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Dans ses Lettres pastorales aux fidèles qui gémissent sous la captivité de Babylone (1686-89), et dans Les soupirs de la France esclave qui aspire après la liberté (1689), uvres diffusées clandestinement en France, Jurieu, sappuyant sur les théories des réformés Grotius et Locke, met en cause labsolutisme et lorigine divine de la souveraineté; contestant lEdit de Fontainebleau, il légitime la résistance armée, pousse à la guerre de lEurope protestante contre Louis XIV, et affirme le droit des peuples à linsurrection. Dans une perspective apocalyptique, persuadé de la prochaine conversion du Roi par grâce (!) et du triomphe de la vraie religion (cest-à-dire son calvinisme orthodoxe !), il approuve le prophétisme des prédicants des Cévennes et se réjouit de la guerre des Camisards. Refusant en matière politique et religieuse tout compromis, tout laxisme, toute tolérance, il met autant de zèle à critiquer dans ses ouvrages les philosophes et historiens catholiques (Bossuet, Maimbourg ) que les réformés suspects à ses yeux de modérantisme ou de dérive libérale. Ainsi son ami Bayle tombe-t-il à ses yeux sous ce double reproche, puisquil garde une fidélité soumise au Roi, et propage un scepticisme destructeur : Bayle, selon Jurieu, « défend le pour et le contre à dessein de faire voir quon peut douter de tout ». Faisant même interdire Bayle denseignement, se montrant un inquisiteur dangereux, ne voyant que diabolisme dans lesprit moderne, Jurieu soppose donc à la fois à larminianisme et au socinianisme des pasteurs Le Clerc et Saurin, base de la religion naturelle et libérale des Lumières, mais aussi au fidéisme de Bayle, prémisses des propositions de Rousseau et de Kant. Légitimant linsurrection, il est toutefois un des précurseurs paradoxaux de lesprit de 1789 !
Pierre BAYLE (1647-1706), précepteur à Genève et à Caen, puis professeur de philosophie à lAcadémie protestante de Sedan, se réfugie comme Jurieu en 1681 à Rotterdam. Il y bâtit une uvre critique et philosophique considérable, de retentissement européen au XVIII°s., fournissant, au prix dune incompréhension certaine de sa pensée, lessentiel de ses arguments à la critique religieuse du Siècle des Lumières. Ainsi en 1758, on pouvait lire dans lAnnée littéraire : « les ouvrages de Bayle sont larsenal où la licence va chercher des armes pour attaquer la religion ». Si Voltaire a salué en Bayle « un des rares apôtres de la raison », « un des plus grands hommes que la France ait produits », évident précurseur des Lumières, sil a vu en Bayle la figure emblématique du « juste » persécuté, poursuivi tant par le « fanatisme » de « Jurieu linjurieux » que par « les ours en soutane noire », sil a reconnu dans le Dictionnaire de Bayle « le premier où lon puisse apprendre à penser », il est clair quil na pas compris la spécificité profondément calviniste de la pensée de Bayle, dune déroutante modernité, préfigurant lexistentialisme chrétien dun Kierkegaard Trois mouvements majeurs et dialectiques1-lexigence de la raison critique
2-la critique de la raison triomphante
3-le pari du fidéisme
III- Comment les philosophes des Lumières
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Louis de JAUCOURT |
Il faut surtout redonner au principal collaborateur de Diderot la place quil mérite : le chevalier Louis de JAUCOURT (1704-1779) a en effet rédigé à lui tout seul 28% des 61 000 articles et définitions de lEncyclopédie, soit 17 050 articles !
Issu dune famille protestante de la noblesse bourguignonne, descendant par les femmes de Duplessis-Mornay, lun des plus illustres calvinistes français du XVI°s., et demeurée fidèle à la Réforme malgré la Révocation, Louis de Jaucourt est scolarisé à Genève, puis étudie les mathématiques à Cambridge, la théologie et la médecine à Leyde. Auteur dune Histoire de la vie et des uvres de Leibniz (1734), membre des Académies de Londres, Stockholm et Berlin, il fréquente les milieux philosophiques parisiens dès 1736.
Parmi dinnombrables et courtes notices de dictionnaire, cest JAUCOURT qui a développé, souvent copieusement, certains des articles-clés de lEncyclopédie, les plus révélateurs sans doute de la Philosophie des Lumières :
Cest dire si cet érudit de haut vol quest Jaucourt, ce vulgarisateur de génie, ce Réformé bon teint, à laise dans son siècle, compte pour une part essentielle de lesprit des Lumières !
Jean Henry Samuel FORMEY |
Enfin, il faut saluer la collaboration importante de Jean Henry Samuel FORMEY (1711-1797) : fils dun réfugié champenois, il devient pasteur à lEglise française de Berlin, professeur de philosophie au Collège français, et secrétaire perpétuel de lAcadémie royale des Sciences de Berlin durant 50 ans. Vulgarisateur de la pensée de Christian Wolff, et membre des Alétophiles, il est lauteur dun roman philosophique « La belle wolfienne », et correspond avec toute lEurope savante (17 000 lettres conservées). Pour lEncyclopédie, il rédige 110 articles, tant sur la physique (AIR, CLIMAT, FEU, PESANTEUR, ROSEE, VITESSE ) que sur la métaphysique et la théologie; il est ainsi lauteur darticles aussi essentiels que DIEU, ATHEISME, CREATION, ESSENCE, ETRE, ETERNITE (article partagé avec Jaucourt), MATIERE, TEMPS !
Dans larticle sur DIEU, il démontre que « connaître la nature de Dieu est inaccessible à nos faibles lumières ; mais lhomme est forcé par sa raison dadmettre lexistence de quelque chose quil ne comprend pas. De cette existence éternelle, il comprend quelle est, et non pas quelle elle est ».
Dans CONSERVATION, il présente les thèses du pasteur Pierre Poiret (1646-1719), né à Metz, suivant lequel « Dieu a donné à chaque être, dès la création même, la faculté de continuer son existence. Il suffisait de commencer Tout ce que le Créateur a maintenant à faire, cest de les laisser exister : le monde est une horloge, qui étant une fois montée continue aussi longtemps que Dieu sest proposé de la laisser aller ». Ainsi Formey fonde-t-il la radicale liberté de lhomme et sa responsabilité : « lhomme nest dépendant quen tant quil est créature, et quil a en Dieu la raison suffisante de son existence. Du reste il agit de son propre fond. Il est créateur de ses actions. Lhomme fait tout, il est lauteur de tout le mal et de tout le bien qui se trouve dans ses actions. Il en est le seul responsable. »
Ce système anéantit donc la Providence, tout en élevant la puissance créatrice de Dieu.
Faute de collaborateurs parmi les théologiens catholiques (et on comprend bien pourquoi, étant donné le virulent combat anti-encyclopédiste soutenu par lEglise !), cest donc à des pasteurs et penseurs réformés que lon doit la formulation des principaux articles touchant la religion dans lEncyclopédie !
2- Cest la faute à Voltaire , cest la faute à Rousseau
Le déisme de Voltaire
« un homme qui reçoit sa religion sans examen ne diffère pas dun buf quon attelle »
Né catholique, et contraint avant sa mort de se reconnaître tel (sous peine de privation de sépulture ), Voltaire a une vaste culture religieuse, nourrie de sa lecture critique de la Bible, de létude historique du christianisme et de toutes les religions dont il semploie à dégager les principes communs pour dénoncer la vanité des querelles de dogmes et de rites. Il a lu autant les déistes anglais (Toland, Collins), que son ami Dom Calmet , dont les 26 volumes du Commentaire littéral sur tous les livres de lAncien et du Nouveau Testament : avec une immense érudition biblique et patristique, le savant bénédictin y élabore de bonne foi un arsenal qui nourrit la critique antichrétienne des Philosophes, puisquil expose les discussions sur les points dhistoire, les obscurités, incohérences ou absurdités de certains passages, la diversité des interprétations, lusage contradictoire des paraboles
De sa réflexion, qui nest pas originale (tous les arguments des sceptiques, toutes les réfutations les plus méthodiques et violentes du christianisme, ont été écrits avant lui ), Voltaire conclut à une impérative et salubre entreprise de démystification des Eglises de toute obédience, dont il décrit à loisir les rites cruels, les cérémonies absurdes, les conflits dogma-tiques, la collusion avec le pouvoir politique qui perpétue lasservissement et labrutissement des hommes, pour leur plus grand malheur
Tout le XVIII°s. « philosophe » se convainc avec lui que la religion est née dune complicité des tyrans et des prêtres pour exploiter la crédulité des peuples.
Pour Voltaire, tout croyant sincère est fanatisable; il faut donc rester vigilant et déterminé à « écraser lInfâme », cet Infâme dont est porteur toute religion dépassant une religiosité vague pour tenter dapprofondir le sentiment religieux en un discours structuré : dès quelle est dogmatique, une religion est intolérante, et en fin de compte, lInfâme, pour Voltaire, cest bien le Christianisme !
Son Candide, entre autres centaines de textes, ridiculise le cléricalisme et dénonce lintolérance sous toutes ses formes, le fanatisme, lInquisition, le pouvoir des Jésuites auxquels il oppose la religion naturelle des habitants de lEldorado.
La religion de Voltaire est en effet un authentique déisme ; évacuant toute Révélation et toute Incarnation, il rend hommage à un Etre suprême, éternel Architecte de lUnivers, accessible à la seule raison naturelle. Cest le « Dieu de tous les êtres, de tous les mondes et de tous les temps » de la célèbre Prière à Dieu qui conclut le Traité sur la Tolérance. Cest le Dieu du Dictionnaire philosophique : « nous sentons que nous sommes sous la main dun être invisible; cest tout, et nous ne pouvons pas faire un pas au-delà. Il y a une témérité insensée à vouloir deviner ce que cest que cet être, sil est étendu ou non, sil existe dans un lieu ou non, comment il existe, comment il opère ». Sans dogme, ni sacrement, ni rite, ni clergé, cette religion naturelle a une justification morale et surtout une utilité sociale : elle tend à rendre les hommes justes et meilleurs; elle favorise, par limage dun Dieu rémunérateur et vengeur, la conservation de lordre social en tant quordre moral, en réfrénant la violence des instincts vicieux du bas-peuple. Pour cette seule raison, « si Dieu nexistait pas ». Lépiscopat de France, avertissant des dangers de lincrédulité, et condamnant sévèrement les thèses matérialistes dHelvétius ou dHolbach, nemploie pas dautre argument à la même époque
Voltaire et la réforme
Voltaire connaît bien lhistoire de la Réforme, dont il analyse limplantation et le développement dans plusieurs de ses ouvrages (Le Siècle de Louis XIV, LEssai sur les Murs, le Traité sur la Tolérance ), et il est en relation intellectuelle et amicale avec nombre de Réformés, anglais, suisses, français. Mais tout en décrivant la doctrine protestante, il la critique sans nuance : pour lui Calvin est un esprit austère, sombre et tyrannique, il est lintolérant bourreau de Servet quil fait brûler « par haine théologique implacable » (ce rappel obstiné de « laffaire Servet » par Voltaire stigmatise lintolérance congénitale du protestantisme, qui vaut bien celle du catholicisme). Le massacre de la Saint-Barthélémy est évidemment une « tragédie abominable », un sommet de fanatisme, mais il nexcuse pas la violence et le vandalisme du parti huguenot, qui eut ses fanatiques lui aussi.
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Synode Quaker
Voltaire accuse les Réformés du crime de lèse-majesté, pour avoir repris la guerre après 1610, et il sétonne que Richelieu, au lieu de tenter de les ramener au catholicisme par la persuasion, nait pas révoqué lEdit de Nantes Il considère les Protestants du XVII°s. comme des passéistes, des gens pédants, doctrinaires avides de controverses, que Louis XIV a eu raison de mater par des mesures légales et par la Caisse des conversions. Il accuse le ministre Louvois et le jésuite Le Tellier dêtre responsables des dragonnades, des condamnations aux galères, de la Révocation et de lexil qui sensuit, Louis XIV étant ignorant des faits et mal conseillé ! Et Voltaire de déplorer surtout les pertes économiques, faillite des manufactures, exil dexcellents artisans et officiers, dont ont profité les pays du Refuge, ennemis de la France. Mais la secte écrasée renaît cependant : le fanatisme est excité par les pseudo-prophètes du Vivarais et des Cévennes, et Voltaire condamne sans appel les Camisards dont la rébellion et les exactions montrent quils croyaient être « élevés en gloire à proportion du nombre des prêtres et des femmes catholiques quils auraient égorgés ».
Pour Voltaire, le protestantisme français nest donc pas une secte mieux fondée quune autre, et moins porteuse de fanatisme et dintolérance; cela ne justifie certes pas une persécution ou une répression systématique, mais doit conduire le pouvoir à ne laisser la liberté de conscience aux Réformés que sils obéissent aux lois de lEtat. A ces conditions, on peut « tolérer » leur différence
Les seuls chrétiens que reconnaisse pour une part Voltaire sont les Quakers, auxquels il consacre 4 de ses Lettres anglaises, parce que leur religion na ni dogme, ni baptême, ni communion, ni prêtre, ni ambition temporelle, et est donc vraiment tolérante et tolérable.
Les seuls protestants que loue Voltaire sont les Sociniens, ou Antitrinitaires, cest-à-dire pour lui ses frères honteux en déisme.
Pour être tolérable, donc acceptable, Voltaire exige de la religion chrétienne quelle soit donc la moins chrétienne possible !
Et quand Voltaire se mobilise énergiquement et efficacement dans les affaires des protestants Calas et Sirven, cest dabord linjustice quil combat, et le fanatisme des juges redoublant le fanatisme de catholiques intolérants.
Il ne prend pas parti pour la Réforme, il défend dhonnêtes et paisibles sujets du Royaume, réformés, et en loccurrence victimes innocentes dune criante injustice, dune indéniable et acharnée erreur judiciaire.
La profession de foi de Rousseau
Enfant de la petite bourgeoisie genevoise, petit-fils de pasteur, élevé par le pasteur Lambercier, Jean-Jacques est marqué par son éducation calviniste et témoigne tout au long de sa vie dune profondeur spirituelle authentiquement chrétienne, dun piétisme ardent, dont il expose clairement dans ses livres les fondements et les richesses, quitte à provoquer les sarcasmes et rapidement la haine de ses ex-amis Philosophes. Sil a par faiblesse abjuré à lâge de 16 ans, il revient au protestantisme en 1754, à Genève même, pour nen plus varier.
Lié aux combats des Lumières, Rousseau participe à la critique des impostures cléricales, des despotismes théologiques et de la crédulité superstitieuse, mais cest pour dénoncer la perte du véritable esprit du christianisme : « ne confondons point le cérémonial de la religion avec la religion ». Or, déplore-t-il, « on ne demande plus à un chrétien sil craint Dieu, mais sil est orthodoxe ; on lui fait signer des formulaires sur les questions les plus inutiles et souvent inintelligibles, et quand il a signé, tout va bien ; lon ne sinforme plus du reste Quand la religion en est là, quel bien fait-elle à la société, de quel avantage est-elle aux hommes ? Elle ne sert quà exciter entre eux des dissensions, des troubles, des guerres de toute espèce Il vaudrait mieux ne point avoir de religion que den avoir une si mal entendue ».
Il faut donc impérativement revenir à la vérité de lEvangile, à Jésus-Christ sur la croix, « expirant dans les tourments, injurié, raillé, maudit de tout un peuple » ; et de confesser : « si la vie et la mort de Socrate sont dun sage, la vie et la mort de Jésus sont dun Dieu ». Tous les autres dogmes dépendent de celui-ci, et Rousseau veut rester à leur sujet dans un silence respectueux, en attendant que lui apparaisse leur liaison avec son salut. Mais quant à lui, il est assuré de ce Salut en Christ, par grâce, par le moyen de la foi : sola gratia, sola fide, cur de la Réforme !
Cest au livre IV de lEmile (1762), dans sa célèbre Profession de foi du vicaire savoyard, quil développe ses convictions les plus fortes : à la base est le sentiment de dépendance à légard de Dieu, connu par la conscience. Conscience : non pas le jugement, empirique et changeant des Encyclopédistes, non pas la raison, mais lumière intérieure, voix de Dieu, prière : « Je converse avec Lui, je pénètre toutes mes facultés de sa divine essence, je mattendris à ses bienfaits, je le bénis de ses dons ».
Rousseau, frontispice de l'Émile
Au jeune calviniste qui lécoute, le Vicaire savoyard confesse : « Conscience ! Conscience !
Instinct divin, immortelle et céleste voix ; guide assuré dun être ignorant et borné, mais intelligent et libre ; juge infaillible du bien et du mal, qui rend lhomme semblable à Dieu, cest toi qui fais lexcellence de sa nature et la moralité de ses actions ; sans toi je ne sens rien en moi qui mélève au-dessus des bêtes que le triste privilège de mégarer derreurs en erreurs à laide dun entendement sans règle et dune raison sans principe ».
Dieu nous a donc donné « la conscience pour aimer le bien, la raison pour le connaître, la liberté pour le choisir », à nous de répondre en dignité à ce don, à cet amour.
De lEcriture quil lit quotidiennement, Rousseau privilégie lEvangile : « lEvangile est la pièce qui décide, et cette pièce est entre mes mains. De quelque manière quelle y soit venue et quelque auteur qui lait écrite, jy reconnais lesprit divin. Cela est immédiat autant quil peut lêtre ; il ny a point dhommes entre cette preuve et moi. »
Cest donc en elle-même que la Révélation a ses preuves, et selon le principe calviniste du témoignage de lEsprit Saint comme preuve de lEcriture, Rousseau peut affirmer : « la sainteté de lEvangile est un argument qui parle à mon cur », à sa conscience, voix de Dieu.
Ainsi Dieu se révèle-t-il à nous non sur le mode historique ni par le soin dintermédiaires patentés (les institutions ecclésiastiques, les querelles dogmatiques, les « hérésies » théologiques, les fanatismes de toute sorte ayant donné déloquents contre-exemples depuis 18 siècles ), mais dans le spectacle du monde qui soffre à nous, dans la conscience morale, ce sentiment intérieur de lêtre qui se laisse toucher à la lecture de lEvangile.
Dans le Contrat social, Rousseau montre quil faut garantir à tous la plus parfaite liberté de conscience, et supprimer lintolérance, aussi bien civile que théologique, vis-à-vis des religions qui respectent les lois et comportent les articles essentiels au lien social : en deçà des convictions religieuses personnelles de chaque citoyen (qui peut appartenir ou non à toute église de son choix), et dont les dogmes ne regardent pas lEtat, il appartient à lEtat de fixer les articles dune sorte de profession de foi commune, purement civile, non dogmes de religion, mais garantie du lien social, « sentiments de sociabilité », à savoir « lexistence de la divinité bienfaisante, le bonheur des justes, la sainteté du Contrat social et des Lois » (sous la Révolution, le rousseauiste Robespierre et la Théophilanthropie reprendront cette idée de religion laïque).
Faut-il considérer Rousseau comme un apologiste chrétien ? A étudier linfluence de sa réhabilitation du sentiment religieux dès la publication de lEmile, limpact de son spiritualisme ardent et pathétique, certainement. A des fidèles fatigués des querelles dogmatiques et des polémiques théologiques, cette apologétique « sensible » allègue désormais les preuves de la conscience et du cur.
Mais sa pensée est critiquée tant par le parti philosophique que par le parti dévot : labbé Bergier (natif de Darney) publie ainsi en 1765 Le Déisme réfuté par lui-même où il utilise les concessions de Rousseau à la foi et au rationalisme pour lacculer tantôt à lorthodoxie, tantôt à la négation radicale : « puisque vous dites Jésus saint, pourquoi repoussez-vous une hiérarchie quil a lui-même instituée ? Puisque vous rejetez lincompréhensible, pourquoi ne rejetez-vous pas Dieu et ses attributs qui le sont ? »
John Locke
On ne saurait donc trop insister sur la voix singulière de cet immense Philosophe des Lumières quest Rousseau, fils de la Réforme, descendant authentique de Locke et de Bayle, et annonçant Kant, voix quont discréditée ses ex-amis Diderot (le déclarant promis à quelque capucinière) et Voltaire le traitant de « Judas de la philosophie », voix que ses coreligionnaires eux-mêmes ont voulu étouffer : le Contrat social et lEmile à peine arrivés à Genève en juin 1762 sont saisis et condamnés au feu, Rousseau lui-même y est menacé darrestation comme en France, où le Parlement la décrété de prise de corps; quand il se réfugie à Môtiers, près de Neufchâtel, doù il envoie au clergé genevois et à Voltaire ses Lettres de la Montagne (1764), cest pour en être à nouveau chassé à coups de sermons vengeurs et de cailloux Voltaire semploie à empêcher lannulation de la condamnation de Rousseau à Genève, il réclame même son internement dans Le Sentiment des citoyens : « on a pitié dun fou ; mais quand la démence devient fureur, on le lie » ! Voltaire sen prend au fauteur de troubles, au traître qui se dit chrétien tout en voulant détruire le christianisme (!) et il accuse publiquement lauteur de lEmile davoir abandonné ses enfants La réponse de Jean-Jacques humilié et traqué de droite comme de gauche sera de rétablir sa vérité dans les Confessions.
3- Laffaire Calas : un détonateur majeur
Voltaire est passé à la postérité comme lauteur du Candide et « lintellectuel engagé » des « affaires » Calas et La Barre essentiellement. Parmi les nombreuses « affaires » qui ont suscité lindignation du philosophe et animé sa plume dans des combats retentissants pour la vérité, la réforme de lappareil judiciaire et la tolérance, deux se trouvent concerner des protestants français de cette 2° moitié du XVIII°s., Calas et Sirven.
La situation des réformés de France est alors toujours soumise aux mesures de lEdit de Fontainebleau, révoquant lEdit de Nantes, renouvelées par la Déclaration du Roi, donnée à Versailles en mai 1724, « concernant les religionnaires » : peines des galères perpétuelles pour les hommes, et de réclusion à vie pour les femmes, avec confiscation des biens sils assistaient à dautres exercices que ceux de la religion catholique ; peine de mort contre les prédicants ; peine des galères ou de la réclusion contre ceux qui leur donneraient asile ou aide quelconque et contre ceux qui négligeraient de les dénoncer
On sait combien les premiers temps du Désert furent héroïques pour les Réformés, officiellement « nouveaux convertis », et restés dans leur majorité en France, notamment dans les provinces méridionales. Si la répression satténue progressivement après 1750, les lourdes amendes, lemprisonnement, les enlèvements denfants, les rebaptisations forcées continuent sporadiquement, de moins en moins justifiables.
La situation juridique des Réformés est toujours précaire : pas détat civil, pas denregistrement des mariages (avec tous les problèmes de succession qui sensuivent ), pas daccès aux charges publiques, tracasseries de toutes sortes, sans compter lopprobre plus ou moins virulent de la part du Clergé catholique, du « Parti dévot » et des fidèles majoritaires et fanatisables
En 1762, 14 protestantes sont encore prisonnières à la Tour de Constance; les 2 dernières condamnations aux travaux forcés (ex-galères) et la dernière exécution dun pasteur en France datent de cette année 1762, année où explose ce qui va devenir et rester « laffaire Calas ».
Cest ainsi quà Toulouse vit Jean Calas, honorable commerçant dindiennes, et ses enfants. Lun, Louis, a abjuré, et vit éloigné ; Donat est en apprentissage à Nîmes ; Marc Antoine et Pierre vivent sous le toit familial, et Marc Antoine voudrait être avocat (mais il lui faudrait un certificat de catholicité) Le soir du 13 octobre 1761, en fin de soirée, Pierre découvre le corps de son frère, au sol, mort. Le capitoul averti néglige détablir un procès-verbal des lieux, et croyant demblée à un crime calviniste, il fait emprisonner toute la famille.
La thèse du suicide avancée pour leur défense par les Calas nemporte pas la conviction : les capitouls et lopinion toulousaine se disent certains que Marc Antoine était sur le point dabjurer, et que pour cela, il a été assassiné par son père, dans le cadre dune vengeance huguenote !
Le corps est inhumé en grande pompe en terre catholique; Calas, sa femme et son fils sont condamnés à la torture. En appel, le Parlement de Toulouse reprend laffaire, recommence lenquête, confronte les déclarations contradictoires des Calas, et à une courte majorité (8 contre 5), condamne le 9 mars 1762 Jean Calas à la peine capitale, puis son fils Pierre au bannissement à perpétuité.
Dans un contexte de réjouissances populaires et dexacerbation fanatique, les Toulousains commémorant le bicentenaire dun massacre de protestants en 1562, alors que 3 semaines plus tôt, le 19 février, le pasteur Rochette a été exécuté dans cette même ville de Toulouse,
Jean Calas, le 10 mars 1762, est torturé, roué en place publique, étranglé, brûlé sur le bûcher, puis ses cendres sont dispersées
Le 20 mars, un négociant protestant de Marseille, de passage à Ferney, raconte « lhorrible aventure » à Voltaire qui sécrie : « il me paraît quil est de lintérêt de tous les hommes dapprofondir cette affaire qui dune part ou dune autre est le comble du plus horrible fanatisme. Cest renoncer à lhumanité que de traiter une telle aventure avec indifférence ». Dès lors, le philosophe se convainc de linnocence de Calas, enquête sans relâche, interroge le jeune Donat Calas, puis son frère Pierre, réfugiés à Genève, et se lance dans un combat qui va durer 3 ans !
Voltaire multiplie les interventions, lit tous les factums, stimule les avocats de la famille, sintéresse aux procédures dappel et de cassation du jugement, réunit les preuves de linnocence et de lerreur judiciaire. En 1763, il publie son Traité sur la Tolérance à loccasion de la mort de Jean Calas, considéré depuis comme un des ouvrages fondamentaux de Voltaire et du combat des Lumières; en effet, il y défend admirablement, avec une érudition vivante, une argumentation irréfutable et une grande variété de ton, de lironie au pathétique, une cause juste, et toujours actuelle. Montrant que la tolérance est un droit naturel et humain, alors que le droit de lintolérance est absurde et barbare, il envisage les limites politiques de la tolérance : un gouvernement doit être intolérant envers les fanatiques seulement, pour les empêcher de commettre leurs méfaits; et il doit aussi lutter, avec les Eglises, contre les superstitions populaires, dangereuses pour la paix civile.
En mars 1765, la réhabilitation de Calas est enfin acquise. Le mythe se substitue à « laffaire » : en se levant pour défendre la mémoire dun inconnu, exiger justice, Voltaire a offert « au personnage du philosophe une dimension morale sans précédent. Par cette grande action, il donne non seulement une nouvelle dimension à la philosophie du XVIII°s., mais crée de toutes pièces le personnage de « lintellectuel engagé » qui sépanouira au XX°s. » (E.Badinter)
Lannée suivante, le Traité sur la Tolérance est mis à lindex par Rome
Laffaire Sirven est exactement contemporaine de laffaire Calas, et Voltaire en fut informé dès 1762 mais délaya dintervenir jusquà lheureuse issue judiciaire de cette dernière.
Pierre Sirven était archiviste-expert à Castres; protestant, il élevait ses 3 filles dans la foi réformée, quand en mars 1760, sa cadette, âgée de 23 ans, lui est enlevée, sur ordre de lévêque, afin dêtre placée au couvent des Dames Noires de Castres, chargées de lui faire abjurer le protestantisme. Après 7 mois de séquestration, elle est rendue à ses parents dans un état de profonde dépression morale, au point quun médecin consulté la déclare folle en juin 1761. La rumeur publique prétend que ses parents la maltraitent pour lempêcher de se convertir, et lont acculée au désespoir. Aussi, quand 6 mois plus tard on retrouve le corps de la malheureuse dans un puits, son père est aussitôt accusé de lavoir tuée. Echaudés par laccusation des Calas après le suicide de Marc Antoine Calas 2 mois plus tôt à Toulouse, les Sirven senfuient et, dans des conditions dramatiques, mettent 5 mois à parvenir en Suisse.
Cependant Sirven et sa femme sont condamnés pour infanticide à la pendaison en mars 1764, leurs filles au bannissement, et leurs biens sont confisqués. La sentence est exécutée par contumace en septembre 1764, à Mazamet.
Voltaire reçoit Sirven et ses 2 filles à Ferney, en avril 1765, et il intervient fermement pour diligenter un appel au Conseil du Roi, rejeté en 1767; le nouveau parlement de Toulouse installé par Maupeou acquitte enfin les Sirven en novembre 1771. Voltaire de déplorer : « il na fallu que 2 heures pour condamner à mort cette vertueuse famille, et il nous a fallu 9 ans pour lui rendre justice » !
Le retentissement de ces « affaires » a permis une véritable prise de conscience du problème protestant par le monde des Philosophes et par lélite sociale et politique des « gens éclairés » qui eurent honte de ressembler aux magistrats et aux prêtres de Toulouse
Dès 1762, lorsque labbé de Caveirac publie une sorte de tentative de justification du massacre de la Saint-Barthélémy sous le titre de LAccord de la religion et de lhumanité sur lintolérance, cest un véritable tollé dans lopinion éclairée.
« Les affaires », à travers leur caractère dramatique, mettaient à nu le « fanatisme » poussant au « crime de bonne foi », et rendaient insupportables et anachroniques les formes dinto-lérance et de répression dont les protestants français continuaient dêtre les innocentes victimes. Dorénavant intendants et gouverneurs de province libéraux relâchent sensiblement la répression judiciaire des Réformés.
Voltaire na donc pas peu contribué à lévolution des mentalités qui rend possible dès ces années les discussions qui aboutiront en 1787 à lEdit de Tolérance.
La Révocation de lEdit de Nantes a supprimé lexistence légale et la visibilité sociale de lEglise réformée de France, tout exercice de la Religion Prétendue Réformée est interdit et sévèrement sanctionné, tous les Réformés sont censés être convertis !
Mais elle nen a pas, malgré lhémorragie du Refuge et un siècle de persécutions, le temps du Désert, tué la réalité démographique ni la vitalité spirituelle. Les 3/4 des 850 000 protestants de la France davant la Révocation sont restés en France, et leur démographie ne connaît au long du XVIII°s. ni accroissement ni diminution sensible, si bien quà la veille de la Révolution on estime à près de 600 000 encore les « nouveaux convertis » qui ont en fait persisté dans leur foi, développé des stratégie de résistance plus ou moins active, ou peu à peu glissé dans lindifférence
La majorité des protestants français du XVIII°s. na certes jamais assisté à une « assemblée du Désert ». Baptisés et mariés à lEglise catholique, selon la loi, tenus dassister à la messe, de communier à Pâques, victimes de discrimination ou acceptés par un voisinage accommodant ou bienveillant, ces « nouveaux convertis » sont restés de culture et de foi réformée, mais ne le manifesteront quau moment où les Eglises pourront officiellement se réorganiser au grand jour, à la fin du siècle et au début du XIX°s.
Lecteurs de lEcriture dans leurs vieilles bibles familiales, ils maintiennent très discrètement des formes de cultes familiaux et de piété individuelle, ou se retrouvent en ville pour des « cultes de société ». Ils se marient entre eux, et parviennent à préserver ainsi leurs biens et leur identité. Par contrats notariés, et bientôt en se mariant au Désert, un nombre croissant au long du siècle se risque à contourner les obligations légales.
Dans les régions méridionales, en milieu rural et artisanal, cest-à-dire lessentiel du peuple réformé, beaucoup refusent plus ostensiblement la Révocation : dès 1686 ont lieu de premières « assemblées du Désert », puis de 1688 jusque vers 1710, des vagues successives de « prophétisme » poussant à la résistance pour sa foi (« petits luminions fumants » comme se désigne lun dentre ces prophètes); quittant le Refuge, le pasteur Brousson anime des assemblées dans la France entière entre 1695 et son exécution en 1698.
Entre 1702 et 1704, cest surtout lépopée sanglante de la Guerre des Camisards, guérilla populaire et mystique, qui tient les armées royales en échec, et stimule pour longtemps lesprit de résistance héroïque des protestants cévenols.
Le gouvernement de Louis XV est moins répressif que le précédent, mais de 1715 à 1774, cest près de 10 000 Réformés qui subissent la persécution pour leur foi; 200 sont envoyés aux galères, 15 pasteurs ou prédicants sont pendus, de nombreuses jeunes femmes sont enfermées dans la Tour de Constance
Le Siècle des Lumières (pour le moins tamisées ) a ainsi été pour les protestants une pénible clandestinité, une sourde résistance, la longue attente dune évolution des lois et des mentalités.
Résistance et réorganisation de la Réforme en France
1715 Antoine Court entreprend la réorganisation des groupes les plus nombreux et les plus victimes de la répression : Cévennes, Bas-Languedoc, Dauphiné, Vivarais
- 1718 consécration des premiers pasteurs du Désert
- 1726 premier synode national (modeste et clandestin ) : les objectifs sont de garder fidélité au Roi, dinciter au calme, mais de maintenir les Assemblées
- A.Court, dont la tête est mise à prix en France, fonde le Séminaire de Lausanne pour la formation des pasteurs du Désert (« lEcole de la mort »)
- 1731-1751 Benjamin Du Plan voyage dans toute lEurope du Refuge pour plaider la cause des protestants français, il obtient des aides financières, et négocie la libération de galériens
- années 1740 réorganisation synodale du Haut-Languedoc, du Poitou, puis de la Normandie
- 1744 4° synode national (déjà marqué par des dissensions stratégiques entre notables urbains et représentants des consistoires ruraux, mais 9 provinces sont représentées, avec 10 pasteurs et 24 « anciens »)
- à partir de 1750, cultes à lAmbassade de Hollande pour les réformés parisiens
- à partir de 1760, « second Désert », marqué par une progressive « tolérance » des pasteurs imposent le mariage au Désert comme condition daccès à la Cène; baptêmes et mariages au Désert sont enregistrés dans lattente dun Etat-Civil
- 1763 dernier synode des Eglises du Désert; on compte 60 pasteurs en France, Court de Gébelin est désigné comme député des Eglises réformées auprès des pouvoirs (il propose dacheter la tolérance par une contribution volontaire et des taxes légales sur les actes)
- 1765 le pasteur Paul Rabaut parvient à faire reconnaître lEglise du Désert par les autorités administratives du Languedoc années 1770-80, dans lOuest et le Sud-Ouest, le pouvoir autorise le culte dans des « maisons doraison »
- 1774 Arrêt Roubel, reconnaissant de fait le mariage protestant
- 1783 on compte en France 150 pasteurs de bonne formation intellectuelle installés auprès de leurs communautés
- 1784 Jean-Paul Rabaut Saint-Etienne succède à Court de Gébelin et entreprend la négociation du futur Edit de Tolérance avec lappui du ministre Malesherbes
Jean-Paul Rabaut Saint-Etienne
- 1787 Edit de Tolérance, premier texte juridique en faveur des Réformés depuis 2 siècles ! LEdit régularise létat-civil des protestants, désormais enregistrable par les juges.
- Pérennité de la répression
- 1717 exécution du prédicant E.Arnaud, opérations de répression dans le Midi
- 1724 Déclaration du Roi, renforçant lensemble de la législation contre les protestants
- 1726 grande opération de répression
- 1730 Marie Durand, sur dun pasteur du Désert, est enfermée à la Tour de Constance Durant le règne de Louis XV, 200 Réformés sont envoyés aux galères « pour la foi »
- 1742-44 brutale « occupation » militaire en Languedoc
- 1745 le pasteur Roger, âgé de 80 ans, est pendu, son corps est jeté dans lIsère
- 1746 pour cette seule année, 50 000 livres damendes sont infligées aux Réformés du Languedoc
- Entre 1748 et 1756, 61 Assemblées du Désert sont surprises (arrestations, condamnations )
- 1752 rebaptisation systématique et dragonnades dans la région nîmoise (provoquant une reprise de lémigration)
- 1755 lEglise de Clairac rebaptisée de force; dragonnades en Sud-Ouset
- 1762 pendaison du pasteur Rochette à Toulouse, exécution des 3 frères De Grenier procès et exécution de Jean CALAS à Toulouse
- 1764-66 dragonnade de Saint-Maixent; rebaptisation en Périgord et Agenais
- 1768 sous leffet dun réel changement des mentalités (dû pour une part à linefficacité et à la barbarie de la répression, à linfluence des Lumières, et au retentissement de laffaire Calas), Marie Durand est libérée après 37 ans et 8 mois dincarcération (les 3 dernières prisonnières sortent lannée suivante)
- 1771 le pasteur Charmusy, réorganisateur des Eglises de Brie et de Picardie, est arrêté en chaire le jour de Pâques; roué de coups, il meurt en prison à Meaux
- 1775 sortie du bagne des 2 derniers « forçats pour la foi », condamnés à vie en 1745
- 1783 enlèvement denfant en Normandie, suivi de troubles et de répression
- 1787 Edit de Tolérance : les Réformés obtiennent lEtat-civil, mais aucune autorisation de culte public (alors que Rabaut Saint-Etienne demandait au moins un « culte obscur », dans des maisons de prière, sans décoration extérieure ); les protestants restent exclus des offices et charges dEtat, notamment de lenseignement public. Ne reconnaissant pas le pluralisme religieux, cet Edit est de fait dIntolérance
- 1789 le pasteur Mordant, qui a béni un mariage « mixte », est décrété de prise de corps
À la veille de la Révolution, la situation des protestants de France sest certes améliorée, les Eglises se sont réorganisées (avec une vie ecclésiastique assez chaotique, faite de provincialisme et dindividualisme), les Assemblées ne sont plus systématiquement réprimées (les Réformés du Midi continuent toutefois de se retrouver au Désert jusquen 1789 ), les pasteurs ne sont plus exécutés, lEtat-civil tant réclamé a été accordé.
La tolérance juridique est un incontestable acquis de la seconde moitié du siècle.
Mais ce XVIII° traversé dombres autant que de Lumières na pas permis aux protestants si minoritaires davoir un culte public, exigence spirituelle autant que témoignage de vitalité et de visibilité ; les difficultés à lutter pour leur survie et leur identité ont en partie desséché la piété des Réformés, et compromis une réflexion théologique vivante.
Dès 1734, le pasteur Boullier peut dire que « la maladie dominante du siècle où nous vivons, cest la tiédeur, cest-à-dire tenir dans la religion une espèce de milieu entre la pleine indiffé-rence et la véritable ferveur ».
La prédication du Second Désert, après 1760, sen tient à une orthodoxie plus que modérée; éloignée de lenseignement du message évangélique, elle se borne souvent à la morale et aux bonnes uvres. Cette évolution vers la morale est due en partie à une tentative de donner un sens religieux aux périodes successives dintolérance et de tolérance du siècle. Le Premier Désert est appel au repentir dun « petit troupeau » frappé pour sêtre éloigné de Dieu. Le Second Désert veut croire que si Dieu permet aux protestants de vivre plus tranquillement, cest quil a finalement récompensé la conduite irréprochable des fidèles.
Le corps pastoral sest embourgeoisé, il est mieux formé, mais aussi plus sensible à lair philosophique du temps, et aux prestiges de la Raison
Il se ressent une certaine hostilité du Refuge envers les « nouveaux convertis » et leurs efforts de manifestation publique de culte, tenus pour « redoublement de fureur ».
En outre,comme dailleurs en milieu catholique, la dissociation saccentue entre lélite sociale et urbaine des notables réformés, riches négociants, financiers de retour du Refuge, en prise avec lidéologie des Lumières, et la grande majorité des Réformés de France, paysans et artisans opiniâtres, attachés à leur Histoire et à leurs communautés, attentifs à leurs « prophètes » et aux signes dun Réveil
Dès le début de 1789, au moment des Etats-Généraux, les protestants, paysans et bourgeois, considèrent légalité politique depuis si longtemps réclamée comme un fait acquis. Cest lArticle X de la Déclaration des Droits de lHomme, sous limpulsion du député protestant Rabaut Saint-Etienne, qui formule, assez maladroitement, le principe de la liberté de conscience et de culte :
« Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas lordre public ».
En décembre 1789, la Constituante accepte que les non-catholiques soient admis à tous les emplois civils et militaires. Elle définit le citoyen actif (électeur, éligible) sans aucune mention confessionnelle. Elle autorise tacitement les Eglises à sorganiser à leur gré, et ainsi les protestants peuvent-ils acquérir ou louer des bâtiments pour leur culte : le 22 mai 1791, pour la première fois depuis le XVI°s. est célébré à Paris un culte protestant public, à Saint-Louis du Louvre !
LEdit royal de décembre 1790 accorde la nationalité française à toute personne exilée pour cause de religion et restitution des biens confisqués par la Couronne (un nombre conséquent de Réfugiés, de Prusse et de Suisse notamment, reviendront en France ).
La Constitution de 1791 garantit à tout citoyen « comme droit naturel et civil » la liberté « dexercer le culte religieux auquel il est attaché ».
Les protestants se sont donc montrés dans lensemble favorables à la « Révolution bourgeoise » et aux « immortels principes de 89 » qui leur garantissaient enfin la pleine égalité des droits et la liberté de culte. Face à une Contre-Révolution dessence aristocratique ou très catholique, les protestants saffirment patriotes, mais tout aussi divisés que la nation : girondine à Caen, Bordeaux, Marseille et Nîmes, la bourgeoisie réformée est montagnarde à Montauban ou Sainte-Foy Au demeurant, il ny eut jamais de « groupe protestant » dans les assemblées révolutionnaires, où se distinguèrent quelques personnalités : Rabaut Saint-Etienne, Barnave, Boissy dAnglas, Jeanbon Saint-André
Pendant la vague de déchristianisation et la Terreur, les temples sont fermés, le culte public cesse (et retrouve parfois la clandestinité du récent Désert !); nombre de pasteurs renoncent à leur ministère, par prudence ou sous la pression, plus que par adhésion au Culte de la Raison, puis à celui de lEtre suprême.
Au moment dabdiquer, le pasteur Dumas, du Gard, se justifie davoir toujours « prêché aux hommes la vertu et la morale universelle, puisée dans le livre de la nature ». Aussi atteint par la Philosophie du Siècle, le curé Radier, de lHéraut, se ralliant à la religion naturelle, dit : « maintenant que létat de prêtre contrarie le bonheur du peuple, retarde le progrès des Lumières, entrave la marche de la Révolution, je labdique et je me jette dans les bras de la société ».
Cependant « il semble, écrit D.Ligou, que bien des réformés, plus ou moins conquis à la fois par le « patriotisme » et par la « religion naturelle » des Philosophes, acceptèrent sans trop de peine le Culte de lEtre suprême, qui convenait assez bien à leur spiritualité Rares sont ceux qui avaient un sens, même réduit, de lauthenticité du Calvinisme, sinon du Christianisme lui même ». On ne saurait mieux dire
Il est permis de sinterroger sur les ressemblances entre la vague iconoclaste de la Réforme au XVI°s. et certains aspects de la déchristianisation entre 1793 et 94 : même volonté de décléricaliser, de désacraliser, en sen prenant au calendrier comme aux lieux de culte et aux images. Sous la Révolution, la Raison libérée se veut destructrice du fanatisme et de toute superstition : les églises sont fermées ou converties en temples de la Raison, les statues renversées, les reliques dispersées, les objets liturgiques profanés, les confessionnaux brûlés On boit à la santé de la République dans les ciboires et les calices, les « vases prétendus sacrés » sont regardés comme « gobelets magiques ».
La Réforme navait certes pas le désir de déchristianiser, mais au milieu des excès de ce vandalisme particulièrement dommageable au patrimoine artistique et monumental de la France, en 1564 comme en 1794, cette radicale remise en cause des institutions, des sacrements et des rites a quelque air de famille avec les principes initiaux de la Réforme
À partir de 1795, les Eglises protestantes se reconstruisent lentement, sans armature spirituelle ni institutionnelle (le 1° synode national depuis le XVIII°s. aura lieu en 1872 !); le nombre des pasteurs a chuté de près de moitié, ils ne sont plus que 120, et ce ne sont pas les plus jeunes, ni les meilleurs qui sont restés.
Un an après le Concordat qui permet à Napoléon de rétablir la paix entre lEglise catholique et lEtat, mais sans principe laïque, il revient aux Articles organiques davril 1802 de reconnaître et dorganiser les églises réformées et luthériennes, principes sur lesquels celles-ci vont pouvoir exister juridiquement et se réveiller spirituellement au cours du XIX°s.
Il faut attendre la loi de 1905, inspirée partiellement par une élite protestante naturellement laïque et foncièrement démocratique, pour séparer enfin clairement les Eglises et lEtat : « la République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes, sous les seules restrictions dictées dans lintérêt de lordre public. La République ne reconnaît, ne salarie, ni ne subventionne aucun culte ».
Cest là sans doute, sans queux-mêmes aient osé ainsi le formuler, laboutissement le plus conséquent en matière politique de la pensée religieuse et des combats tant des Réformés du XVIII°s. que des Philosophes des Lumières !
De fraternelles affinités ?
Sans y rechercher quelque mystère ni surtout quelque secret complot (comme certains lont voulu voir pour « expliquer » la Révolution !), on ne peut manquer de sinterroger sur les affinités du protestantisme avec la Franc-Maçonnerie .
La création de la Maçonnerie spéculative moderne en Angleterre est attribuable à des Réformés, le pasteur presbytérien James Anderson, et le pasteur Jean-Théophile Désaguliers, rédacteurs des fameuses Constitutions de 1723. Désaguliers (1683-1744), fils dun pasteur huguenot de La Rochelle réfugié en Angleterre, était chapelain du Prince de Galles, docteur en droit, physicien, mathématicien, ami de Newton un de ces esprits universels des Lumières.
Larticle 1° des Obligations, concernant Dieu et la religion, dit quun maçon, « sil comprend bien lArt, ne sera jamais un athée stupide, ni un libertin irréligieux ». Sous couvert du déisme de la religion naturelle, cest déjà une pétition de tolérance
Il est avéré quen France très catholique, au cours du XVIII°s., des négociants protestants ont créé et animé des Loges maçonniques, à Laval, Nantes, Le Mans ... A partir de 1770, on trouve ces bourgeois réformés dans les Loges des villes où ils avaient une reconnaissance sociale : Sedan, Nîmes, Montauban, Bordeaux, La Rochelle
En Suisse vaudoise, la maçonnerie est « allumée » dès 1739 à Lausanne, et réveillée en 1760, après une période dinterdiction. A Lausanne même est créé un curieux groupe para-maçonnique protestant en 1749, « lOrdre de lEtoile », destiné à propager les bonnes murs, et « soutenir la Réformation en France ». Court de Gébelin en fit partie avant de venir à Paris en 1763, et de saffilier dans les années 1770 à la Loge des « Neuf Surs », la plus rationaliste du Grand Orient, où il eut lhonneur de ceindre à Voltaire en 1778 le tablier du Frère Helvétius.
Des loges de cet Ordre protestant existèrent à Paris, Montauban, et Nîmes, où Paul Rabaut se fit initier comme les futurs pasteurs du Désert Bosc et Defferre en 1749.
À la veille de la Révolution, les étudiants du fameux Séminaire de Lausanne, pépinière des Pasteurs du Désert, avaient même leur Loge particulière !
Quallaient donc chercher ces protestants dans cette Maçonnerie dAncien Régime? Peut-être un substitut à leur culte toujours interdit; ou un déisme en accord avec lair du temps « philosophique »; ou un moyen de conforter des connivences sociales; ou une attirance pour un certain mysticisme, sinon loccultisme le plus échevelé
En tout cas, linfluence de la Maçonnerie en général dans lémancipation légale des Protestants de France a été quasi-nulle, et il ne faut pas projeter sur les loges du XVIII°s., où se trouvent de nombreux ecclésiastiques, lanticléricalisme et le laïcisme militant des Loges des XIX°-XX°s., condamnées par les Papes, ni lantidogmatisme du Grand Orient de France qui sur la proposition du pasteur Desmons abandonne enfin en 1877 lobligation de travailler « à la gloire et sous les auspices du Grand Architecte de lUnivers »
Court de Gebelin
Antoine Court de Gebelin (1724 ?-1784), fils du pasteur Antoine Court, le 1° organisateur des Eglises du Désert, et fondateur du Séminaire de Lausanne, est lui-même pasteur et professeur de philosophie, morale et controverse à Lausanne. Esprit brillant, nourri de « philosophie » rationaliste, il en vient rapidement à définir le protestantisme comme « une religion qui nadmet rien que lon ne puisse comprendre ou que lon ne puisse démontrer ». Représentant attitré des Eglises réformées du Désert auprès des puissances protestantes, il se fixe à Paris en 1763 et y publie immédiatement ses Toulousaines, sur laffaire Calas.
Fréquentant les salons philosophiques et mondains, membre de diverses Loges maçonniques, fasciné par le magnétisme (le fameux baquet de Mesmer), lilluminisme, la théosophie , il se lance dans dambitieuses études sur lhistoire des religions et des langues anciennes, quil expose dans les 11 volumes du Monde primitif analysé et comparé avec le monde moderne, parus entre 1773 et 1782 ; il est nommé censeur royal en 1775.
Jean Paul Rabaut, dit Rabaut Saint-Etienne (1743-1793), est un des 3 fils de Paul Rabaut, un des grands pasteurs du Désert, et a donc passé son enfance dans linsécurité permanente des familles pastorales du Désert.
Formé au Séminaire de Lausanne , il est consacré pasteur en 1764 et rejoint son père quil assiste durant 20 ans à Nîmes et dans sa région.
Le contenu proprement chrétien de sa prédication va diminuant au profit (?) dune morale platement hédoniste et rationaliste. Inspiré par Condillac, dans un sermon de Noël, il affirme que « la religion révélée nest que la religion naturelle dévoilée aux mortels et confirmée par Jésus-Christ ». Loin de J.J.Rousseau, il pense que « la conscience nest ni une voix secrète de Dieu qui se fait entendre à nos âmes, ni un juge placé en nous à qui notre être soit soumis : elle nest autre chose que le jugement que notre raison porte sur nos actes ».
Il croit donc sincèrement pouvoir concilier une bonne philosophie et la religion, définie en termes purement humanistes, et finit par mettre ses positions philosophiques à la place des doctrines réformées
A la mort de Court de Gebelin, il lui succède et plaidant à Paris la cause des protestants notamment auprès de La Fayette et du ministre Malesherbes, il joue un rôle décisif dans les négociations qui aboutissent en 1787 à lEdit de Tolérance. Il nen est cependant pas satisfait, puisquil na obtenu que lEtat-civil, et une tolérance qui nest pas légalité des droits, ni la liberté de culte.
Député aux Etats-Généraux en 1789, il est très actif dans les débats préparatoires à la Déclaration des Droits de lHomme, et notamment de son article X, sur la liberté de conscience et dopinion. Son activisme lui vaut dêtre accusé davoir inspiré les massacres de Nîmes et Montauban; dans la caricature des « coups de Rabaut », il est représenté comme cachant sous sa robe pastorale les replis dune queue démoniaque, et dès 1791, Boyer de Nîmes lance le thème du complot calviniste contre la monarchie et la religion.
En septembre 1792, il est un des Conventionnels modérés siégeant avec les Girondins, dont il partage le sort : arrêté en décembre 1793, il est guillotiné.
Jean-Frédéric Oberlin
Jean-Frédéric Oberlin (1740-1826) est né à Strasbourg, où son père était professeur au Gymnase (collège protestant), dans une Alsace qui na pas connu les Guerres de religion, et où le Traité de Westphalie continuait dassurer une certaine liberté confessionnelle. Après ses études de philosophie et de théologie, il devient précepteur dans une famille, puis accepte en 1767, à la demande du pasteur Stuber, de continuer son uvre dans la paroisse luthérienne que forment les 5 villages du Ban-de-la-Roche, où il exerce pendant 59 ans un ministère dun exceptionnel rayonnement.
1- Le piétisme dOberlin :
Dès le début du XVIII°s. ont lieu en Alsace des « réveils » piétistes, sous linfluence des Frères moraves, mouvement réformé dorigine hongroise peu considéré par le luthéranisme officiel. Lidée de base est que seule linstruction permet daccéder au savoir et dapprofondir sa foi; il faut donc alphabétiser pour évangéliser, et cest par lélévation du niveau intellectuel, par une amélioration sensible des conditions matérielles de lexistence que des progrès spirituels se font, et quon peut mener une vie de chrétien actif, conscient de ses responsa-bilités.
Attiré par un certain mysticisme (il étudie Boehme et Swedenborg), Oberlin exerce un ministère de réelle proximité et de service des plus humbles et des plus « petits ».
Cest dans létude de la Parole évangélique quil trouve le sens et la force propres à éclairer tout projet humain, mais une Parole toujours en dialogue avec le quotidien des problèmes concrets à résoudre. Cette dialectique constante et exigeante entre foi et vie, textes et action, va donner des fruits particulièrement remarquables dans cette vallée « sauvage » !
2- Le christianisme social dun homme des Lumières :
Oberlin commence par faciliter les échanges, en désenclavant le Ban-de-la-Roche par la construction de routes et de ponts. Il développe une industrie du tissage et du filage, il introduit de nouvelles semences, de nouvelles techniques culturales, il encourage la formation professionnelle (sages-femmes, institutrices ), il améliore hygiène et habitat
Et surtout, il apprend aux adultes comme aux enfants à lire et à maîtriser le français. Il crée la première bibliothèque de prêt en milieu rural dEurope, il ouvre des classes décole primaire, dotées de bibliothèques et de matériel pédagogique (minéralogie, zoologie, herbiers ) et il crée les « poêles à tricoter », dès 1770, véritables écoles maternelles sans précédent dans lhistoire de léducation, première expérience de la prise en charge élaborée de la petite enfance.
Animés par les « conductrices de la tendre jeunesse », rémunérées, et formées pour ce service public, ces classes développent une originale pédagogie déveil et dobservation , avec des sorties dans la nature, des jeux éducatifs
Entre valeurs piétistes et humanisme républicain (la Convention salue ses efforts en faveur de linstruction publique; lAbbé Grégoire soutient son action; lEurope savante sintéresse à cette expérience inédite), Oberlin incarne une authentique conciliation entre la foi chrétienne et la volonté de progrès des Lumières, entre méditation et action, tradition et modernité, sciences et spiritualité
Ce Siècle des Lumières, rapidement survolé, nous a mis face aux interrogations majeures qui se posèrent à lépoque, et qui continuent de se poser en termes daujourdhui, entre religion et raison, théologie et philosophie, foi et science Notre approche de la pensée réformée, à défaut de sa spiritualité, nous a montré comment, dans ce siècle de contrastes, davancées et de périls, le mouvement philosophique a poursuivi pour une large part, avec ses propres objectifs, le travail de sape des Réformateurs, afin de « sortir du religieux » : Réformés et Philosophes saccordent à contester les dogmes dune religion autoritaire, de son institution cléricale liée à un absolutisme qui impose la religion unique par la répression et labsence de liberté de culte et de conscience, des pratiques superstitieuses et désuètes, vides de sens, collectivement encadrées, plutôt quindividuellement nécessitées.
Les Protestants français ont donc eu tout à gagner du progrès des idées nouvelles et de leurs traductions dans lordre des lois et des mentalités, par lavènement de la tolérance.
Cependant nous avons vu aussi comment le rationalisme des Lumières, fils du scepticisme de Bayle, entre autres, finit par sattaquer à la religion et la foi en tant que telles : toute église, toute doctrine, toute spiritualité tendent à être discréditées, ou déniées.
En « faisant le ménage » dans les rapports entre religion et société, cest lessence même du christianisme que de nombreux Philosophes vident de réalité ou de pertinence; lincrédulité progresse, et cest tant mieux pour une foi fondée en vérité, et non sur lhabitude ou le préjugé, mais le conformisme de la non-pratique se substitue dans les milieux intellectuels à celui de la pratique. De nombreux théologiens du XVIII°s., acquis aux principes dun déisme consensuel, et peu engageant, en viennent à promouvoir un moralisme laïc, mâtiné de vertus humanistes et de valeurs « républicaines ».
Dun côté, le rationalisme prétend rendre compte et même épuiser la Révélation, réduite au mieux à un ensemble de préceptes moraux et dopinions relatives ; dun autre côté, lhonnête scepticisme essaie de sadosser à un fidéisme plus ou moins sincère pour souligner lincapacité de la raison à rendre compte des mystères...
De cette double tentation, et de cette périlleuse conciliation entre foi et raison, Isaac de Beausobre, pasteur de lEglise du Refuge à Berlin, témoigne ainsi : « il y a deux extrémités quil faut éviter; lune, de bannir la raison de la religion sous prétexte des mystères; lautre, de soumettre la religion aux lumières naturelles comme à un juge qui doit décider de la vérité. La simple intelligence des propositions de foi dépend des lumières de la raison naturelle, de létude, de la méditation, de la science de raisonner et de certaines règles que le bon sens découvre de lui-même ; sans rejeter néanmoins lillumination et la direction du Saint Esprit dans les fidèles. Il nest pas vraisemblable que les mystères de la religion renversent aucun des principes certains de la droite raison ».
Au terme de ce Siècle des Lumières, avec luvre admirable dOberlin, dans lesprit de Coménius et de Rousseau, nous avons vu ce quest lappel piétiste à une nouvelle Réforme, et à un authentique sacerdoce universel : écoute communautaire de la Parole, événement individuel dune nouvelle naissance, introspection personnelle, et mise en uvre active et ambitieuse dune éducation pour tous, dune amélioration matérielle et concrète pour tous, dune mise de la vie au service du Vivant
Combattant les dessèchements et compromissions dune Eglise de controverses et de pouvoir, jouant un rôle dans lémergence de lidée de responsabilité citoyenne, cette spiritualité piétiste, loin de certains fondamentalismes actuels, nest nullement opposée au rationalisme des Lumières.
Pascal Joudrier
| Bibliothèque de la Société de l'Histoire du Protestantisme Français. | 54 rue des Saints-Pères, 75007 Paris |
| Musée virtuel du protestantisme français, avec de nombreux documents, illustrations et notices sur le protestantisme français du XVIe siècle à nos jours. | http://www.museeprotestant.org/ |
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| Iconographie Neuchâteloise | http://bpun.unine.ch/IconoNeuch/SetGenIconoNeuch.htm |
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