Les guérisons miraculeuses
par Alain Houziaux

Giovanni Manuseti, La guérison
miraculeuse de la fille du Sieur Nicolo Bevegnudo de San Polo |
Les médecines alternatives
et les guérisons miraculeuses. Il peut paraître surprenant
d’associer ces deux thèmes et les questions qu’ils
posent. Et pourtant ! Ils posent tous deux le problème des guérisons
inexpliquées voire inexplicables.
Les médecines alternatives peuvent être définies
comme des thérapies (homéopathie, acupuncture, médecine
chinoise…) qui n’entrent pas dans le cadre des médecines
occidentales classiques. Et il faut reconnaître, semble-t-il,
qu’elles peuvent produire des guérisons qui restent inexpliquées
au vu de la médecine occidentale.
Qui dit « guérisons inexpliquées » dit aussi
« guérisseurs » : rebouteux, « sorciers »,
« voyants », exorcistes, « magnétiseurs »,
radiesthésistes… qui pratiquent des désenvoûtements
et autres désensorcellements . Ces guérisons inexpliquées
semblent toucher plus ou moins à la magie et au surnaturel et,
à ce titre, posent les mêmes problèmes que les guérisons
dites miraculeuses.
Enfin, dans le champ des guérisons inexpliquées, figure
aussi, en bonne place, le phénomène des guérisons
naturelles. Celui-ci est bien connu. Ne l’oublions pas. On peut
guérir naturellement, c’est-à-dire sans traitement,
d’un rhume mais aussi d’un cancer. Ces phénomènes
de régénérescence peuvent être spectaculaires.
Ils touchent non seulement les hommes mais aussi le règne animal.
On sait que les lézards reconstituent naturellement leur queue
lorsque celle-ci a été sectionnée. Et ces phénomènes,
eux aussi, peuvent paraître inexplicables et même miraculeux.
Avant de poser quelques questions de fond, commençons par quelques
remarques.
– Il est très difficile de faire la différence
entre d’une part les guérisons inexpliquées (qu’elles
soient imputées à des thérapies alternatives, par
exemple à l’homéopathie, ou à des forces supposées
surnaturelles) et d’autre part les guérisons naturelles
(qui sont des phénomènes d’auto-guérison dus
à une forme de résilience du corps) .
– Il est très difficile d’établir de manière
certaine qu’il y a un lien de cause à effet entre la thérapie
administrée (en particulier lorsqu’elle relève des
thérapies alternatives) et la guérison obtenue. Autrement
dit, les guérisons intervenant après un traitement «
alternatif » ne sont pas forcément dues à ce traitement.
On suppose que si un malade guérit après avoir été
soigné, il guérit parce qu’il a été
soigné. Or il n’en est rien. La scolastique du Moyen Âge
avait déjà dénoncé l’illusion du «
post hoc ergo procter » (ce qui signifie « après
cela, donc à cause de cela »). Ce n’est pas parce
que deux phénomènes (l’un supposé «
cause », l’autre supposé « effet ») interviennent
parallèlement qu’on peut en conclure qu’il y a entre
eux un lien de cause à effet .
– Si on croit que l’on va guérir, on guérit
plus facilement. L’ « effet placebo » est peut-être
l’un des moteurs essentiels des guérisons inexpliquées
qu’elles soient naturelles ou supposées miraculeuses ou
imputables à des thérapies alternatives.
– Dernière remarque : aucune statistique sérieuse
chiffrée, portant sur une population vraiment large, n’a
été faite à propos des résultats des thérapies
alternatives (homéopathie comprise).
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La science peut-elle tout expliquer ?
Ces remarques étant faites, admettons cependant, sous forme
d’hypothèse, qu’il y a effectivement des guérisons
imputables à l’action de thérapies alternatives.
Dans cette hypothèse, on peut se demander : pourquoi la science
et la médecine classique ne parviennent-elles pas à expliquer
les modes opératoires des médecines alternatives et des
guérisons qu’elles suscitent ? Et, dans le même sens,
pourquoi certaines des guérisons de Lourdes résistent-elles
à toute explication ? Comment expliquer ce que l’on peut
considérer comme un échec de la science ?
Ce qui frappe en effet, c’est que non seulement les modalités
de certaines guérisons restent inexpliquées mais aussi
les données physiologico-corporelles sur lesquelles elles se
fondent. Ainsi les paramètres corporels, les « flux »,
les « énergies » et les « canaux » sur
lesquels se fondent les thérapies indiennes et chinoises n’ont
pour le moment aucune assise scientifique au regard de la médecine
occidentale officielle.
On peut bien sûr considérer qu’il n’y a là
rien d’étonnant. Les processus physiopathologiques en cause
dans les maladies sont innombrables, intriqués et beaucoup sont
ignorés. La complexité des interactions entre les facteurs
qui agressent ou déséquilibrent l’organisme et ceux
qui relèvent de sa défense est si vaste que des évolutions
inattendues peuvent se produire sans qu’on ait besoin d’invoquer
des fluides, des ondes, des esprits .
Mais il est tout à fait possible d’espérer que
ce qui reste inexpliqué aujourd’hui puisse l’être
dans les années ou les siècles à venir. Ainsi,
jusqu’à Pierre et Marie Curie, la radioactivité n’appartenait
pas au domaine scientifique et elle relevait de l’inexpliqué.
Et pourtant elle n’a rien de surnaturel ni même de paranormal.
De même la découverte des microbes (et de leurs effets)
est récente (milieu du XIXe siècle) et elle permet d’expliquer
ce qui jusqu’alors ne l’était pas .
En revanche, en adoptant une position toute différente, on
peut estimer que les processus thérapeutiques inexpliqués
aujourd’hui resteront toujours inexplicables. Et ce parce que,
fondamentalement, ils ne relèvent pas du champ de la compétence
de la science.
De fait, on peut faire valoir trois types d’arguments pour réduire,
à priori, les prétentions de la science en général
et de la médecine occidentale officielle en particulier à
vouloir tout expliquer. Primo, la science médicale ne peut expliquer
que ce qui relève de son champ. Et la vie mentale (et en particulier
l’inconscient, les croyances et les pouvoirs de l’esprit qui
semblent avoir un rôle important dans certaines guérisons)
échapperait à la science ou du moins à la science
médicale (même si les effets de l’activité
mentale peuvent relever du champ des neurosciences). Secundo, toute
science se heurte d’elle-même à des limitations intrinsèques,
ce qui peut laisser une place à des formes d’ « énergies
» et à des réseaux de corrélation intra-corporels
qu’elle ne peut ni soupçonner ni modéliser. Et tertio
le caractère « occidental » (lié à
la culture occidentale) du savoir scientifique pourrait le rendre inopérant
pour appréhender le mode de fonctionnement du corps et de l’esprit
tel qu’il est pensé dans les cultures animistes, africaines,
asiatiques ou autres.
haut 
La médecine occidentale est-elle universelle ?
Mais cette manière de vouloir réduire, à priori,
le champ des prétentions de la science et de la médecine
occidentale peut être critiquée. On peut considérer
que, de la même manière que deux et deux font quatre aussi
bien en Chine qu’à Harvard, la science médicale (occidentale
!) a vocation à étudier et à expliquer le fonctionnement
des médecines chinoises, des guérisons miraculeuses, des
phénomènes de guérison par le vaudou…
L’opposition est vive entre d’une part les « universalistes
» (qui prétendent que la science et la médecine
occidentale doivent pouvoir tout expliquer) et d’autre part les
« ethno-psychologues » qui considèrent que certaines
pratiques thérapeutiques ne peuvent être expliquées
qu’à l’intérieur d’une culture particulière.
Les universalistes traitent les ethno-psychologues de crypto-racistes
car ils feraient dépendre une pratique thérapeutique d’une
culture ethnique. Et les ethno-psychologues traitent les universalistes
de néo-colonialistes car, disent-ils, ils veulent intégrer
la polyvalence de l’universel dans la matrice de l’analyse
scientifique occidentale qui est la leur.
En fait, pour être plus précis, il y a trois écoles
de pensée :
– Ceux qui considèrent que les procédés
des médecines alternatives et non occidentales peuvent et même
doivent être étudiés selon les méthodes de
la science contemporaine. Ainsi, par exemple, ils chercheront si les
« méridiens » sur lesquels se fonde la pratique de
l’acupuncture constituent des circuits de circulation magnétique,
électrique ou électronique dont la réalité
pourrait être détectée par des méthodes scientifiques.
– Ceux qui considèrent qu’on ne peut comprendre ces
procédés qu’à l’intérieur des
systèmes de pensée qui les ont engendrés.
– Enfin ceux qui considèrent que les principes et les
postulats selon lesquelles opèrent les médecines alternatives
et non occidentales relèvent, au même titre que la parapsychologie,
la magie, la divination et autres phénomènes paranormaux,
des effets d’une énergie cosmique, universelle, vitale ou
même spirituelle étrangère au champ du scientifique.
En fait les thérapies alternatives relèveraient autant
et même plus du champ de la religion que de celui de la médecine
.

Manteau de guérisseur
inca. Vers 1500 |
Certes, les tenants des médecines alternatives prétendent
souvent que leurs techniques sont tout à fait scientifiques même
si elles échappent à la science occidentale aujourd’hui.
Pourtant, il faut reconnaître que les médecines alternatives
ont fréquemment recours à des représentations,
des croyances et des pratiques développées dans le champ
religieux et spirituel et qu’elles incorporent les éléments
empruntés à des traditions religieuses. De plus elles
se réfèrent à des cultures où religion et
thérapie sont étroitement liées voire confondues
(culture orientale, chamanisme, etc.) .
Ceci dit, dire que les médecines alternatives relèvent
du religieux laisse entière la question : d’où viendrait
leur efficacité ?
haut 
L’effet placebo est-il
l’effet « j’explique tout
» ?
Nous en venons ainsi à cette nouvelle question. Posons-la brutalement
: les guérisons inexpliquées (qu’elles soient imputées
à l’action de thérapies alternatives ou à
des interventions miraculeuses) sont-elles tout simplement des guérisons
naturelles (ou « auto-guérisons ») ? Et, en particulier,
peuvent-elles tout simplement s’expliquer par l’ « effet
placebo » ? De fait, la nature suscite par elle-même des
substances analgésiques et thérapeutiques. Et l’effet
placebo agit sur les mêmes zones (cérébrales ou
non) que celles stimulées par ces substances naturelles . Certes,
il ne faut pas confondre l’effet placebo avec le processus naturel
de guérison, mais il en est incontestablement l’activation.
Il le favorise et peut même le déclencher. Il libèrerait
entre autres des endorphines dans l’organisme qui, tout comme la
morphine, mais de manière naturelle, diminueraient la douleur
.
De fait, l’effet placebo est au cœur du problème
des guérisons inexpliquées. Mais, même si la réalité
de cet effet est reconnue par tous, sa cause reste incertaine. On sait
que deux facteurs sont déterminants dans son efficacité.
Pour que « ça marche », il faut que le thérapeute
croie qu’il administre une thérapie active et non un placebo.
Et il faut aussi que le patient soit un « placebo-répondeur
», autrement dit qu’il ait une capacité réelle
à prendre les placebos pour des actes thérapeutiques efficaces.
haut 
Peut-on tenter d’expliquer cet effet placebo ?
On a tenté de l’expliquer par le conditionnement pavlovien
(du physiologiste russe Pavlov). De même que le chien salive s’il
entend une clochette qui est pour lui associée à son repas,
de même une réponse comportementale normalement produite
par un certain stimulus (un médicament actif) pourrait également
être produite par un autre stimulus (un placebo) qui lui est associé
dans l’esprit du patient.
On peut aussi le considérer tout simplement comme une force
psychologique ayant en soi une efficacité pratique, tout comme
c’est le cas pour le courage, la confiance ou la foi par exemple.
En effet, tout comme ces attitudes d’esprit, l’effet placebo
suscite une modification du rapport de force avec l’adversaire
que l’on combat et permet, dans une certaine mesure, une auto-réalisation
de ce qui est désiré.
On peut le rapprocher du « transfert » qui est le moteur
de la cure psychanalytique (par ce transfert, la relation affective
du patient avec le thérapeute devient un agent thérapeutique),
et aussi des concepts d’ « influence », de «
suggestion » employés plutôt en ethnopsychiatrie
pour rendre compte des phénomènes de possession, de sorcellerie…
et de la guérison de ces phénomènes par des guérisseurs.
Cette suggestion peut susciter des guérisons. Les succès
du magnétiseur Mesmer (1734-1815), dont les guérisons
s’accompagnaient de transes, s’expliquent sans doute de cette
façon. Mais « sur la nature de la suggestion, dit Freud,
la lumière n’est pas faite ».
L’effet placebo pourrait être considéré comme
une forme légère de l’hypnose ou de l’auto-hypnose,
celles-ci se définissant comme une modification de l’état
de conscience suscitant une suggestibilité très grande.
Cette hypnose légère (que l’on retrouve aussi dans
l’état de méditation et d’oraison et aussi dans
le phénomène des transes) permet un lâcher-prise
des résistances (celles-ci consistant dans le désir, conscient
ou inconscient, de ne pas guérir pour garder les bénéfices
secondaires de la maladie) et ouvre ainsi le déclenchement de
l’activité de l’énergie vitale qui suscite la
guérison naturelle. Elle peut aussi favoriser l’action d’une
thérapie classique ou alternative.
Certains enfin ont également tenté une théorisation
psychanalytique de l’effet placebo en considérant qu’il
produisait une sorte de « régression fœtale »
qui pourrait avoir un effet thérapeutique. Nous y reviendrons.
haut 
Peut-on tenter d’expliquer certaines guérisons miraculeuses
?
Venons-en maintenant à la question des guérisons dites
miraculeuses. Il est tentant de considérer que les guérisons
par la foi ne sont rien d’autre qu’une manifestation de l’effet
placebo. Que la foi puisse avoir un effet placebo, cela paraît
bien évident. La foi établit une relation de confiance
entre le patient et le divin Thérapeute auquel elle est accordée.
Celui-ci intervient alors par des placebos en forme d’hosties eucharistiques
ou d’eau de Lourdes.
haut 
Mais faut-il aller plus loin et rechercher aussi une autre explication
?
Notons d’abord que les guérisons miraculeuses sont plus
ou moins miraculeuses selon les types de maladies qu’elles guérissent.
Lorsque la maladie n’est pas de caractère psychosomatique,
la guérison apparaît plus inexplicable et donc miraculeuse.
Il faut en effet distinguer parmi les maladies :
– celles qui sont dues à la lésion physique d’un
organe ou à une attaque d’un organe par un agent extérieur
;
– celles qui sont purement fonctionnelles (palpitations, asthme,
paralysie, hypertension…). Ces maladies ne reposent pas sur une
lésion physique (comme dans le cas précédent) mais
dépendent seulement d’une perturbation (où les facteurs
psychologiques interviennent) dans le fonctionnement d’un organe
;

La guérison de l'œil
de Saint Bernard de Clairvaux |
– celles qui sont dues à la lésion physique d’un
organe suscitée par des perturbations fonctionnelles (par exemple
les maladies organiques cardiaques dues à une hypertension, la
tuberculose pulmonaire due à un fléchissement de résistance
du terrain général).
Selon Marc Oraison, les « guérisons par guérisseur
» ou « par miracle » peuvent intervenir sur des maladies
fonctionnelles du deuxième type (dans lesquels les facteurs psychologiques
et psychosomatiques sont patents) mais aussi pour des maladies du troisième
type, c’est à dire des maladies organiques suscitées
par un dysfonctionnement. Et bien sûr cela peut alors paraître
moins évident.
haut 
Une régression positive
Peut-on néanmoins tenter une explication ? Dans ces maladies
du troisième type, le disfonctionnement organique est quelquefois
suscité par des affects psychologiques inconscients ou instinctifs
souvent dus à des traumatismes liés à la petite
enfance et qui « ressortent » à l’âge
adulte sous la forme d’une lésion organique. Par exemple
des traumatismes psychologiques d’enfance peuvent resurgir à
l’âge adulte, sous forme d’une hypertension conduisant
à une maladie organique cardiaque.
Dans ce cas, l’efficacité de l’intervention d’un
guérisseur ou de la participation à un pèlerinage
pourrait peut-être s’expliquer. Elles peuvent agir sur la
cause même de la maladie, c’est-à-dire sur le traumatisme
psychologique subi par le malade pendant son enfance. En effet elles
interviennent sur un mode adapté au caractère infantile
de ce traumatisme d’une part parce qu’elles agissent sur le
mode magique, qui est celui de l’enfance, d’autre part parce
que le guérisseur, ou la Vierge, symbolisent en eux-mêmes
tel ou tel personnage de l’univers d’enfance du patient avec
lequel il a pu rester inconsciemment en conflit. La Vierge de Lourdes
est une figure de la mère de l’enfance. Le guérisseur,
avec son pouvoir quasi-magique, rappelle l’image du papa tout puissant
des premières années.
L’expérience spirituelle (à Lourdes ou ailleurs)
ou la consultation d’un guérisseur suscitent ainsi une forme
de « régression » vers l’enfance. Et en l’occurrence,
cette régression est positive et réorganisatrice. En effet,
elle replace le patient dans une situation d’enfance, c’est-à-dire
antérieure à l’apparition de sa maladie. Psychologiquement,
le malade est « remonté » en amont de sa maladie
et cela lui permet de reprendre une évolution naturelle et saine.
De fait, la régression peut aller dans le sens de la guérison.
Si certains processus psychiques peuvent être à l’origine
de maladies, d’autres peuvent être à l’origine
de guérisons.
Ce qui pourrait aller dans le sens de ce pouvoir thérapeutique
de la régression, ce sont les points suivants :
– Dans la cure psychanalytique, la régression est indispensable
au travail thérapeutique, elle fait partie du processus de guérison.
Le psychanalyste Balint considère de fait que la régression
permet un « new beginning » (nouveau commencement). Le malade
reprend les structures psychiques et le langage antérieurs à
sa maladie, ce qui, même sur un plan physiologique, peut le replacer
à un stade antérieur à sa maladie.
– Dans les religions archaïques, l’initiation qui permet
d’affronter l’âge adulte et ses maux se fait sous la
forme d’une régression symbolique du postulant à
l’initiation jusque dans le sein de sa mère. Le postulant
loge dans une hutte, puis, au terme d’une forme de gestation, se
met dans le lit de sa mère et pousse un cri de nouveau-né.
Ainsi il est une sorte de nouveau-né, ce qui l’arme de nouveau
pour la vie. Il retrouve une énergie de vie qui est celle d’un
nouveau-né.
– Dans l’évangile de Jean et dans le schématisme
qu’adoptent les « born again », la conversion-guérison
qui permet au pécheur-malade de commencer une nouvelle vie est
assimilée à une nouvelle naissance.
– Certains récits bibliques peuvent être lus dans
le même sens. Lorsque le prophète Élie est au plus
fort de sa dépression et de son désir de suicide, il sort
de sa crise en remontant et régressant vers le lieu de ses origines,
à savoir le Mont Horeb où Dieu se manifestait dans les
anciens temps (cf. 1 R 19). C’est là qu’il reprend
force et reprend le cours de sa vie en amont de l’épreuve
qui avait été la sienne.
La guérison d’Ezéchias, roi d’Israël,
peut s’expliquer de la même manière. Ezéchias
était « malade à la mort » (2 R 20,1). Et
Ésaïe vient lui annoncer qu’il pourra vivre quinze
ans de plus. « Ezéchias dit à Ésaïe
: “À quel signe connaîtrai-je que Dieu me guérira
?” » (2 R 20,8). Alors Ésaïe, le prophète,
invoqua l’Éternel qui fit reculer l’ombre (portée
sur un cadran solaire) de 10 degrés. Autrement dit, il fait remonter
le temps au temps. Et ainsi il « rajeunit » Ezéchias
et le replace dans une situation antérieure à sa maladie.
Ezéchias peut alors reprendre sa vie.
Et Dieu dans tout cela ?
Avant d’aborder cette question de fond, nous ferons une remarque.
Même s’il y a des guérisons vraiment miraculeuses
(et c’est pour moi une simple hypothèse), j’avoue que
le fait de les imputer à Dieu me gêne pour deux raisons
:
– le fait que Dieu puisse accorder une guérison miraculeuse
à certains et pas à d’autres pose un problème.
La guérison d’un miraculé parmi un million paraît
bien injuste et arbitraire ;
– le miracle lui-même, en tant qu’il est un dérèglement
des lois de la vie, de la maladie et de la mort, pose aussi un problème.
Si Dieu est le créateur des lois naturelles du fonctionnement
du monde, pourquoi contrarierait-il, en effectuant un miracle, le fonctionnement
de ces lois ?
Ce dernier point pose la question suivante : l’intervention de
Dieu doit-elle être considérée comme distincte du
fonctionnement de la Nature ? Avant Broca (chirurgien du XIXe siècle),
la réponse était oui. Lorsque l’on dressait les «
planches » (les croquis) présentant les coupes du cerveau
de l’homme, on laissait, au-dessous de la voûte crânienne,
une place qui marquait la place de l’Esprit de Dieu (ou de l’âme)
dans le fonctionnement de l’esprit humain. Ainsi le surnaturel
avait sa place spécifique dans le cerveau. On faisait la différence
entre le surnaturel (l’esprit de Dieu) et le naturel (le fonctionnement
neurologique du cerveau) dans le fonctionnement de ce cerveau. À
partir de Broca, cette place pour l’âme a disparu dans les
coupes du cerveau. Cela voulait dire que la place du surnaturel et de
Dieu avait disparu en tant que telle et qu’elle était considérée
comme pleinement intégrée au fonctionnement naturel du
cerveau.
Est-ce que cela signifierait que le surnaturel, le monde des esprits,
celui de Dieu doivent cesser d’avoir une place spécifique
et des effets spécifiques ? Est-ce que la référence
au surnaturel peut devenir une simple manière de dire le miracle
du fonctionnement naturel du cerveau ? C’est possible.
De fait, il n’est sans doute pas possible de dire si la guérison
est due à un « esprit » extérieur ou à
une force naturelle. De la même manière, il n’est
pas forcément possible de faire la différence entre ce
qui est subjectif et objectif. D’ailleurs, même les théologiens
les plus orthodoxes ne font guère la différence entre
le « salut » (qui inclut, entre autre, la guérison)
« par la foi » et le salut « par la grâce »,
même si, bien évidemment, la foi est une démarche
de l’homme et la grâce une démarche de Dieu.
On se souvient de l’adage de Spinoza : Deus sive natura, Dieu,
c’est-à-dire la Nature. Il a le mérite de bien poser
le problème. Ou bien Dieu n’est rien que la Nature, ou bien
il est le « contre naturel » qui contredit les lois de la
nature et aussi les lois de la science et de la raison qui rendent compte
de ces lois de la nature. Or, si Dieu est « théologiquement
correct », Il doit respecter les lois qu’il a données
à la Nature.
On pourrait considérer que c’est dans les guérisons
naturelles que Dieu est le moins présent. Mais on aurait tort.
Bien au contraire, les guérisons naturelles relèvent de
ce que les théologiens appellent « la grâce commune
», celle par laquelle Dieu, par le moyen des lois de sa création,
fait du bien à tous indifféremment, pies et impies, justes
et injustes (Mt 5,45).
Ainsi, le surnaturel, ce serait tout simplement le naturel, ou plus
exactement, pour reprendre la formule de Claudel, le « naturel
à un degré éminent ». Les seules guérisons
surnaturelles qu’il nous faudrait reconnaître et imputer
à Dieu seraient les guérisons naturelles.
Mais cette valorisation, voire même cette divinisation, de la
Nature a ses limites. La Nature peut aussi s’avérer profondément
cancéreuse et autodestructrice. Ainsi pour améliorer le
phénomène d’auto-guérison, il peut être
utile d’aller chez les guérisseurs et les homéopathes,
mais pour contrecarrer les cancers que suscite la perversité
de la nature, il faut aller voir des médecins. 
Alain
Houziaux
Pasteur de l'Église Réformée de France, l'Auditoire,
docteur en théologie, docteur en philosophie