, la joie, l’amour...) puissent être
vécues effectivement sur la Terre.
Mais comme cela n’est pas facile pour nous humains, il nous
faut de l’aide pour parvenir à y travailler, et ce sera
l’objet des demandes suivantes.
Il est curieux, d’ailleurs, que les demandes d’aide de
Dieu pour nous, viennent après les grands objectifs exposés
dans les trois premières demandes... mais c’est sans doute
que, justement, pour demander l’aide de Dieu, il faut déjà
savoir dans quel but. Il faut d’abord se sentir appelé
par Dieu et vouloir œuvrer pour lui, ensuite seulement nous pouvons
mesurer notre faiblesse et vouloir y parvenir avec son aide.
haut 
Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour
Cette
demande a pu être interprétée de façons
contradictoires. De quel pain s’agit-il en effet, du pain matériel,
ou seulement du pain spirituel?
La question de savoir si l’on peut demander des choses matérielles
à Dieu est fortement controversée dans le Christianisme.
Certains pensent que Dieu étant tout puissant, il est évidemment
dans ses attributions de donner ou de ne pas donner des choses matérielles,
d’intervenir dans un sens ou dans un autre dans le cours des
événements. D’autres pensent qu’à court
terme, Dieu ne peut agir que selon sa nature, c’est-à-dire
dans le domaine de l’esprit, de l’amour, du pardon, de la
vie etc.
Même si l’on ne veut pas a priori rejeter le sens d’une
demande matérielle, il faut néanmoins être conscient
des extrêmes difficultés théologiques auxquelles
une telle interprétation mène inévitablement.
Si en effet on suppose qu’il est du ressort de Dieu de faire
que l’on ait effectivement à manger, que penser alors
des gens, ou des peuples qui meurent de faim? Doit-on voir là
l’effet d’une volonté divine? Pense-t-on vraiment
qu’il soit dans le pouvoir de Dieu, ou conforme à sa nature,
de faire qu’il en soit autrement et que ces peuples éprouvés
trouvent su-bitement à manger pour tous? Pourquoi alors ne
le fait-il pas? Est-ce parce qu’ils n’ont pas assez prié
le Notre Père, et ne devrait-on pas remplacer toute l’aide
humanitaire aux pays du Tiers monde par la distribution de papiers
contenant le texte de cette prière à réciter?
Il y a là une option fondamentale en théologie, option
qui touche de très près le problème du mal.
De toute façon, on ne peut entendre parler de «pain»
dans la bouche du Christ sans que l’on pense au pain spirituel
dont il est question à plusieurs reprises dans sa bouche. En
particulier, dans l’Évangile de Jean, Jésus dit:
(Jn 6,35) Je suis le pain de vie. Celui qui vient à moi n’aura
jamais faim, et celui qui croit en moi n’aura jamais soif. Il
ne s’agit évidemment pas là de pain matériel
dans ce qui est promis par le Christ. Et le pain de la Cène
n’est pas fait pour nourrir les corps. C’est bien de ce
pain-là que nous avons besoin: le pain spirituel de la Parole
du Christ, de sa présence, de sa personne-même qui peut
nous nourrir pour l’éternité et nous donner la
force qui vient de Dieu.
L’homme en effet ne vivra pas de pain seulement, mais de toute
parole qui sortira de la bouche de l’Éternel c’est
une parole du Deutéronome (8,4), citée par le Christ
lui-même lors de ses tentations (Mt 4,4), lorsque le Diable
lui souffle qu’il pourrait demander à Dieu de le nourrir
matériellement, et que celui-ci précisément refuse
en citant ce verset.
Et enfin, une étude plus approfondie des termes grecs utilisés
dans cette demande semble vouloir aller dans le sens d’une interprétation
spirituelle. Le mot «epiousion» que l’on traduit
fautivement par «de ce jour» est difficile à traduire
parce qu’il est unique dans le Nouveau Testament. Mais son étymologie,
son sens peut être: «super-substanciel», c’est-à-dire
qui se trouve au-dessus de la substance matérielle, c’est
bien le pain spirituel.
Pour d’autres raisons, on pourrait aussi le traduire par «de
demain», ou «qui vient». Certes, le «donne-nous
aujourd’hui notre pain de demain» qu’avaient certaines
traductions est insensé s’il s’agit de don matériel,
nous ne demandons pas à Dieu une sorte d’avance matérielle.
Mais si l’on entend dans le «demain» une allusion
à un futur eschatologique, un demain qui ne concerne pas ce
temps terrestre, mais le demain du Royaume de Dieu, alors nous retrouvons
l’idée des dons spirituels qui sont propres à son
Royaume éternel, et dont nous avons besoin pour vivre comme
enfants de Dieu.
Et il est vrai que l’on peut demander à Dieu de nous
donner chaque jour, le pain spirituel dont nous avons besoin pour
avancer sur notre route, nous nourrir quotidiennement de sa présence,
de son esprit, de sa force et de sa parole.
haut 
Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux
qui nous ont offensés
Il n’est pas étonnant que la prière modèle
donnée par le Christ fasse mention du pardon, point central
de sa prédication et part importante de la bonne nouvelle de
sa prédication. Il y a en effet ces deux dimensions dans le
message de Jésus: d’une part nous sommes pardonnés
par Dieu, selon un effet de sa grâce, et d’autre part il
nous invite à nous pardonner les uns les autres.
Ici de même, nous avons le pardon de Dieu et le pardon que
nous sommes invités à donner aux autres. La difficulté
réside dans le «comme» que le texte met entre les
deux membres de la phrase.
Certains ont voulu y voir une proposition exprimant une condition:
«pardonne-nous nos offenses... dans la même mesure que
nous avons pardonné...» (C’est le sens retenu par
Matthieu lui-même dans son ajout suivant le Notre Père).
Mais ce type de théologie pèche par un manque de confiance
dans la grâce première de Dieu. Le premier serait en
effet, le pardon de l’homme et non le pardon de Dieu. Or c’est
parce que Dieu nous aime que nous pouvons aimer, c’est parce
qu’il nous a pardonné que nous pouvons aimer, et pardonner
à notre tour... On ne peut vraiment pardonner que si l’on
se sait pardonné. Pour nous dit Jean, nous aimons Dieu parce
qu’il nous a aimés le premier... (1 Jn 4) et Paul, dit
également: de même que le Christ vous a pardonnés,
pardonnez, vous aussi... (Col 3,13)
Ce qui est en définitive important, c’est de remarquer
que, quel que soit le lien logique entre les deux propositions, le
pardon reçu est nécessairement lié au pardon
offert. Pardonner et être pardonné est un même
mouvement, c’est finalement croire et vouloir vivre le pardon
dans toutes ses dimensions.
haut 
Ne nous soumets pas à la tentation
Notre
traduction habituelle laisse supposer que Dieu pourrait volontairement
nous envoyer du mal pour nous tenter afin de nous mettre à
l’épreuve. Mais cela est tout à fait opposé
à certains passages de l’Écriture-même qui
affirment, comme en Jacques 1,13 Que personne, lorsqu’il est
tenté, ne dise: C’est Dieu qui me tente. Car Dieu ne peut
être tenté par le mal, et il ne tente lui-même
personne.
Cependant, le fait que Dieu puisse mettre à l’épreuve
est aussi présent dans la Bible, que l’on pense en particulier
au sacrifice d’Isaac, ou au livre de Job.
Il n’y a donc pas unanimité dans la Bible, mais il est
certain que l’évolution constante que l’on trouve
dans la théologie biblique est de rendre Dieu de plus en plus
indépendant du mal qui peut arriver. Il ne serait pas cohérent
par rapport à la pensée évangélique d’interpréter
cette demande comme nous incite à le faire la traduction habituelle.
Une fois de plus, si l’on revient au texte original, un certain
nombre de choses s’éclairent.
Tout d’abord, le mot «peirasmon» a un double sens,
en grec (et dans l’hébreu qu’il traduit): ce peut
être la «tentation» ou l’«épreuve».
Certes la tentation peut être une mise à l’épreuve,
et dans toute épreuve il y a une tentation: celle de s’avouer
vaincu par cette épreuve et de cesser de lutter contre elle.
Mais là encore, s’il s’agit de lutter contre une
épreuve, il va de soi que celle-ci ne peut venir de Dieu, nous
n’avons en aucun cas à lutter contre quoi que ce soit
qui nous soit donné par Dieu.
Ensuite, la traduction «soumettre» est certainement
mauvaise pour rendre le verbe «eisnenegkein». Ce mot signifie
tout simplement «faire entrer quelque part». Quant à
la forme verbale utilisée, elle peut désigner indifféremment
une action venant de Dieu lui-même ou une action que Dieu laisserait
faire. Il faudrait donc plutôt traduire: «Ne nous laisse
pas entrer dans l’épreuve», ou plutôt, «fais
que nous ne soyons pas introduits dans l’épreuve»,
comme enfermés dans une maison, ou dans une cellule. Cela,
nous pouvons bien le demander à Dieu: qu’il nous donne
une porte de sortie, qu’il nous libère, qu’il ouvre
devant nous un passage, comme il a libéré le peuple
d’Égypte, lui ouvrant un passage dans la Mer Rouge.
On pourrait même alors presque réhabiliter la traduction
habituelle que nous critiquions tout à l’heure: ce que
nous demandons à Dieu c’est que nous ne soyons pas «soumis»
dans l’épreuve, que nous ne soyons pas irrémédiablement
vaincus, mais que nous puissions relever la tête sans perdre
toute espérance, sans être anéantis par l’épreuve.
Une des anciennes traductions qui disait: «ne nous laisse pas
succomber dans l’épreuve» était certainement
loin du texte original quant à la littéralité,
mais dans le fond restituait bien le sens de cette demande.
haut 
Mais délivre nous du mal
Cette demande va dans le sens de
la précédente, et ajoute quelque chose d’essentiel:
il ne s’agit pas de demander qu’il ne nous arrive pas de
mal, mais que Dieu nous en libère. L’action de Dieu n’est
pas vue comme intervenant sur le mal lui-même, mais sur le croyant.
La question n’est pas là de savoir si Dieu ne peut ou
ne veut pas éviter l’épreuve à l’homme,
mais d’avoir l’intime conviction que Dieu peut nous libérer
du mal qui nous arrive. Le mal existe encore, il reste là,
mais nous pouvons devenir libres par rapport à lui.
On retrouve la même chose dans le très célèbre
Psaume23: Quand je marche dans la vallée de l’ombre-mort…
La promesse n’est pas que Dieu nous évite cette vallée,
mais que dans cette situation chacun puisse dire: Je ne crains aucun
mal… car tu es avec moi.
haut 
Car c’est à toi qu’appartiennent le règne,
la puissance et la gloire, aux siècles et siècles. Amen
Cette conclusion du Notre Père
s’appelle la «doxologie» (de «doxa» qui
signifie la gloire), puisqu’elle rend gloire à Dieu. Les
exégètes sont unanimes pour dire qu’elle est une
adjonction tardive.
L’on sait cependant que du temps du Christ, les juifs avaient
l’habitude de conclure leurs prières par une doxologie
de ce type. Elle n’était en général pas
écrite, mais allait de soi. C’était une sorte d’«Amen»
développé, rendant gloire à Dieu.
Il n’est donc pas pensable que le Christ ou ses disciples aient
jamais prononcé le Notre Père tout sèchement
sans aucune doxologie. Ils en prononçaient forcément
une, et celle que nous avons est tout à fait le genre de celles
qui étaient effectivement utilisées.
Et puis il est certainement essentiel que la prière par excellence
comporte autre chose que des demandes: reconnaissance, louange, car
c’est aussi cela la prière.
Ce qui est plus discutable, ce sont les termes utilisés là.
Le Règne, la Puissance et la Gloire sont-ils vraiment les choses
les plus importantes concernant Dieu, sont-ce vraiment les réalités
que nous considérons comme les plus propres à Dieu et
comme légitimant le fait que nous nous adressions à
lui et que nous lui faisions confiance dans notre vie?
On peut regretter les termes de cette doxologie qui donnent une
image de Dieu qui appartient plus à l’Ancien Testament
qu’au Nouveau. L’une des grandes choses dans le message
du Christ est de nous présenter Dieu comme un Père qui
nous aime, qui nous pardonne, un proche qui nous remplit de joie et
de confiance, alors que là, nous retombons dans une conception
de Dieu comme monarque oriental pour ne pas dire tyrannique qui est
environné de puissance, de règne, de gloire, de respect
et de crainte. Il est dommage que notre prière qui est pleine
d’amour, de tendresse et de pardon se termine de cette façon-là.
On aurait pu préférer une doxologie du type: Car c’est
à toi qu’appartiennent l’Amour, le pardon et la paix
(ou la joie) aux siècles des siècles Amen. Certes, dirait-on,
ce n’est pas le texte de l’Évangile, mais après
tout, cette finale n’est pas beaucoup moins authentique que celle
que nous connaissons, et il se pourrait bien qu’elle soit plus
évangélique...
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Eglise Réformée de l'Oratoire
du Louvre
temple : 1 rue de l'Oratoire et 145 rue Saint Honoré 75001
Paris
secrétariat : 4 rue de l'Oratoire 75001, téléphone
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