/
/
|
Évangile et liberté
Perdre la foi, est-ce grave ?
Perdre la foi, est-ce
grave ? Ceux qui ont perdu la foi le regrettent-ils ? Souffrent-ils d’un
manque ? Peut-on considérer que ceux qui n’ont pas la foi
sont privés de quelque chose ? Faut-il avoir peur de perdre la
foi ? Et si oui, pourquoi ?
Perdre la foi
Avant de se demander si « perdre la foi, c’est grave ?
», demandons-nous d’abord ce que signifie « perdre
la foi ».
Très souvent, on récuse la formulation de cette expression.
On objecte que la foi n’est pas quelque chose que l’on pourrait
perdre comme on perd son porte-monnaie. André Gounelle 1 écrit : « Ce que l’on a l’habitude d’appeler
la foi n’est pas quelque chose que l’on détient,
qu’on perd, qu’on retrouve, qu’on transmet comme un
trousseau de clé. » La foi, dit-on, n’est pas une
« chose ». Il vaudrait mieux la considérer comme
un acte, un mouvement et la caractériser par un verbe et non
pas par un nom, un substantif.
On peut en discuter. La foi est une forme d’énergie,
ou plus précisément de motivation. On dit de quelqu’un
qu’il « a la foi » comme on dit qu’il «
a la pêche ». Il y croit. Un Médecin sans frontières,
un militant politique, un instituteur peuvent avoir la foi en ce qu’ils
font. Et aussi la perdre. Perdre la foi, c’est perdre son dynamisme,
son énergie, sa motivation.
On me dira que, dans leur sens religieux (et, en l’occurrence,
c’est celui qui nous intéresse le plus), les expressions
« avoir la foi » et « perdre la foi » ont
un sens tout à fait différent. « Avoir la foi
» signifierait : croire en Dieu et dans les grandes affirmations
du Credo ; et perdre la foi signifierait : cesser d’y croire.
La foi serait donc de l’ordre non pas de la motivation et de
l’énergie mais de la croyance. Soit, mais il y a des liens
entre la foi-motivation (celle qui motive un militant) et la foi-croyance,
et il y en a encore plus entre « perdre la foi-motivation »
et « perdre la foi-croyance ». Quand on perd la foi-croyance,
c’est par manque de motivation, de goût, d’appétit
pour ce qui jusque là suscitait le zèle et la conviction.
De fait, perdre la foi religieuse, ce n’est pas devenir athée,
c’est devenir indifférent. C’est dire « les
questions de religion, ce n’est plus ma tasse de thé »,
autrement dit « je n’ai plus de libido, d’énergie
et de besoin de ce côté-là ». De fait, quand
on dit « Je n’y crois plus », cela signifie à
la fois « J’ai perdu ma foi-motivation » et «
J’ai perdu ma foi-croyance ».
haut 
Perdre la foi, est-ce grave ?
Il faudrait s’entendre sur ce que l’on entend par «
grave ». À l’époque de l’Inquisition,
perdre la foi et renier sa foi, c’était « grave
», car, selon les conceptions de cette époque, cela vous
donnait droit à un aller simple et obligatoire pour l’Enfer.
Aujourd’hui, beaucoup considéreront que « perdre
la foi, c’est grave » parce que c’est une faute contre
la vérité de l’existence de Dieu.
Pour qualifier ce qui est « grave », nous nous placerons
sur un plan psychologique et existentiel. Perdre la foi, cela fait-il
souffrir ? Est-ce que cela induit un phénomène de deuil,
de manque, ou au contraire un sentiment de libération ? Est-ce
que cela amenuise la vie intellectuelle et la vie de l’esprit
? On peut en effet considérer que la foi est une forme d’ouverture
de l’intelligence à la transcendance, à la réflexion,
à l’étude et à la sensibilité au
mystère. Dans ce cas, on dira que perdre la foi est regrettable
et dommageable parce que c’est se couper du sens du poétique,
de la métaphysique et du mystère, et par là même
d’une dimension fondamentale de l’existence et de la vie.
haut 
Perdre la foi que l’on n’a jamais eue
Mais disons-le tout net pour commencer, il est rare que l’on
perde « la foi » tout simplement parce qu’il est
rare que l’on ait eu vraiment la foi. Le plus souvent, on «
perd la foi » quand on ne l’a jamais eu vraiment. On a
fréquenté l’instruction religieuse, on a fait sa
première communion, on a été enfant de chœur,
éventuellement on a même eu quelques élans mystiques.
Mais, par la suite, la foi est devenue une forme d’adhésion
à une tradition et à une éducation. Adhérer
à une religion et avoir la foi, ce sont deux choses très
différentes. Beaucoup de chrétiens tout à fait
authentiques auraient beaucoup de mal à dire s’ils ont
la foi ou non. Et c’est encore beaucoup plus vrai pour ce qui
est des Juifs, des Bouddhistes et des Musulmans.
Comme l’a montré Pascal Boyer 2,
la plupart des « croyants » n’attachent pas une grande
importance à leurs croyances. En effet, celles-ci sont des
habitudes et non des convictions. Il y a une grande différence
entre les deux. Les convictions peuvent être soumises à
l’expérience du soupçon et du doute. En revanche
les habitudes sont intégrées dans un tissu social de
pratiques et de conformismes. Elles constituent le tissu sur lequel
se brode la vie relationnelle et sociale. Elles sont rarement mises
en cause tout simplement parce que cela n’en vaut pas la peine.
On connaît le mot de Brunetière : « Ce que je crois,
allez le demander à Rome. » On suppose que Brunetière
entendait par là qu’il se soumettait à l’autorité
de Rome. Mais en fait, il n’en est rien, son propos signifie
tout simplement : ce que je crois, je m’en fous, ce n’est
pas mon affaire.
Et dans ce cas, la perte de cette pseudo-foi n’est en aucune
manière une rupture, ni même une séparation. Elle
est simplement l’expression ultime d’une forme de désintérêt
et d’indifférence. On perd ce type de foi (qui en fait
n’en est pas une) sans même s’en rendre compte 3.
Mais, quand on a vraiment « la foi », est-ce grave de
la perdre ? Nous l’avons dit, la notion de foi n’est pas
univoque ; elle a plusieurs composantes. C’est pourquoi nous
allons étudier ce qu’implique la perte de la foi selon
trois angles d’attaque : perte du besoin de croire, perte de
la foi comme force motrice et enfin perte de la foi comme croyance.
haut 
Perdre le besoin de croire
Premier angle d’approche : perdre la foi, c’est perdre le
besoin de croire. Même si cela peut surprendre et scandaliser,
la foi est d’abord un besoin. On croit tant que l’on a besoin
de croire. Bien plus, on croit ce que l’on a besoin de croire.
Ainsi le croyant, s’il a un réel besoin de croire, continuera
à prier et à demander une guérison même si
sa prière ne produit aucun effet visible. Le besoin de croire
suffit à alimenter la foi et la perte du besoin de croire suffit
à l’éteindre. On considère souvent que l’on
perd la foi lorsque les prières que l’on a faites avec ferveur
n’ont pas été exaucées. Cela peut certes se
produire mais je ne pense pas que cela soit fréquent. Tant qu’on
a besoin de croire et de prier, on continue à le faire. Tant
qu’on est dans l’épreuve et que l’épreuve
est intolérable, on prie parce que, ainsi, on crie son désir
et son besoin d’en sortir 4.
Et, si l’on reste animé par ce besoin de croire et d’espérer,
on continuera à prier et on trouvera toujours une explication
pour justifier le fait que sa prière n’a pas été
exaucée.
Même si la foi s’exprime souvent par des conformismes,
des rituels et des traditions, il n’en reste pas moins
qu’elle est l’expression et le corollaire d’une
forme de soif, d’espérance, de générosité
et d’idéalisme. Elle n’est pas seulement l’opium
du peuple, elle est aussi son aiguillon.
|
Et cette foi meurt lorsque le besoin de croire n’est plus aussi
vif. Dans ces conditions, peut-on dire que perdre la foi soit grave
? Pas tellement, pourrait-on dire, puisque la foi ne répond
plus à un besoin. Le fait de perdre la foi serait plutôt
le signe que l’on est sorti d’affaire. Donc, pourrait-on
penser, si l’on perd la foi parce que l’on éprouve
plus le besoin de croire, la perte de la foi serait tout à
fait normale et sans gravité. Mais en fait, tout n’est
peut-être pas aussi simple. Qu’est-ce que ce besoin de
croire ? Et sa disparition est-elle si souhaitable que cela ?
Pour Freud, le besoin de croire relève du besoin d’illusion.
Ce besoin d’illusion est d’ailleurs polymorphe et, pour
Freud, il suscite également, à côté du
besoin religieux (créateur de l’illusion religieuse),
le besoin artistique (le besoin de créer des œuvres imaginatives)
et le besoin de philosopher (le besoin de créer des idées
et des idéologies abstraites et indépendantes du réel).
Ainsi, pour Freud 5, le rêve,
la philosophie, l’expression artistique et la religion relèvent
tous d’un besoin d’illusion et d’une forme de déni
du réel et de l’appréhension objective de la réalité.
Cette manière de voir peut surprendre. Elle semble impliquer
qu’on puisse mettre sur le même plan (le plan des choses
normales pour ne pas dire souhaitables), la perte du besoin de croire
(le besoin d’une religion), la perte du besoin de philosopher,
de rêver et de s’exprimer par des œuvres artistiques.
Pas tout à fait car Freud distingue deux types d’illusions.
Celles qui sont sans danger parce que l’illusoire y est donné
pour tel (c’est le cas pour l’art qui, dit Freud, «
ne veut rien être d’autre qu’une illusion »)
et celles qui sont dangereuses parce que la vie imaginative n’est
pas clairement déconnectée de la vie psychique et de
l’appréhension du réel en tant que tel. Ainsi ce
qui serait pernicieux dans le besoin de croire (le besoin religieux
mais aussi, pour Freud, le besoin d’idéologie et de philosophie),
c’est qu’il peut nous faire prendre nos désirs pour
des réalités, autrement dit confondre le plan de l’illusion
avec celui de la réalité. Et l’illusion religieuse,
en particulier, naîtrait du désir fantasmatique et illusoire
d’être protégé et aimé par un père
plus puissant que le père réel. Le besoin de prier ce
Père naîtrait de cette substitution de l’illusoire
au réel et, ce qui est plus grave encore, de prendre ce Père
illusoire pour une forme de secours sur le plan du réel.
Cette distinction entre les bonnes et les mauvaises illusions étant
faite, faudrait-il donc se réjouir sans ambages de la perte
du besoin de croire et de former des illusions religieuses ? Pas forcément,
dit Freud, et ce pour trois raisons :
Pour Freud, la religion peut être considérée
comme une névrose collective. Mais, le reconnaître n’est
pas pour autant une manière de signer sa condamnation. En effet,
l’adoption par le croyant de cette névrose collective
l’immunise contre le besoin de former une névrose personnelle 6. De fait, la foi religieuse peut
constituer une forme d’encadrement et de régulation des
pulsions névrotiques personnelles à tendance hallucinatoires.
Mais, bien sûr, pour pouvoir en conclure que, avoir la foi,
c’est mieux que de ne pas l’avoir, il faudrait pouvoir vérifier
que ceux qui ont la foi sont en général moins névrosés
ou du moins, moins gravement que ceux qui ne l’ont pas.
Ce serait une illusion de croire qu’il nous soit possible de
renoncer aux croyances. On risque de remplacer une illusion par une
autre. Or les illusions par lesquelles on peut remplacer la religion
peuvent être pires, plus nocives et plus fallacieuses que celle-ci.
Parmi ces illusions de remplacement, il peut y avoir la superstition,
les idéologies fantasmatiques, le fanatisme idéologique.
De fait, pratiquer sa foi dans le cadre d’une religion traditionnelle
a souvent une fonction éducative et régulatrice qui
permet de ne pas s’égarer dans des superstitions obscurantistes.
Le troisième point nous paraît le plus important. On
peut se demander si la perte du besoin de croire ne relève
pas d’une forme de perte du désir. Nous l’avons dit,
ce qui conduit à la perte de la foi, ce n’est pas l’athéisme,
mais l’indifférence. La perte du besoin de croire pourrait
être assimilée à une forme de perte de la libido.
C’est tout à fait possible puisqu’on a souvent considéré
la foi comme une forme de sublimation de la libido.
Il faut le dire clairement, le besoin de croire est l’une des
formes de la pulsion de vie (Éros). Même si la foi s’exprime
souvent par des conformismes, des rituels et des traditions, il n’en
reste pas moins qu’elle est l’expression et le corollaire
d’une forme de soif, d’espérance, de générosité
et d’idéalisme. Elle n’est pas seulement l’opium
du peuple, elle est aussi son aiguillon.
C’est pourquoi, se demander « Perdre la foi, est-ce grave
? » revient à poser la question « perdre le désir,
est-ce grave ? » ou « devenir indifférent, est-ce
souhaitable ? » 7. Et même
si le bouddhisme, le stoïcisme et certains courants mystiques
chrétiens prônent volontiers, non pas tant l’indifférence
d’ailleurs mais plutôt le détachement, il n’en
reste pas moins que l’indifférence a incontestablement
un goût de cendres. Entre l’indifférence et l’illusion,
à tout prendre, il faut préférer l’illusion.
Et, me semble-t-il, Freud en serait d’accord.
haut 
Perdre la foi comme force motrice
Nous en venons à une deuxième manière de considérer
la foi et d’analyser les implications de la perte de la foi. Nous
l’avons déjà évoqué, la foi peut être
considérée comme une énergie, une force motrice.
Le Médecin sans frontières qui se dévoue sans compter
est poussé par la foi. « Il y croit ». Il agit en
étant poussé par une énergie et une motivation
générées par sa foi. 
La foi religieuse, elle aussi, peut également être
considérée comme une force motrice, elle peut «
déplacer les montagnes » (1 Co 13,2). Pour utiliser la
terminologie marxiste, on dira qu’elle est une « force
de production ». On a la foi « chevillée au corps
». D’ailleurs, lorsque Jésus parle de la foi, il
la considère comme une énergie et une confiance et non
pas comme une croyance 8. Le meilleur
exemple que l’on puisse donner de la foi au sens biblique, c’est
celui de Pierre, dans les évangiles. Par la foi, il peut marcher
sur les eaux (Mt 14,28). La foi le porte, comme on dit. Mais la foi
en quoi ? On ne sait pas vraiment. Est-ce la foi en lui-même,
ou en Dieu, ou en Christ, ou dans la Providence 9,
ou dans le fait qu’il peut marcher sur les eaux ? Avec cette
forme de foi, on peut même aller jusqu’à sauter
dans le vide parce que, pour celui qui a la foi, il n’y a pas
de vide, « on est toujours porté par Dieu ». Le
poète Norge caractérise magnifiquement cette forme de
foi : « Nous avons jeté notre pont sur le vide et sur
le vide notre pont a trouvé pilier 10.
»
Pour reprendre la formule de Castoriadis, la foi est « un
pont sur l’abîme 11 », l’exemple de Pierre le montre bien. Elle fait l’impasse
sur ce qui pourrait la contrarier. Ce qui peut s’opposer à
cette foi, « on ne veut pas le savoir 12 ». Elle fonctionne tant que l’on n’a pas pris conscience
que ce que l’on croit peut être considéré
comme incroyable. En revanche, elle s’effondre lorsqu’on
en prend conscience. Pour reprendre l’exemple de Pierre, il a
pu, par la foi, marcher sur les eaux, tant qu’il n’avait
pas vraiment conscience de ce qu’il croyait. Et il s’est
écroulé lorsqu’il en a pris conscience.
On peut imputer la perte de la foi à un retour du refoulé.
Ce qui était occulté et refoulé, c’était
le caractère « incroyable » et inacceptable de
ce que l’on croyait. Et lorsque le refoulé remonte à
la conscience, le pont (sur l’abîme) de la foi s’écroule.
Le croyant disait « Je crois, bien que cela soit absurde ou
même parce que c’est absurde 13 », et la perte de la foi se fait lorsque ce qui avait été
refoulé (le caractère absurde de ce qui était
cru) éclate au grand jour.
Dans ces conditions, perdre la foi est-ce grave ? Je crois qu’il
est difficile d’avoir une réponse unique.
La perte de la foi, c’est-à-dire le fait de découvrir
qu’il n’y a rien là où on croyait qu’il
y avait la main secourable de Dieu, peut être vécue comme
un effondrement. Quand on perd cette foi-confiance, on tombe de haut,
comme on dit. La perte de la foi est vécue comme une chute
et aussi comme une désillusion. Ce qui vous paraissait évident
(parce que, comme on dit, « on n’y avait jamais réfléchi
», et parce que « cela allait de soi ») cesse d’
« aller de soi » et s’effondre tout d’un coup.
On a l’impression que le sol s’effondre sous ses pas.
Vaut-il mieux finalement vivre et espérer grâce à
des illusions ou, au contraire, souffrir pour avoir pris conscience
de la vérité ? La réponse ne va pas de soi. Nietzsche
et Freud n’ont d’ailleurs pas la même réponse.
Pour Nietzsche, il y a une « nécessité vitale
de l’illusion perspectiviste 14 ». Pour lui, le pouvoir créateur de l’imagination
doit s’exprimer même s’il s’oppose à la
vérité. Pour Freud, en revanche, il faut en tout état
de cause choisir « la vérité » contre le
plaisir de croire, et ceci implique un travail de deuil qui conduit
à la nécessité de se résigner. La résignation,
c’est, dit-il, accepter d’endurer le fardeau de l’existence.
C’est un travail sur le désir qui implique un renoncement
au plaisir et l’acceptation de la nécessité de
mourir 15. Tout cela n’est
ni très gai, ni très vivifiant, même si c’est,
selon Freud, nécessaire.
Quoi qu’il en soit, la désillusion (c’est-à-dire
la perte de la foi) est en fait une blessure violente infligée
à Éros, le principe de vie, de désir et de plaisir.
Jean-Pierre Vernant 16, ancien
communiste, insiste sur le fait que la foi est une force de résistance
aux malheurs, aux totalitarismes politiques et aux aliénations
de toutes sortes. Et si on perd cette foi, on perd cette force et
on devient fragile et vulnérable.
haut 
Perdre ses croyances
Troisième forme de la foi : la foi-croyance. Avoir la foi,
c’est croire à un certain nombre d’articles de foi,
par exemple à ceux du Credo. On croit que Dieu est un Père
tout puissant, que Jésus-Christ est ressuscité d’entre
les morts, etc. Même si elle s’exprime sur le mode du «
croire que », la foi-croyance est aussi un « croire en
» parce que la croyance est le plus souvent croyance en ce qu’énonce
et professe telle ou telle autorité (l’Église par
exemple). On croit ce que dit l’Église, le Credo, le gourou,
le Président Mao, même si c’est incroyable. On croit
« sur parole », par une forme de « sacrifice de
l’intelligence ».
Comment en vient-on à perdre cette foi ? Pour cette foi-croyance,
la perte de la foi vient par le doute ou plutôt par la mise
en doute. On met en doute et en question les articles de foi auxquels
on croyait. Le « je » reprend alors son droit à
s’interroger et à douter. Et, parallèlement, on
perd confiance dans l’autorité qui édictait le
Credo.
Ainsi, le philosophe Jean-Toussaint Desanti 17,
pour expliquer la perte de sa foi communiste insiste sur l’importance
décisive de la perte de la confiance dans l’autorité.
Il met en avant l’importance, dans le processus de la foi-croyance,
de ce qu’il appelle « la parole de maîtrise ».
En effet, c’est l’autorité d’un maître
(réel ou fantasmatique) qui fait tenir un univers de croyance,
clos sur lui-même, protégé de remparts idéologiques.
La foi peut accepter les croyances les plus bizarres et les pratiques
les plus discutables au nom d’un idéal qu’incarne
le maître qui, lui, « sait ». Mais le château
fort de cette croyance peut s’effondrer radicalement et immédiatement
si la confiance dans ce maître ou dans l’autorité
de l’enseignement donné vient à disparaître.
La perte de la foi apparaît parfois comme une forme de dé-couverte,
certains diront de des-aliénation. Un événement-déclic
dessille les yeux de celui qui était obnubilé et aveuglé.
Face par exemple aux émissions du style « Corpus Christi
» qui remettent en cause les fondements de sa foi, le croyant
déclarera d’abord « je ne veux pas le savoir ».
Puis, ensuite, il prétendra qu’il faut séparer
ce qui est de l’ordre de la foi de ce qui ressort de la vérité
historique et scientifique, parce que, dira-t-il, ce sont là
deux domaines qui relèvent de « plans » différents.
Mais, en fait, cette dissociation me paraît tout à fait
fictive. Celui qui voudra, envers et contre tout, continuer à
professer sa foi ne pourra le faire que par une forme de schizophrénie
qui, reconnaissons-le, frise, dans certains cas, la malhonnêteté
intellectuelle.
L’effondrement des croyances peut avoir des effets tragiques.
Certains, allant jusqu’au bout de leur désenchantement,
ont voulu disparaître. On peut donner l’exemple de Judas
dans les évangiles. Il s’est suicidé non pas tant
par remords d’avoir trahi Jésus mais, sans doute, par
sentiment de s’être trompé et d’avoir été
trompé. Il croyait que Jésus pourrait changer le cours
de l’histoire, et il n’en a rien été. Et la
perte de la foi politique peut avoir aussi des conséquences
au moins aussi dramatiques que la perte de la foi religieuse. Jean-Claude
Guillebaud 18 cite plusieurs cas
de suicides de militants politiques déçus qui n’ont
pas pu surmonter leur désillusion.
D’autres se « sauvent » par une haine féroce
de ce qu’ils avaient adoré. Ce fut le cas entre autres
de l’Abbé Meslier, curé de la paroisse rurale d’Etrepigny
dans les Ardennes et décédé en juin 1729. Ce
curé tout en continuant à administrer les sacrements
de son Église a rédigé un Mémoire de 1200
pages imprimées accumulant les preuves de la vanité
et de la fausseté des religions 19.
Ses longues logorrhées sont une manifestation de ce que Jean-Claude
Guillebaud appelle l’inversion du dogmatisme. Ce que l’on
a professé avec une sorte d’intransigeance véhémente
est combattu par un autre discours tout aussi totalitaire et sans
nuance. D’autres, animés par le même désir
de piétiner ce qu’ils ont adoré, changent simplement
de chapelle. Ainsi, après l’effondrement de la confiance
en Mao (après la chute de la Bande des quatre), certains ex-maoïstes
quittèrent le culte de Mao pour celui de la Vierge Marie !
En général, la perte de la foi ne se fait pas de manière
aussi tragique. On peut se demander si la perte de la foi en Dieu
est beaucoup plus grave que le fait de cesser de croire au Père
Noël. Cette comparaison peut faire sourire. Mais pourquoi ne
serait-elle pas pertinente ? Perdre la foi au Père Noël,
cela devrait être traumatisant pour un enfant puisque c’est
aussi perdre la foi en ce que lui racontent ses parents. En fait,
si les psychologues restent discrets sur le traumatisme de la mort
du Père Noël, c’est peut-être tout simplement
parce que ce n’est pas vraiment un traumatisme. Et la perte de
la foi en Dieu n’est peut-être pas plus traumatisante.
Il se pourrait même qu’elle le soit moins parce que la
perte de la foi se passe généralement un peu plus tard
et parce que les parents sont en général moins affirmatifs
au sujet de Dieu qu’au sujet du Père Noël. De ce
fait, on n’est pas obligé de les considérer comme
des menteurs et des trompeurs. Cela devrait être moins traumatisant.
haut 
Après avoir perdu la foi
En fait, la question « Perdre la foi, est-ce grave ? »
est peut-être une fausse question. Il me semble que la plupart
de ceux qui ont déjà perdu la foi ne considèrent
pas qu’il s’agit là de quelque chose de grave. Mais,
il est possible qu’en tenant ces propos rassurants, j’aille
peut-être trop vite en besogne. Je veux bien croire qu’il
y a des personnes qui, ayant eu une foi profonde, l’ont perdue
et ressentent cela comme « grave » et je voudrais tenter,
pour conclure, une sorte de « prédication » à
leur intention.
Perdre la foi, c’est perdre la foi en un Dieu illusoire
qui était, peu ou prou, formé par la foi et même
créé par elle. Ainsi la perte de la foi dans ce
Dieu de la foi peut être considérée comme
une forme de purification.
|
1. Beaucoup de ceux ont perdu la foi peuvent continuer à dire,
comme Camille Claudel 20, «
il y a toujours quelque chose d’absent qui me tourmente ».
On peut avoir perdu la foi tout en continuant à être tourmenté
par ce « quelque chose d’absent ». Et cette «
absence » peut même devenir le moteur d’une réflexion.
C’est ce qu’a montré le courant de la « théologie
de la mort de Dieu » qui a eu une grande importance à la
fin du XXe siècle. Cette « théologie » est
une réflexion qui s’organise et se déploie à
partir de la place vide d’une « absence » ou d’une
« inconnue ». Je comparerai volontiers cette théologie
aux mathématiques qui élaborent des équations dans
lesquelles intervient une « inconnue » désignée
le plus souvent par « x ». Cette « inconnue »
est en fait un outil dans la réflexion et la recherche de la
vérité. Elle peut être aussi le moteur d’une
aventure poétique comme chez Saint Exupéry, Henri Michaux,
René Char et bien d’autres. Elle désigne «
ce quelque chose d’absent » qui tourmentait Camille Claudel.
Certains persistent à l’appeler « Dieu ». D’autres,
avec plus de pudeur, l’appellent l’Autre, l’Absent ou
le Tout Autre. D’autres encore la désignent par le sigle
Dieu (comme le fait Jean-Luc Marion). D’autres encore utilisent
le sigle « D. » (comme le font souvent les Juifs pour respecter,
à juste titre, l’incognito non seulement du nom de Dieu
mais de la réalité même de Dieu). D’autres
professent que la place de Dieu est en fait une place vide. Se dire
athée, ce n’est pas être indifférent, c’est
se définir par rapport à une case vide.
Perdre la foi, c’est perdre la foi en un Dieu illusoire qui
était, peu ou prou, formé par la foi et même créé
par elle. Ainsi la perte de la foi dans ce Dieu de la foi peut être
considérée comme une forme de purification 21.
Simone Weil, une des plus grandes figures spirituelles de notre temps,
considérait qu’il y avait quelque chose de purificateur
dans l’athéisme. Pour elle, l’athéisme qui
laisse à Dieu son absence et son incognito est préférable
à la foi qui en fait une image à l’image de ses
désirs. Ainsi, elle écrit : « Je suis tout à
fait sûre qu’il n’y a pas de Dieu, en ce sens que
je suis tout à fait sûre que rien de réel ne peut
ressembler à ce que je peux concevoir lorsque je prononce son
nom 22. »
2. L’athéisme n’est ni une tare, ni un manque ni
une carence. Il est sans doute plus près de la vérité
et de l’honnêteté intellectuelle que les confessions
religieuses aussi « libérales » et démythologisées
soient-elles.
Perdre la foi en ses croyances n’a pas toujours que des effets
négatifs. Bien au contraire. Donnons un exemple. Les enfants
de pasteurs perdent souvent la foi de leur enfance et de leur éducation,
mais ils sont souvent, beaucoup plus que la moyenne des jeunes de
leur âge, engagés dans le domaine de la politique, du
syndicalisme et des problèmes de société. Ils
ont perdu la foi, mais ils ont gardé les convictions qui, peut-être,
sous-tendaient leurs croyances ou qui étaient véhiculées
par leurs croyances. Et ils n’ont pas forcément perdu
au change, loin de là !
Dieu merci, la perte de la foi n’est jamais totale. La «
destruction des idoles » chère à Nietzsche laisse
toujours un « reste ». Et ce « reste » (Kant
l’a bien mentionné) est souvent celui d’un impératif
catégorique et éthique. Marcel Gauchet dit volontiers
que l’engagement politique est la nouvelle « vêture
» de la religion lorsque celle-ci se perd. Ceux qui perdent
la foi religieuse découvrent souvent une nouvelle foi, sans
doute plus laïque, mais tout aussi forte que leur foi religieuse.
Les Rocard, Jospin et autres en témoignent.
Mon intime conviction est qu’il y a presque toujours un «
excès » de la force de la foi par rapport à toutes
les pertes de foi. Les exigences de la liberté, de l’égalité
et de la fraternité, qui sont au fondement de la foi chrétienne,
peuvent souvent être vécues plus fortement par ceux qui
ont perdu la foi que par ceux qui l’ont.
Le fait d’avoir des convictions est en fait une affaire de
tempérament. Le plus souvent, on a toute sa vie des convictions
parce que c’est dans son tempérament. Au fond, cela n’est
pas forcément très grave de changer la manière
de formuler ses convictions. Même devenir sceptique ou athée,
cela reste une forme de conviction.
3. Nous avons dit que la perte de la foi peut susciter un traumatisme.
Mais il faut non seulement le constater mais aussi l’admettre,
la « perte de la foi » peut aussi être vécue
de manière tout à fait positive comme une nouvelle naissance
et comme une découverte de la vraie vie.
Une étude 23 a été
faite sur les « conversions » à l’athéisme.
Ce phénomène touche essentiellement des adolescents
et des jeunes adultes de sexe masculin. Et on a pu constater que ces
jeunes gens avaient l’impression de retrouver une forme d’authenticité
et de devenir enfin eux-mêmes. Ils en retiraient un sentiment
de sérénité, de paix intérieure et de
réelle libération. Ils avaient l’impression d’être
libérés d’une hypocrisie ou d’une illusion
et d’être débarrassés d’un carcan ou
d’un mensonge. Ils avaient l’impression de cesser de se
forcer et peut-être même de tricher.
Le renoncement à la foi peut être vécu comme
une illumination, c’est-à-dire comme une irruption de
la vérité. Même le désenchantement peut
être joyeux. Gilles Lipovetsky, dans son livre L’ère
du vide (Gallimard 1983) considère les croyances comme des
handicaps et, pour lui, la nouvelle ère du vide a quelque chose
de jubilatoire 24. André
Comte-Sponville, lui aussi professe un désespoir joyeux. 
Alain
Houziaux
Pasteur de l'Église Réformée de France, l'Auditoire,
docteur en théologie, docteur en philosophie

haut 
1. Évangile et liberté, février
2006
2. Pascal Boyer, Et l’homme créa les
dieux, Folio essais, Gallimard, 2001, page 434.
3. On perd la foi un peu comme on perd, sans s’en
rendre compte, l’habitude de porter un maillot de corps.
4. Et c’est pourquoi, notons-le, ce ne sont
pas les épreuves (la perte d’un enfant par exemple) qui
peuvent faire perdre la foi. En effet, c’est justement lorsque
l’on traverse des épreuves que l’on peut éprouver
le besoin de croire. Cette manière de considérer la
foi comme un besoin qui s’exprime d’autant plus fortement
que la situation est catastrophique remet en cause l’utilité
de toutes les théodicées qui semblent considérer
que le problème du mal est un obstacle à la foi en un
Dieu tout puissant.
5. Sophie de Mijolla-Mellor, article « Illusion
», in Dictionnaire International de la psychanalyse , (dir.
A. de Mijolla), tome I, page 828, Hachette Littérature, 2005
6. « L’homme de croyance et de piété
est éminemment protégé contre le danger de certaines
affections névrotiques. L’acceptation de la névrose
universelle le dispense de se créer une névrose personnelle
». Freud, L’avenir d’une illusion, Traduction Marie
Bonaparte, 1932
7. J’ai traité de front cette question
dans L’indifférence, une fuite ? (dir. Alain Houziaux),
Éditions de l’Atelier, 2006
8. C’est en particulier le cas quand il dit
« N’avez-vous point de foi ? » (Mc 4,40) ou «
Ta foi t’a sauvé » (Mc 5,43).
9. Freud dirait que Pierre déplace son
désir de toute puissance et l’attribue à la Providence
qui, devenant toute puissante, est censée pouvoir accomplir
le désir de toute puissance de Pierre.
10. Norge, Joie aux âmes in Tordeur, Norge,
Éd. La Renaissance. Le poème se poursuit ainsi : «
J’invente la lumière dans la cécité, je
moissonne des aurores dans la nuit massive. Je vous annonce que l’homme
bâtira son château au milieu du sable incertain ».
Cette citation nous a été communiquée par notre
ami Jacques Peyron. Qu’il en soit remercié.
11. La formule est de Castoriadis, reprise par
Jean Claude Guillebaud, La force des convictions, Seuil, 2005, page
261.
12. Ceci est vrai non seulement pour la foi religieuse
mais aussi pour la foi politique. Un militant maoïste T. Grunbach,
a avoué lui-même « J’ai soutenu qu’il
fallait appliquer la pensée de Mao même quand on ne l’avait
pas comprise ». Cf. « La croyance », Nouvelle revue
de psychanalyse, n° 118, Gallimard, automne 1978, page 109.
13. Cette expression est imputée à
Tertulien, théologien du IIIe siècle après J.C.
14. Nietzsche, La volonté de puissance,
Gallimard, tome I, Aphorisme 162
15. Cf. Paul Ricœur, De l’interprétation,
Seuil, page 322.
16. Jean-Pierre Vernant, Entre mythe et politique,
Seuil 1996, cité par J.C. Guillebaud, op. cit., page 18.
17. Jean Toussaint Desanti, « Quand la
croyance se défait », Esprit, juin 1997.
18. J.C. Guillebaud, op. cit., page 48.
19. Cf. G. Minois, Histoire de l’athéisme,
Fayard 1998, page 226 et sq.
20. Dans une lettre à Rodin
21. Certains mystiques chrétiens pourraient
être considérés comme des athées puisque,
comme le dit Jean-Marie Lustiger, « les négations les
plus fortes de Dieu se trouvent dans les écrits mystiques ».
Jean-Marie Lustiger, Comment peut-on croire en Dieu aujourd’hui
?, Gallimard, 1986.
22. Simone Weil, La Pesanteur et la Grâce,
UGE, 1962 p. 116
23. Cf. Christian Decobert, « Conversion,
tradition, institution » in Archives des Sciences Sociales des
Religions, octobre-décembre, 2001 pages 67-90 ; cf. aussi une
émission de télévision consacrée à
la conversion sous toutes ses formes en août 2005 ; cf. aussi
Peut-on changer sa vie ? (dir. Alain Houziaux), L’Atelier, 2006
24. Guillebaud, op. cit., page 105.
haut 
Merci de soutenir Évangile & liberté
en vous abonnant

|
Eglise Réformée de l'Oratoire
du Louvre
temple : 1 rue de l'Oratoire et 145 rue Saint Honoré 75001
Paris
secrétariat : 4 rue de l'Oratoire 75001, téléphone
: 01 42 60 21 64 (international : +33 142 602 164)
mail : pasteur@oratoiredulouvre.fr
|
|