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Évangile et liberté
Les évangiles apocryphes
La Bible nous raconte une histoire d’Alliance. Dieu créateur
a voulu faire alliance avec toute l’humanité, Adam et
Ève : ce fut un échec. Alors Dieu recommença
avec une partie de l’humanité, Noé et sa descendance.
Nouvel échec. Nouvel essai avec Abraham, puis enfin avec
la descendance de Jacob : ce sera le peuple d’Israël qui
acceptera l’Alliance. Dieu lui offrira les « Dix Paroles
», mais le summum du message divin sera entendu avec l’impératif
« Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Lv
19,18).
Jésus de Nazareth était fils de ce peuple, ses disciples
étaient juifs. Jésus enseignait dans les synagogues,
dans le Temple, ses discours citaient la Thora, les prophètes
et les psaumes. Les racines du christianisme sont incontestablement
juives.
Pourtant
Jésus a été un juif atypique, « libéral
», qui a voulu réformer le judaïsme. Son attitude
face à la Loi, son discours sur le Temple, son audience auprès
du peuple, l’ont conduit au supplice de la croix. Mais il n’a
probablement jamais pensé qu’il ouvrait la voie à
une nouvelle religion. Il faut attendre les épîtres de
Paul (entre 50 et 60) puis les évangiles et les Actes pour
percevoir les tensions dans les communautés judéo-chrétiennes,
entre elles et avec les juifs. Les « hellénistes »
(Étienne et Philippe) donnent dans leurs communautés
un rôle plus important aux lois morales qu’aux lois rituelles
et cela provoque avec les « hébreux » (Jacques)
des débats qui transparaissent dans les controverses entre
Jésus et les pharisiens. Paul radicalise le débat, remplace
le « salut par la Loi » par le « salut par la Grâce
».
La séparation entre judaïsme et christianisme était
inévitable.
En 70 les Romains détruisirent le Temple et l’état
juif disparut. Puis le christianisme se répandit, et les
juifs furent soumis à la ségrégation, aux massacres,
à l’antisémitisme d’Église ou populaire.
Une évolution au siècle des Lumières n’empêcha
pas la Shoah au XXe siècle, avec la mort de six millions
de juifs et la stupéfaction horrifiée du monde.
Aujourd’hui, si l’antisémitisme n’a pas
disparu, les chrétiens ont pris conscience de leur responsabilité
historique, de la richesse du dialogue interreligieux et de la spécificité
du dialogue judéo-chrétien. Après le «
Il est interdit d’interdire » de mai 68, la loi a repris
son statut de nécessité dans la structuration de la
personne. Certaines difficultés dans les relations entre
juifs et chrétiens peuvent s’expliquer par leur proximité
qui rend les discussions passionnelles. Mais des groupes se réunissent
pour partager les interprétations juive et chrétienne
des textes bibliques ; un dialogue fructueux s’est établi.
Une réflexion théologique, dont Florence Taubmann
se fait ici l’écho, a commencé et doit se poursuivre
dans un climat dépassionné.
Marie-Noële et Jean-Luc Duchêne
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Les évangiles apocryphes

Manuscrit copte
La Bible chrétienne est le résultat
d’un long processus de sélection de textes. S’il est
déjà très avancé au Ve siècle, il ne
s’est achevé que tardivement : il faut attendre le XVIe siècle
pour que les catholiques disposent d’un inventaire des livres de
la Bible faisant autorité, le XVIIe siècle pour les orthodoxes
et ce n’est qu’au XIXe siècle que le contenu de la Bible
protestante sera véritablement stabilisé. Au cours de cette
sélection, des textes ont été mis de côté,
ou n’ont jamais été pris en compte. C’est cette
littérature que l’on appelle « apocryphe ».
Les « apocryphes » sont extrêmement nombreux et sont
très différents les uns des autres, par leur contenu, par
leur forme littéraire, mais aussi par leur destinée. Une
de leurs caractéristiques est d’être mal conservés
: ils sont souvent préservés soit par trop de manuscrits,
soit par trop peu de manuscrits. Dans tous les cas, ils posent aux historiens
de difficiles problèmes de reconstitution.
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Des textes trop bien conservés
Certains textes ont été abondamment lus au cours des siècles
; ils ont été exploités par les théologiens
et les prédicateurs du Moyen Âge ; plusieurs fêtes
liturgiques y ont trouvé leur substance (par exemple les fêtes
d’Anne, mère de Marie, ou des apôtres).
Cette diffusion fut pour ces textes une chance : comme ils étaient
utiles, ils ont été copiés de manuscrit en manuscrit,
et ont donc survécu aux outrages du temps. Mais leur succès
fut aussi source de malchance : les copistes de ces textes n’ont
pas hésité à les adapter à leur temps, supprimant
ce qui leur semblait inintéressant ou scandaleux, ajoutant ce qui
leur paraissait y manquer, réécrivant les passages à
leur yeux mal écrits, etc. Survivre a signifié, pour ces
apocryphes, être constamment revus et corrigés. Et les cas
ne sont pas rares où le savant du XXIe siècle se retrouve
devant une masse considérable de manuscrits sans arriver à
reconstituer la forme primitive, originale, de l’apocryphe sur lequel
il travaille.
Pour donner un exemple plus précis, l’Évangile de
Nicodème, composé dans le courant du IVe siècle,
est conservé dans quelques 550 manuscrits, s’étalant
entre le Ve siècle et l’orée du XXe siècle ;
une équipe de recherche d’une dizaine de personnes travaille
sur ce texte depuis 1981, et c’est seulement maintenant, au terme
de plus de vingt-cinq années de travail, qu’il est possible
de percevoir à quoi devait ressembler la forme originelle de cet
évangile apocryphe et de pouvoir décrire son milieu d’origine.
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Des textes mal conservés
D’autres textes ont été condamnés ou ont disparu
avec les communautés qui les lisaient et qui, pour des raisons
diverses, ont été progressivement marginalisées –
c’est notamment le cas de nombreux évangiles apocryphes. Parmi
eux, certains ont refait surface récemment. En 1945 à Nag
Hammadi, à environ 70 km de Louxor, ont tout à coup réapparu
plus de cinquante traités, parmi lesquels se trouvaient de nombreux
récits apocryphes. Depuis lors, les découvertes de nouveaux
textes continuent.
La dernière en date est celle de l’Évangile de Judas.
Les médias ont largement parlé des tribulations de ce texte.
On ignore les circonstances de sa découverte, même si elle
a probablement eu lieu en Égypte dans les années 1970 ;
le manuscrit devait être caché dans une jarre ou dans une
boîte, dans du sable ou dans une grotte. Ce qui est en revanche
certain, c’est que, durant les trente années de son errance
(1970-2001), il a subi plus de dégâts que pendant les seize
siècles qu’il a passés enseveli dans le sable. Dans
ce cas comme dans d’autres, ce ne sont pas des ecclésiastiques
ou des savants qui ont empêché la publication de ce texte,
mais bien des antiquaires attirés par l’appât du gain
! Ce sont eux qui ont déchiré le manuscrit, qui ont modifié
l’ordre des pages pour le rendre plus attrayant, qui en ont arraché
une partie pour la vendre à part, qui l’ont congelé,
dans l’espoir fallacieux de faciliter sa conservation... Ils ont
ainsi détruit une partie du document, et ont rendu sa reconstitution
extrêmement difficile, nécessitant pour cela un travail minutieux
de cinq années.
D’autres apocryphes n’ont pas été conservés
dans le sable, mais attendent qu’on les découvre dans des
bibliothèques publiques et universitaires. C’est ainsi que
nous savons depuis 1900 qu’un papyrus conservé à Strasbourg
(Pap. cop. 5-6) contient de brefs fragments d’un récit apocryphe,
mais la brièveté du texte conservé rendait toute
analyse difficile. 96 ans plus tard – en 1996, donc – sept pages
de parchemin conservées à Berlin ont été découvertes
par deux savants américains, qui y ont trouvé un long texte,
qu’ils ont publié en 1999 sous le titre Évangile du
Sauveur. Mais ce n’est qu’en 2003 que Stephen Emmel, non content
d’avoir révisé l’édition de cet évangile,
s’est aperçu que le récit découvert en 1996
recoupait le texte connu depuis 19001.
Il aura donc fallu plus de 100 ans pour que nous retrouvions le texte
auquel appartiennent les quelques lignes du papyrus de Strasbourg...
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Des « évangiles » ?
Pour donner une idée de la quantité de textes des premiers
siècles sur Jésus que nous avons perdus, j’aimerais
m’arrêter sur ceux qui racontent la vie de Jésus et
de Marie. Je me limite aux trois premiers siècles, car c’est
la période de production la plus originale de la littérature
apocryphe : le IVe siècle se caractérise par un début
d’uniformisation des doctrines et des pratiques chrétiennes.
La production de récits sur Jésus et Marie continue mais
le processus d’institutionnalisation du christianisme s’y reflète
; les textes ne témoignent plus que très rarement de traditions
vénérables du christianisme.
On appelle couramment ces textes des évangiles, sur le modèle
des quatre d’entre eux qui sont entrés dans le canon. Mais
utiliser le titre « évangile » pour beaucoup de ces
textes est délicat. Pour ceux qui sont familiers de la Bible, un
évangile se définit donc à la fois par son contenu
(la vie de Jésus) et par sa forme (une narration, non pas un discours,
un traité, une prédication, mais un récit suivi).
Dans l’Antiquité, l’usage des titres était beaucoup
moins clair que cela.
Les œuvres dont le titre contient le terme « évangile
» sont en effet souvent très différentes des évangiles
du Nouveau Testament. Ainsi l’Évangile de Thomas rapporte-t-il
114 paroles de Jésus ; ce texte ne raconte pas la vie de Jésus,
mais seulement ce qu’il a dit ; parfois, on nous dit où ces
paroles ont été prononcées et à qui elles
s’adressent ; pour autant, il n’y a pas de récit suivi
comme dans les évangiles recueillis dans le Nouveau Testament.
D’autres évangiles apocryphes sont encore plus éloignés
de ce que nous entendons le plus souvent par « évangile »,
comme les deux textes conservés sous le titre d’Évangile
selon Philippe. L’un deux, celui qui est mentionné dans le
Da Vinci Code de Dan Brown, est une sorte de traité ou d’homélie
sur le Christ. L’autre Évangile de Philippe est connu grâce
à un auteur du IVe s. (Épiphane de Salamine, Boîte
à remèdes, XXVI.2-3), qui en cite quelques lignes ; d’après
cette brève citation, quelqu’un (Philippe ?) rapportait ce
que Jésus lui avait révélé au sujet de l’ascension
de l’âme au cieux après la mort. Aucun de ces deux Évangile
de Philippe connus dans l’Antiquité ne ressemblait donc aux
textes qui, dans la Bible, figurent sous le titre « évangile
».
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Dialogues de Jésus avec ses disciples
Parmi ces textes différents des évangiles canoniques,
il faut mentionner les dialogues de Jésus avec ses disciples, dont
l’Évangile de Judas offre un exemple2.
Voici en effet le début du texte – une sorte de second titre
: « Discours caché de la déclaration que Jésus
a faite à Judas l’Iscariote pendant les huit jours qui ont
précédé, de trois jours, sa célébration
de la Pâque. » Cette phrase, qui pose de sérieux problèmes
de compréhension, signale le cœur de cet évangile :
il ne parle pas de la personne de Judas ou de ses actions, ni des actions
de Jésus, mais il rapporte des propos tenus par Jésus ;
il ne s’agit pas d’un discours quelconque, mais d’un discours
de révélation, dont le contenu est « caché
», c’est-à-dire réservé à des lecteurs
initiés. L’Évangile de Judas se présente donc
comme un texte ésotérique.
Ce titre n’est pas trompeur, car l’Évangile de Judas
est composé pour la plus grande partie de propos échangés
par Jésus avec Judas : Jésus lui enseigne les « mystères
du royaume », après l’avoir averti que sa mission sera
pour lui source de souffrances (p. 35-36). Cet enseignement comprend l’histoire
de la genèse des puissances divines et du monde matériel,
ainsi que l’histoire de « l’égarement des étoiles
» (p. 46) ; il est censé donner aux lecteurs qui le méritent
la connaissance qui leur permettra d’être délivrés
des puissances qui les oppressent.
Des écrits de ce style ne sont pas rares. On peut mentionner
par exemple l’Évangile de Marie(-Madeleine), les Questions
de Barthélemy, la Sagesse de Jésus-Christ, ainsi que l’Épître
des Apôtres. La diversité de ces titres, pour des ouvrages
que nous classerions sous un même genre littéraire, est frappante
! Elle montre que le terme « évangile » n’était
pas une appellation exclusive pour les textes rapportant des événements
de la vie de Jésus. Les premiers chrétiens avaient manifestement
une imagination plus développée que la nôtre...
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Duccio di Buoninsegna(Sienna ca
1255-ca 1319), Nativité 1308-1311. Tempera sur bois, National
Galery of Art, Washington.
Dans cette représentation
de la Nativité, les influences byzantines très nettes
recèlent beaucoup d’éléments empruntés
aux apocryphes, comme le bœuf et l’âne ainsi que
Salomé et Zelomi donnant le bain à l’enfat Jésus.. |
Textes conservés sur la vie de Jésus et de Marie
Pour inventorier les récits, dialogues et lettres centrés
sur des événements de la vie de Jésus et de Marie,
j’ai pris comme point de départ l’enfance de Marie, mère
de Jésus, et comme point d’arrivée la montée
de Jésus aux cieux – son ascension, qui marque la fin du ministère
de Jésus sur terre. 38 textes entrent dans cette définition.
Cette liste mériterait une discussion de détail, justifiant
l’inclusion ou l’exclusion de tel ou tel texte, explicitant
le statut des titres (pas tous originaux), et explicitant les points d’interrogation
qui figurent devant certains titres ; je laisse de côté ces
questions, qui ne peuvent être résolues sans des développements
techniques qui seraient ici hors de propos.
Sur les 38 textes ainsi définis, seuls 8 sont entièrement
conservés ou reconstituables. Nous n’avons donc bien conservé
que 20 % des « évangiles » des trois premiers siècles...
Il s’agit de :
- Épître des Apôtres
- Évangile de l’enfance du Pseudo-Thomas
- Évangile selon Jean
- Évangile selon Luc + Actes des Apôtres
- Évangile selon Marc
- Évangile selon Matthieu
- Évangile selon Thomas
- Nativité de Marie (Protévangile de Jacques)
Sur ces 8 textes des trois premiers siècles sur la vie de Jésus
et de ses apôtres, quatre figurent dans la Bible : ce sont les évangiles
dits canoniques, ceux de Matthieu, de Marc, de Luc et de Jean. Il ne reste,
en plus, que deux récits de l’enfance de Marie et de Jésus
(Nativité de Marie, Pseudo-Thomas), un dialogue du Ressuscité
avec ses disciples (Épître des Apôtres), et un recueil
de paroles de Jésus (Évangile selon Thomas). C’est
peu, très peu...
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Textes perdus
À l’autre extrémité, il y a les textes entièrement
perdus (seul le titre est connu) ou dont il ne reste que quelques lignes,
trop peu pour qu’on puisse déterminer précisément
leur contenu – si bien que leur présence dans cette liste
est discutable ! Il y en a 15.
- Doctrine de Pierre
- Évangile de la perfection
- Évangile des douze apôtres (plusieurs textes ont apparemment
circulé sous ce titre)
- Évangile des Ébionites
- Évangile des Égyptiens
- Évangile des Nazaréens
- Évangile selon Philippe
- Montées de Jacques
- Naissance de Marie
- Prédication de Pierre
- ? Évangile de Basilide
- ? Évangile des quatre coins et points cardinaux du monde
- ? Évangile secret de Marc
- ? Mémoires des apôtres
- ? Questions de Marie
40 % des textes des trois premiers siècles sur Jésus et
Marie sont donc entièrement perdus. À dire vrai, les pertes
sont encore plus considérables, car, à ces textes, il faut
ajouter les fragments de récits sur Jésus qui nous sont
conservés dans des morceaux de papyrus, et dont l’origine
est souvent inconnue. De même, des paroles attribuées à
Jésus ont été conservées dans des écrits
des premiers siècles, sans qu’on ne connaisse leur provenance.
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Textes partiellement conservés
Entre les textes bien conservés et les textes perdus se trouvent
ceux dont il reste des fragments substantiels. Ils ont au nombre de 14.
Parmi eux, l’Évangile de Judas fait partie des mieux conservés,
puisque plus de 75 % de son contenu est maintenant reconstitué
:
- Dialogue du Sauveur
- Évangile de Judas
- Évangile de Marie-Madeleine
- Évangile de Pierre
- Évangile du Sauveur
- Évangile selon les Hébreux
- Lettre apocryphe de Jacques
- Lettre de Pierre à Philippe
- Livre de Thomas l’Athlète
- Livre secret de Jean
- Première Apocalypse de Jacques
- Seconde apocalypse de Jacques
- Questions de Barthélemy
- Sagesse de Jésus-Christ
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Des traditions authentiques ?
Face à ces textes, l’historien se pose naturellement la
question de la fiabilité des traditions transmises dans ces textes.
Or, on a tendance à penser qu’un texte qui transmet une image
inhabituelle de Jésus est plus fiable que ceux reçus par
les institutions ecclésiastiques et on en conclut souvent que les
évangiles apocryphes seraient plus fiables que les canoniques –
c’est sur cette base que les médias se sont emparés
de l’Évangile de Judas durant ces derniers mois. Certains,
généralement issus des milieux conservateurs des Églises,
pensent exactement le contraire : ils estiment que les quatre évangiles
du Nouveau Testament contiennent la vérité sur Jésus
– toute la vérité, rien que la vérité.
Les choses sont beaucoup plus complexes pour l’historien que je suis.
Les évangiles apocryphes se réclament tous de Jésus
et prétendent retransmettre fidèlement son enseignement,
mais y voir pour cette raison des traditions plus authentiques que les
autres est faire fausse route. Après tout, les évangiles
du Nouveau Testament ont la même prétention, et ce n’est
pas parce qu’ils ont pris le dessus sur les autres que ce qu’ils
disent de Jésus est faux ou biaisé. Ce n’est pas non
plus pour cette raison qu’ils sont plus fiables que les autres, car
il est clair que, dans le processus de sélection des évangiles,
ce n’est pas la véracité historique des textes qui
a joué.
De fait, les biblistes comme les historiens admettent qu’aucun
« évangile », qu’il figure ou non dans la Bible,
ne peut être considéré comme un témoignage
historiquement fiable sur Jésus ; les données historiques,
s’il y en a, sont toujours mêlées à des matériaux
légendaires. Et cela n’est guère surprenant, car les
textes sur Jésus et sur les apôtres composés dans
les premiers siècles n’ont pas été écrits
pour raconter fidèlement ce que Jésus et les apôtres
avaient fait, mais pour fixer et transmettre les traditions reçues
et véhiculées dans des communautés. Ce sont des textes
confessants, et non des livres d’histoire : les chrétiens
qui les ont écrits cherchaient à légitimer leur foi
et à l’ancrer en Jésus. Rien d’étonnant,
dès lors, que ces évangiles s’intéressent plus
au contenu du message de Jésus qu’à sa personne : ils
visent à transmettre la révélation reçue de
lui, non à retracer dans le détail son existence.
L’historien doit donc peser, au cas par cas, ce qui est dit de
Jésus dans chacun des textes, qu’il soit canonique ou apocryphe,
pour déterminer la fiabilité des traditions qu’il rapporte.
C’est un travail long, prudent, qui nécessite des recherches
sur le contexte de production de chaque texte, sa cohérence interne,
ses sources, les textes parallèles, et sa conformité avec
ce que l’on sait par ailleurs du judaïsme et du paganisme antiques.
Les résultats de ces recherches sont souvent fragiles et rarement
indiscutables, ce qui est normal, puisque nous n’avons bien conservé
qu’une très petite partie des traditions des origines sur
Jésus.
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L’Évangile de Judas et l’histoire
Pour illustrer ce travail des historiens, j’aimerais revenir à
l’Évangile de Judas : transmet-il ou non des traditions anciennes
sur Jésus ? Ce qu’il affirme est-il plus crédible que
ce que nous trouvons dans les évangiles canoniques et, plus largement,
dans les autres récits des premiers siècles sur Jésus
? Plusieurs éléments sont ici à prendre en compte.
En premier lieu, le caractère polémique de l’Évangile
de Judas est évident : Jésus affirme que ses apôtres
ne savent pas réellement qui il est (p. 34) ; ils ont été
dupés par des puissances mauvaises et ont « planté
en [son] nom des arbres sans fruits, et de manière honteuse »
(p. 39). Les disciples rejettent les critiques de Jésus ; ils se
mettent en colère et blasphèment contre lui (p. 34) : «
Jésus dit à ses disciples : “En quoi me connaissez-vous
? En vérité je vous le dis, aucune génération
ne me connaîtra parmi les hommes qui sont parmi vous.” Lorsqu’ils
entendirent cela, les disciples commencèrent à s’indigner,
à [s’emplir de] colère et à blasphémer
contre lui en leur cœur. [...] Leur esprit ne put prendre le risque
de se tenir devant Jésus, excepté Judas, l’Iscariote.
Il fut capable de se tenir devant lui, pourtant il ne fut pas capable
de regarder son visage de ses yeux et il tourna sa face en arrière.
»
Les apôtres sont ici les symboles des formes du christianisme
desquelles le christianisme actuel descend ; ils sont accusés de
trahir l’enseignement de Jésus avec arrogance. Contre eux
se dresse la figure de Judas, plus humble, et apte à comprendre
ce qui touche aux réalités spirituelles. Écrivain
polémique, l’auteur de l’Évangile de Judas connaît
manifestement les évangiles canoniques, ou au moins une partie
d’entre eux – en tout cas l’Évangile selon Matthieu
et l’Évangile selon Luc. Ce seul constat lui ôte une
grande partie de son intérêt pour reconstituer l’histoire
de Jésus : les chances qu’il contienne des matériaux
plus anciens que les textes déjà connus sont minces.
En deuxième lieu, l’Évangile de Judas ne dit presque
rien de Judas et ne raconte pas comment il a trahi Jésus. Il n’est
fait que brièvement allusion à cette dernière action
dans les dernières lignes du texte (p. 58) : « (Les) grands-prêtres
(des Juifs) murmurèrent : “C’est dans la salle d’hôte
de son lieu de prière qu’il est entré.” Et certains
des scribes étaient là qui observaient afin de le capturer
dans le lieu de prière. En effet, ils craignaient le peuple car
il était considéré par tous comme un prophète.
Puis ils s’approchèrent de Judas et lui dirent : “Que
fais-tu, toi, en ce lieu ? Tu es le disciple de Jésus !” Et
lui leur répondit selon leur désir. Judas reçu de
l’argent et il le leur livra. »
L’historien doit donc peser, au cas par cas,
ce qui est dit de Jésus dans chacun des textes, qu’il
soit canonique ou apocryphe, pour déterminer la fiabilité
des traditions qu’il rapporte. C’est un travail long,
prudent, qui nécessite des recherches sur le contexte de
production de chaque texte, sa cohérence interne, ses sources,
les textes parallèles, et sa conformité avec ce que
l’on sait par ailleurs du judaïsme et du paganisme antiques. |
Ainsi s’achève l’Évangile de Judas, qui ne contient
aucun récit détaillé de la trahison de Judas et de
la mort de Jésus, et qui ne dit presque rien de ce qui est arrivé
par la suite à Judas ; le lecteur de l’Évangile de
Judas apprend seulement que Judas sera exclu du groupe des disciples,
et qu’il y sera remplacé, ce qui fait écho aux Actes
des Apôtres canoniques, 1,15-26. Manifestement l’auteur de
l’Évangile de Judas n’avait pas accès à
des traditions développées et spécifiques sur Jésus
et sur Judas.
Enfin, l’Évangile de Judas se réclame certes de Jésus,
mais les propos qu’il met dans sa bouche dont difficilement imaginables
dans la bouche d’un prophète itinérant en Palestine
au Ier siècle, même si ils ont des attaches dans le judaïsme
mystique. Ils tranchent avec ce que les autres textes conservés
nous apprennent sur le Jésus de l’histoire et peuvent être
en revanche rapprochés de spéculations attestées
dans des écrits du IIIe siècle comme l’Apocryphe de
Jean ou l’Évangile des Égyptiens retrouvé à
Nag Hammadi (= Le Livre du grand Esprit invisible). L’historicité
des propos mis dans la bouche de Jésus dans l’Évangile
de Judas est en conséquence très douteuse.
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Un texte sans intérêt ?
L’Évangile de Judas est donc inutilisable pour reconstituer
l’enseignement et la vie de Jésus et des apôtres. Faut-il
pour autant le considérer comme un texte sans intérêt
? Ce serait faire fausse route, car cet évangile apocryphe apporte
des matériaux inespérés aux spécialistes de
la gnose chrétienne. On entend par là des formes ésotériques
du christianisme des premiers siècles. Elles affirment que le salut
des hommes résulte de la connaissance (gnôsis, en grec) de
mystères secrets sur l’origine et la fin du monde et de l’homme
; c’est pourquoi les historiens les appellent « gnose »
ou « gnosticisme ».
On a longtemps considéré ces mouvements comme des tendances
déviantes – pour ne pas dire hérétiques –
du christianisme. Mais la recherche récente montre que la gnose
fait partie intégrante du christianisme des origines ; on ne peut
plus désormais parler des premiers chrétiens sans parler
des gnostiques. Or, les communautés se réclamant de l’Évangile
de Judas n’étaient jusqu’ici connues que par les polémistes
qui ont lutté contre eux. Avec l’Évangile de Judas,
les historiens disposent dorénavant d’une source de valeur
; ils peuvent désormais tenter de comprendre l’enseignement
de ces communautés de l’intérieur, de les situer parmi
les divers courants chrétiens des origines, et d’analyser
les critiques qui leur ont été adressées.
L’intérêt de l’Évangile de Judas réside
donc dans le fait qu’il nous donne une nouvelle preuve de la prodigieuse
diversité du christianisme des origines. C’est, à mes
yeux, l’apport fondamental de bien des évangiles apocryphes.
Grâce à ces textes, nous avons en effet accès à
des représentations de Jésus qui nous semblent étranges,
et à des traditions surprenantes.
Or, lorsqu’au XXIe siècle, on pense à Jésus,
on évoque, inconsciemment, les Jésus décrits dans
les quatre évangiles canoniques, voire le Jésus combinant
ce qu’en disent ces quatre textes. Car la présence de ces
évangiles dans la Bible leur a donné une importance exceptionnelle
: ils ont été lus et relus au fil des siècles ; les
commentaires qui en ont été donnés occupent plusieurs
rayonnages dans les bibliothèques. Ils occupent en quelque sorte
notre inconscient collectif, modelant notre représentation de Jésus.
Mais cela n’a pas été toujours le cas : au Ier comme
au IIe siècle, d’autres représentations de Jésus
circulaient, d’autres histoires, d’autres paraboles de Jésus
étaient connues. Certains milieux ne considéraient pas Jésus
comme le fils de Dieu incarné, mais voyaient en lui un prophète
humain, d’autres le Sauveur descendu sur terre sans véritablement
prendre chair... Les représentations transmises par les quatre
évangiles canoniques n’étaient apparemment pas majoritaires
– elles étaient en tout cas contestées. Les apocryphes
témoignent aussi d’usages liturgiques et de prières
mal connus par ailleurs. En somme, ils ouvrent une précieuse lucarne
sur ce qu’était le christianisme dans les premiers siècles,
avant le processus d’uniformisation qui a conduit au christianisme
actuel : une multitude de communautés se caractérisant par
des pratiques et des doctrines différentes, mais qui, toutes, affirmaient
respecter l’héritage de Jésus.
La littérature apocryphe atteste mieux que d’autres l’éclatement
des théologies et des pratiques des premières générations
de chrétiens et complexifie considérablement notre connaissance
du christianisme des premiers siècles. Elle permet, par là-même,
de mieux saisir la diversité de l’héritage légué
par Jésus. Car, plus nous aurons connaissance de la variété
des premiers mouvements se réclamant de lui, plus il sera possible
de reconstituer l’enseignement et les pratiques qui sont à
leur source.
Il n’est pas dit que cette recherche parviendra un jour à
son terme. Ce qui apparaît toutefois de plus en plus évident,
c’est que le message de Jésus ne devait pas être dénué
d’ambiguïtés. Comment, sinon, expliquer la très
grande diversité des communautés se mettant sous son patronage
?
par Rémi Gounelle
Professeur à la Faculté de théologie protestante (Université de Strasbourg)
Exemple de la douce confusion du christianisme
ancien
entre sources évangéliques et mythologiques :
broderie copte représentant un saint entouré de Néréides
1. S. Emmel, « Preliminary
Reedition and Translation of the Gospel of the Savior… »,
Apocrypha 14 (2003), p. 9-53.
2. Je cite la traduction française
provisoire de l’Évangile de Judas établie par Pierre
Cherix (Université de Genève) sur la base du texte copte
mis à disposition sur Internet par The National Geographic Society.
Sur la traduction française parue en 2006 (L’Évangile
de Judas du codex Tchacos. Traduction intégrale et commentaires
de R. Kasser, M. Meyer et G. Wurst, avec la collaboration de F. Gaudard,
trad. par D. Bismuth, Paris, Flammarion, 2006), cf. mon compte rendu
dans Cahier Évangile 137, p. 127-128 et sur le site http://www.bible-service.net/site/699.html.
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