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Évangile et liberté
Cinéma et mythes
Chaque année, le Festival
de Cannes met le cinéma à la « une » de
l’actualité. Cet événement, en dehors
de son aspect médiatique et « people », nous
donne l’occasion de réfléchir sur le «
septième art », comme l’a appelé Riccioto
Canudo, en 1911.
Le cinéma est issu d’une double filiation :
D’abord, et essentiellement, il relate une histoire, drame
ou comédie. Il succède en cela au théâtre
(et à l’opéra), eux-mêmes héritiers
des troubadours et autres conteurs du passé. Présenter
un récit de façon aussi captivante et vivante que
possible, amener l’auditeur à s’identifier aux
héros, lui faire vivre « pour de faux » une histoire
dont on ne cherche pas vraiment à savoir si elle est vraie,
voilà les ingrédients communs de ces arts du conte,
déjà présents dans l’épopée
de Gilgamesh. C’est de cette parenté que le cinéma
hérite son aspect temporel.
Mais la naissance du cinéma en tant que tel n’a été
possible qu’après l’invention de la photographie,
dont il utilise les moyens techniques et esthétiques. De
ce côté, qui le sépare du théâtre
et du conte, il hérite de la peinture, ancêtre de la
photographie. On peut donc lui trouver une origine dans les peintures
de la grotte Chauvet, qui datent de 30 000 ans.

Affiche du Seigneur des
Anneaux |
Cette forme visuelle a une grande importance car l’image a
un pouvoir fascinant qui réduit les possibilités d’interprétation,
et rend le récit très « réel ».
Le spectateur est confronté à une histoire qui devient
la sienne, et qui suscite fortement son émotion. La possibilité
de recul est bien moindre qu’avec un conte oral, ou un livre,
un écrit, puisque l’imagination n’a presque plus
de place. La « bande son » accroît encore cette
dépendance, par des suggestions d’ambiance que le spectateur
subit et dont il est prisonnier.
Le cinéma trouve des racines à l’aube de l’humanité,
et ces origines lointaines peuvent expliquer pourquoi il a toujours
été associé aux mythes, auxquels il emprunte
des sources d’inspiration. Mais le cinéma est aussi
un art de l’âge de la technique, qui a transformé
la relation du spectateur à l’histoire.
L’association « Pro-Fil », d’inspiration
protestante, fondée en 1992 par le pasteur Jean Domon, s’est
donnée pour but de « promouvoir, comme témoins
de notre temps, les films dont la qualité artistique et humaine
aide à la connaissance du monde contemporain ».
Trois de ses membres, Jean Domon, Jean Lods et Waltraud Verlaguet,
présentent dans ce cahier la mythologie et les mythes avant
d’explorer sous cet aspect trois films récents ayant
eu un grand succès : « Le seigneur des anneaux »,
« Matrix », et « Rois et reine ». La passion
de nos contemporains pour les épopées mythiques au
cinéma n’est-elle pas le signe d’un vide existentiel,
d’un questionnement sur les origines, l’avenir, le bien
et le mal ?
Marie-Noële et Jean-Luc Duchêne
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Cinéma et nouvelles mythologies
Divers anthropologues constatent
actuellement dans nos sociétés occidentales un retour,
sinon du religieux, du moins d’un goût grandissant pour les
épopées mythologiques. La rationalisation de la pensée,
l’invasion d’un matérialisme réducteur provoquent
chez nos contemporains l’évasion vers l’imaginaire,
la magie des origines ou les mystères du futur. Or, déclare
l’un d’eux : « Nous avons besoin de mythes pour rester
des hommes. » Et quel medium plus idéal et plus accessible
à tous que le cinéma pour échapper à sa
condition quotidienne ? Le septième Art n’a cessé,
avec ses moyens propres, de développer tout un trésor
d’images et de rêves et de rendre visible et audible ce qui
habite le plus secret de notre inconscient : les fameux archétypes
de C. G. Jung.
C’est curieusement aujourd’hui l’immense fonds mythologique
scandinave qui a envahi nos écrans avec Le Seigneur des Anneaux
ou Harry Potter. Mais on constate aussi une attirance toujours vivace
pour les mythes grecs avec des œuvres sans doute plus élitistes
comme Tirésia (Bertrand Bonello) ou Rois et Reine. On sait également
la fascination qu’exercent sur les adolescents des œuvres
aussi monumentales que La Guerre des étoiles ou Matrix. Tous
les auteurs de ces films ne cachent pas leur intention de faire surgir
un nouvel univers de références littéraires et
mythiques à partir d’un large brassage de tout ce que l’imagination
des hommes a inventé.
Ce qui caractérise notre époque c’est la rapidité
avec laquelle circule toute création artistique aux limites de
la planète et le métissage culturel généralisé.
À ceci s’ajoute chez nous l’extinction grandissante
des références chrétiennes et la méconnaissance
du corpus biblique. Tous ces paramètres favorisent et même
instaurent sciemment chez les créateurs ce qui constitue en fait
un élément fondamental du mythe : sa totale capacité
d’adaptation et de transformation. Un mythe n’est ni une illusion
ni une image figée, c’est une force vivante qui circule
au cœur de nos civilisations, riche de leur histoire multiséculaire
et sans cesse modifié à l’épreuve de la réalité.
Voilà pourquoi R. R. Tolkien, l’auteur du Seigneur des anneaux,
a délibérément pillé le trésor des
légendes celtes et germaniques pour offrir à ses concitoyens
britanniques une mythologie créative. Et le générique
du film qui s’en est inspiré s’ouvre sur ces mots :
« Au début, il y avait l’Histoire, puis l’Histoire
devint légende pour se transformer en Mythe. »
Le cinéaste Georges Lucas, de son côté, dit avoir
cherché son inspiration de La Guerre des étoiles dans
les écrits de Joseph Campbell (Les héros sont éternels
; Puissance du mythe) mais aussi chez Carlos Castaneda, Otto Rank, Jung
et d’autres encore. Quant aux frères Wachovski, ils disent
s’être inspirés pour Matrix de toutes les traditions
culturelles et religieuses du monde.
Est-il trop impudent de penser que de telles créations refondent
chez ceux qui s’en nourrissent une nouvelle spiritualité,
originale et fortement syncrétiste ? Faut-il s’inquiéter
de ces sagas mythologiques qui supplantent notre univers biblique ?
Ou se réjouir au contraire de cette richesse poétique
qui renouvelle notre perception des grands systèmes de pensée
universels ? Et plus encore tirer profit de ces occasions qui nous sont
données d’entrer en dialogue avec nos contemporains sur
la façon dont aujourd’hui on peut se poser les questions
de la foi, du divin, de la lutte contre le Mal, du courage de vivre
et d’aimer ?
Jean
Domon
Pasteur de l'Église Réformée de France, Président Pro-Fil
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Le mythe des mythes
La résurgence des mythologies
dans le cinéma récent surprend. Elle enchante certains,
inquiète d’autres. Elle pose en tout cas la question de
sa signification. Serait-elle à relier à cette nouvelle
quête de spiritualité, ce « besoin religieux »
dont on parle tant ?
Avant de réfléchir au statut du mythe dans le cinéma,
voyons ce qu’est au juste un mythe et comment il a été
appréhendé par le christianisme avant le cinéma.
Un mythe – qu’est-ce que c’est ?
Tout d’abord, un mythe raconte une histoire. De cette histoire
à peu près tout le monde est persuadé qu’elle
ne s’est pas passée comme ça – mais que, pourtant,
elle fait sens, autrement que l’histoire des faits, et autrement
qu’une simple fiction. Forme de pensée pré-rationnelle
pour les uns (Lévi-Strauss), structure profonde de notre vie
psychique pour d’autres (Jung), tous s’accordent à
relier le mythe à la question du sens. Sens caché auquel
l’accès direct est barré, comme pour Freud pour qui
le mythe met en intrigue la sublimation du refoulé – Freud
qui crée son propre mythe avec le meurtre primitif du père,
et qui en reprend un autre de la mythologie grecque, celui d’Œdipe,
pour en faire le nœud central de l’évolution du petit
de l’homme. Singulière destinée pour une histoire
ancienne, ce qui confirme que le mythe seul est capable de permettre
une gestion du « numineux » (Otto, Eliade), de tout ce qui,
dans notre vie ou « au-delà », fascine ou terrifie.
Des mythes racontent des histoires qui se jouent aux temps primordiaux
pour « expliquer » le monde qui nous entoure et le pourquoi
de nos actions et qui, de ce fait, nous permettent d’agir de façon
sensée.
Un mythe est donc une conceptualisation narrative de la problématique
existentielle sans prétention à la « véracité
» des faits, sous forme de récits imagés qui nourrissent
l’imaginaire individuel et collectif. On peut y distinguer trois
niveaux : celui de la problématique, celui du récit et
celui de l’image ainsi créée.
Le mythe dans la Bible
Que la Bible soit pleine d’éléments mythiques n’est
pas pour nous surprendre : elle procède d’un univers entièrement
mythique. Mais comment gère-t-elle ces éléments
? Les mythes des cultures environnantes sont le langage dans lequel
se dit le savoir sur le monde. Ce savoir est naturellement intégré
mais en le subvertissant par la référence à une
libération historique, celle de l’esclavage en Égypte,
par le Dieu unique. Toute la vision du monde, et avec elle tous les
mythes qui la constituent, sont lus à travers cette conscience
d’une alliance qui, fondamentalement, libère l’homme.
Les dieux solaires se retrouvent sous forme de lampes dans le ciel créé
par la seule parole divine ; l’arbre du milieu du monde, si bien
connu de tous les cultes chamaniques, dit la finitude humaine comme
sa frontière interne. On garde le récit et l’image
mais on en change la signification.
Le Nouveau Testament ne procède pas autrement. Jésus
est décrit dans les catégories de la mythologie ambiante,
mais ces catégories sont subverties par la foi en ce Dieu si
singulier qu’il manifeste sa gloire dans la faiblesse même.
Si le récit de la naissance de Jésus peut rappeler celle
de quelque demi-dieu grec, ce « Fils de Dieu » ne se distinguera
justement pas par des exploits herculéens. Il y a une tension
constante entre l’intégration d’éléments
mythiques et leur subversion par la foi monothéiste. La question
de la « véracité » de ces mythes, respectivement
leur fausseté, est régulièrement utilisée
comme critère pour la « vérité » de
cette foi. Faux débat, évidemment, puisqu’il s’agit
de sens et non de faits.
Le mythe dans l’histoire du christianisme
L’art chrétien a repris très tôt des images
forgées par l’histoire des mythes. La « pomme »
d’Adam semble être volée par Hercule aux Hespérides,
la vierge à l’enfant reprend l’iconographie des innombrables
déesses-mères, le « bon pasteur » paraît
tout juste sorti d’une scène bucolique antique. Les mythes
sont ici réduits à leurs éléments esthétiques,
réutilisables à volonté avec des contenus sémantiques
différents.
Durant le Moyen Âge, les choses changent par l’expansion
du christianisme dans des pays qui ont développé un imaginaire
mythique très différent. Citons simplement l’apparition
du purgatoire au XIIe siècle (Jacques Le Goff, La naissance du
Purgatoire, Gallimard 1981). Toute une littérature de «
visions » crée alors une nouvelle synthèse imaginaire
entre l’Histoire du salut et l’univers mythique germanique
et celtique. La cohérence de ce syncrétisme est assurée
par le monopole du pouvoir symbolique exercé par l’Église.
Continuités et ruptures
Ce cercle herméneutique entre intégration et subversion
est rompu par la sécularisation et la multiplication des références
symboliques. Une intégration subversive nécessiterait
une foi forte. Un syncrétisme cohérent devrait s’appuyer
sur un monopole symbolique. Reste la juxtaposition esthétique.
Mais, malgré la diversité des images et des références
mythologiques, n’est-ce pas en fin de compte toujours le même
schéma réducteur qui s’applique avec son affrontement
final entre les bons et les méchants de tant de vieilles cosmogonies
? Le mythe n’est peut-être pas là où l’on
croit. Le fantastique abonde pour mieux cacher les vraies structures
de pouvoir. La relativisation de toute référence fait
tourner court toute réflexion subversive, et aboutit à
un consensus que plus rien ne dérange. Au nom de quoi pourrait-on
remettre en question quoi que ce soit puisque tout se vaut ? La réalité
du plus fort acquiert du coup le statut d’une loi de la nature.
Le vrai mythe dans cette histoire n’est pas telle fée sur
nos écrans, mais le consensus qui préside à notre
perception du monde et qu’il convient de subvertir : urgent !
Waltraud
Verlaguet
Théologienne, Fayence
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Le Seigneur des anneaux, livre et film
Avant le film il y avait eu le livre
! Son auteur, le philologue britannique R. R. Tolkien, aura été
le plus grand mythophage du XXe siècle. Ce docte savant, spécialiste
en langues anciennes, racontait lui-même qu’il eut un jour
l’idée de construire un corps de légendes plus ou
moins étroitement reliées allant de vastes cosmologies
jusqu’aux contes de fées romantiques. C’est ainsi qu’il
créa un univers original qui rassemble, mêle et réinvente
les grands cycles mythologiques issus des vieux mondes païens du
nord de l’Europe. Odin le Viking, Merlin le Celte, Arthur et la
Table Ronde, Siegfried et les Nibelungen s’y rencontrent et fusionnent
dans son imagination pour devenir de nouveaux personnages porteurs de
nouveaux noms.
La
parfaite réussite de cet étonnant melting pot littéraire
a trouvé son équivalence dans l’adaptation de Peter
Jackson. Car le réalisateur néo-zélandais a su,
à son tour, exploiter toutes les ressources technologiques de
son art et offrir au spectateur une véritable anthologie en multipliant
emprunts et références à tous les genres cinématographiques.
La somptuosité des images et des musiques, la richesse des décors
et des couleurs, l’interaction du réalisme et du fantastique
et la parfaite cohérence des trois épisodes font de ces
huit heures d’aventures un ensemble que jeunes et adultes ne cessent
de voir et revoir sans se lasser.
Une quête inversée
Une telle séduction tient au plaisir des sens que cette œuvre
procure mais aussi au climat de bonne conscience et d’humanisme
rassurant qu’elle instaure. S’en dégage en effet une
spiritualité ouverte tout à fait conforme à l’esprit
de notre temps. Tolkien qui était un fervent catholique se considérait
comme un modeste « sous-créateur » et s’il maintint
Dieu absent de ses contes et légendes, il affirmait qu’il
faisait là œuvre chrétienne en exprimant son point
de vue moral sur le monde et les hommes. Cette préoccupation
morale et humaniste s’est précisée dans le film où
l’humain, avec ses fragilités et ses folies, domine plus
largement sur ce qu’il pouvait y avoir de religieux dans le livre.
Ce qui est conforme au schéma tolkien c’est le fait que
cette longue quête initiatique à travers les pires épreuves
n’a pas pour objectif de conquérir ce fameux Anneau d’or,
source de tous les pouvoirs mais au contraire, à l’inverse
des épopées médiévales évoquées,
de le détruire. Et l’être humain qui fera aboutir
ce projet libérateur n’est même pas un vrai homme
mais un demi-homme, un enfant de taille inférieure, le jeune
Frodon le Hobbit. C’est précisément la fragilité
de ce garçon, ses yeux candides, sa peur de ne pas réussir
et sa gentillesse qui feront de lui l’être en qui ceux qui
le suivent mettent leur confiance. Autour de lui se mobilise toute une
Fraternité, composée de plusieurs hobbits mais aussi de
représentants d’autres « races » : 2 hommes,
1 nain et même 1 « elfe » doté d’éternité.
Ainsi se manifeste l’universalité nécessaire de la
lutte du Bien contre le Mal.
Sauver la Terre du Milieu
Mais cette lutte se livre aussi à l’intérieur de
chaque individu. Le personnage grotesque et pitoyable de Gollum qui
prend tant d’importance dans le troisième épisode
en est l’impressionnante image. Cherchant à récupérer
ce précieux anneau dont il s’estime propriétaire,
il suit pas à pas nos jeunes gens, tour à tour obséquieux
et menaçant et se parlant à lui même à la
troisième personne, dédoublé en méchant
et en gentil, champ – contrechamp. Dans cette marche vers le salut,
les elfes angéliques ne sont plus qu’une imagerie romantique
et les attaques barbares fortement numérisées de ces monstres
hideux que sont les Orcs ou les Nazguls ne sont plus qu’un étincelant
folklore de jeux vidéo. Par contre le vrai homme qu’est
le personnage d’Aragorn introduit dans ces multiples aventures
tous les sentiments amoureux et violents qui caractérisent notre
condition. Trahisons, désirs, jalousies, coalitions des peuples
menacés, massacres et déportations dressent la liste colorée
de toutes les turpitudes de cette Terre du Milieu (entre ciel et enfer
!) où se prépare l’Armagueddon final. Heureusement
que veille sur tant d’obstacles le magicien Gandalf, noble vieillard
paternel et opiniâtre, partout présent et toujours vainqueur.
Et c’est, au bout du voyage, l’adolescent timide qui anéantira
le Mal dans les laves fumantes de la purification.
Jean
Domon
Pasteur de l'Église Réformée de France, Président Pro-Fil
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La machine Matrix
Matrix est l’autre « film-culte
» de ces dernières années, autant adoré
par les adolescents que par les intellectuels adultes.
Les frères Andy et Larry Wachovski
ne se sont pas, eux, inspirés d’une œuvre littéraire
mais ils ont convoqué, au service de leur imagination, tous les
écrits philosophiques ou religieux qui pouvaient nourrir leur
scénario. C’est ainsi que les nombreux travaux publiés
depuis la sortie de ces trois épisodes y décèlent
Platon mais aussi Spinoza, la Bible, Descartes, Tchouang-tseu, Bouddha,
Alice au pays des merveilles, Jean Baudrillard et beaucoup d’autres
encore, affirment les réalisateurs eux-mêmes ! Le mixage
intellectuel est à son comble, au point de susciter les interprétations
et les reconstructions les plus variées et contradictoires. Mais
ici aussi ce grand mélange des sources se double d’une foisonnante
exploitation du genre science-fiction et de toutes les ressources de
la technologie numérique que peut produire aujourd’hui une
firme hollywoodienne. Voilà pourquoi Matrix peut être vu
et revu comme un magistral jeu vidéo de 480 minutes ou débattu
séquence par séquence sur toutes les questions existentielles
qu’il prétend soulever y compris la Grande Question, selon
Andy et Larry. Ne nous étonnons pas que six agrégés
de philosophie français aient étudié de leur point
de vue de spécialistes ce qu’ils considèrent comme
une « machine philosophique ». Matrix, écrit l’un
d’eux, n’est pas un document de catéchisme ou un reportage
sur les religions du monde, c’est une fiction éclectique
du religieux, un mythe contemporain. (Matrix, machine philosophique,
édit. Ellipses, 2004)
On
y trouve en effet du « religieux » constamment, aussi bien
dans les noms que dans les fonctions des protagonistes. Mais le brouillage
est total et à tous les niveaux, alternant le discours pédagogique
avec le kung-fu en 3 D, la Voie taoïste avec la traversée
baptismale, les oracles d’une brave mémé avec les
furies de pieuvres électroniques, etc. C’est l’auberge
espagnole ! Avec, en plus, de l’un à l’autre des trois
épisodes, des ruptures et des renversements déconcertants.
Haute technologie et fragilité humaine
Le premier Matrix avait séduit la jeunesse pensante par ses
nombreuses pistes de réflexion qu’il induisait sur la Vérité,
le Destin, le Réel et le Virtuel, la liberté, la responsabilité,
etc. Le héros n’est pas ici un enfant mais un jeune informaticien
qui, lui aussi, va accepter à contrecœur le destin qui lui
est imposé : devenir l’ÉLU et troquer son prénom
Thomas contre celui de NEO (One, l’Unique). Son mentor, secondé
par une certaine Trinity, s’appelle Morpheus ; sa fonction est
de l’éveiller à la conscience de son pouvoir et de
l’envoyer arracher les hommes de la Matrice à l’esclavage
informatique auquel ils sont soumis. Du siège de la rébellion,
un vaisseau spatial nommé Nebucanedsar, s’organise la lutte
contre les agents de cette société figée, entièrement
programmée par les machines d’une Intelligence Artificielle.
Mais ces deux mondes antagonistes s’interpénètrent
par tout un réseau de communications high-tech qui leur sont
communes. Et tandis qu’ici encore une guerre planétaire
se prépare, ambitions, trahisons, vengeances ou duplicités
nous révèlent toutes les fragilités de la condition
humaine. Seul subsiste quelque part dans les entrailles de la terre
un lieu privilégié peuplé d’humains «
à l’ancienne ». Cette cité primitive se nomme
Zion, et c’est l’Élu, formaté par son maître,
qui doit en être le Messie salvateur.
Le kung-fu dans la caverne de Platon
Le deuxième Matrix (re-loaded !) a déçu les amateurs
de débats métaphysiques et enchanté les passionnés
d’effets spéciaux : kung fu et carambolages de voitures
prennent le dessus. Tandis que Morpheus se prend pour un preacher et
transforme la communauté de Zion en rave-party, les Machines
se préparent à sa destruction. Neo, qui a goûté
les douceurs de l’amour, apprend qu’il n’est qu’une
« anomalie systémique », qu’il n’est pas
le premier Élu dans une matrice qui régulièrement
s’épuise et exige une ré-initialisation ! Il est
invité néanmoins à poursuivre les étapes
de son initiation et, dans sa quête de la Source, rencontre l’Architecte.
Ce simulacre de dieu mathématicien et perfectionniste maîtrise
les codes informatiques mais avoue ses limites par rapport au «
programme intuitif » de la mémé détentrice
de l’Oracle.
Le sacrifice et la foi
Matrix-Révolutions donnera finalement l’avantage à
cette sorte de magicienne qui cuisine des cookies et entretient avec
Neo des relations mystérieuses et affectives, et se dit capable
de déséquilibrer les équations concoctées
par l’Architecte. Après qu’il ait anéanti le
pouvoir des Machines, l’Élu comparaît devant l’image
électronique d’une Face qu’il voussoie et, debout,
les bras en croix, offre sa vie en sacrifice pour sauver les gens de
Zion tandis qu’une voix déclare : c’est fait ! Le dernier
plan nous ramène à la mémé-Oracle qui contemple
des buildings dans la première vive lumière solaire depuis
le début du film et déclare : « je ne savais pas
ce qui arriverait mais j’avais la foi ! »
Un jeu interactif
Cette cyber-mythologie polymorphe où se mélangent et
se neutralisent le vrai et son contraire, où l’ambiguïté
est érigée en système, ressemble en fin de compte
à un jeu interactif qui réclame de chacun de ses utilisateurs
sa propre interprétation. Image d’un monde de plus en plus
virtuel où le scepticisme s’étend, où les
programmes des Institutions sont piratés et donc voués
à la disparition, le film paraît en définitive inviter
chacun à la résistance et la bonne morale individuelle
: choisis la bonne porte, celle qui ouvre sur la conscience de soi,
la liberté de choisir et la sagesse du corps et de l’esprit
! Alors, à vos DVD, osez affronter le monstre !
Jean
Domon
Pasteur de l'Église Réformée de France, Président Pro-Fil
haut 
L’Olympe revisité
Dans Rois et Reine, Arnaud Desplechin multiplie
les représentations des figures de la mythologie grecque.
Elles agissent comme une suite d’échos titillant l’inconscient
du spectateur.
Le thème central du film d’Arnaud
Desplechin ? La famille, les liens qui la tissent, les forces qui la
font éclater. Et, pour illustrer ce thème, une histoire
gravitant autour de deux personnages, Nora et Ismaël.
Nora
a trente-cinq ans. Elle est la mère d’un petit garçon,
Elias, dont le père est mort avant la naissance. Elle a ensuite
vécu pendant six ans avec Ismaël qui a alors servi de père
à Elias. Elle forme couple maintenant avec Jean-Jacques ; il
est riche, plus âgé qu’elle, très amoureux,
rassurant. Trois hommes, donc, dans la constellation de Nora. Trois
hommes auxquels se rajoute un quatrième, le plus important sans
doute : le père de Nora, qui aime sa fille d’un amour exclusif
où l’inceste latent se devine en filigrane. Quant à
Ismaël, seconde figure centrale, c’est un personnage instable,
attachant et insupportable, qui, enfermé en hôpital psychiatrique
au début du film ne cessera de lutter pour recouvrer sa liberté.
Correspondances
Dans ce récit contemporain et réaliste, la mythologie
grecque est utilisée par Arnaud Desplechin comme un miroir qui
double les perspectives. Évoquée à travers une
multiplicité de citations ou de tableaux, elle établit
des correspondances entre des situations d’aujourd’hui et
des légendes inscrites dans l’inconscient collectif. Elle
a pour effet d’ouvrir le film sur une « autre scène
», celle du mythe, et, par le jeu d’échos qu’introduit
sa mise en abyme, d’enrichir les personnages d’un contenu
symbolique qui dépasse leur simple histoire.
D’entrée, par une phrase inaugurale, Arnaud Desplechin
attire l’attention du spectateur sur la dimension inhabituelle
de son film : « Zeus aimait la belle Léda, épouse
du mortel Pindare, neuvième roi de Sparte. Il l’aborda sous
la forme d’un cygne. » Ensuite les références
mythologiques se succèdent, centrées essentiellement sur
deux personnages, Hercule et Léda, qui renvoient aux deux héros
du film : Ismaël et Nora.
Le parallélisme Ismaël-Hercule permet d’obtenir deux
résultats opposés : un effet comique résultant
de la mise en face à face du héros grec et du personnage
clownesque d’Ismaël, et un effet épique, les aventures
d’Hercule venant lester de leur basse continue et dramatique le
côté feu follet du personnage. Quant à l’identification
Nora-Léda, elle se complète par une autre : celle du cygne
avec le père de Nora. Le déplacement est comparable à
celui qui se passe dans les rêves et permet d’exprimer à
travers le codage de l’image la relation incestueuse latente qui
existe entre eux.
Des dieux et des hommes
Les références mythologiques participent aussi d’une
autre façon à l’enrichissement des thèmes
de la filiation et de la constitution des familles : on dit celles-ci
de nos jours souvent « recomposées ». Elles le sont
particulièrement dans ce film où les liens traditionnels
(et biologiques) sont mis à mal. Et c’est là justement,
dans ce chaos du symbolique, que les gravures mythologiques sont en
résonance avec ce qui se passe sur l’écran : quoi
en effet de plus hors des normes que les naissances des dieux et des
héros et que la façon dont ils assument leur paternité
? Zeus, déguisé en cygne s’est fort peu occupé
des deux œufs dont il a engrossé Léda et qui, à
leur éclosion, ont donné naissance à quatre enfants.
Quant à Hercule, faut-il rappeler qu’il était le
fils de Zeus, le dieu ayant pris l’apparence d’Amphitryon
pour pouvoir tranquillement bénéficier des faveurs d’Alcmène,
la femme de ce dernier ? Et ce n’est sans doute pas trop pousser
le bouchon que de voir dans ces images d’un roi des dieux avançant
en séducteur masqué et se comportant en géniteur
abandonneur, la représentation que Desplechin se fait –
ou veut donner – de la virilité et de la paternité
contemporaine.
Jean
Lods
Ingénieur,
président de l’association Pro-Fil, Paris
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